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Alzheimer

 
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yvanne
Plume de Kookaburra


Inscrit le: 17 Jan 2010
Messages: 750

MessagePosté le: 10/04/2011 21:31:14    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

ELLE ETAIT DEJA MORTE




Dimanche. Toute la matinée je me suis affairée dans la cuisine m’efforçant de ne pas penser. Mais voilà qu’après le repas pris en famille, il faut songer à partir. Toujours le même cérémonial. Je prends un soin tout particulier à ma toilette : tenue soignée, maquillage parfait...

Je sais pourtant qu’elle ne remarquera rien. Mais j’ai toujours aimé l’entendre me dire : “ tu es bien belle, ma fille”. Alors pour qui tous ces embarras ? Pour elle ? Qui sait : elle va peut-être me voir aujourd’hui ? Pour moi ? Sûrement. Voilà une parade pour amortir le choc hebdomadaire : me sentir bien “au dehors” Evidemment, je prends le risque, léger au demeurant, d’amorcer les commentaires plutôt aigres de ces bonnes grands-mères, sagement assises devant l’entrée de la maison de retraite, échangeant des remarques peu amènes sur mon passage. “Elle est fière, celle là “ pour l’une, “elle a dû manquer de tissu pour sa jupe” pour une autre. Elles sont désarmantes de méchanceté mais comment leur en vouloir ? Je leur décroche mon plus beau sourire et me dirige vers sa chambre.

Je lui apporte souvent des fleurs. Pas les bouquets élaborés de chez le fleuriste, elle n’a pas été habituée à ces dépenses qu’elle jugeait inutiles. Non, simplement les fleurs du jardin en saison - elle les aimait tellement - ou des branches de houx en hiver.

Je frappe à la porte. Bien sûr, elle ne répond pas. J‘entre. Elle est là, comme dimanche dernier, comme tous les dimanches depuis 6 mois, dans son fauteuil telle une pauvre chose brisée. Ses mains sont posées sur sa poitrine ou crispées sur les accoudoirs. Elle ne bouge pas, la tête invariablement tournée vers la fenêtre et curieusement penchée sur le côté. Je l’appelle doucement : pas un geste. Alors, je m’approche d’elle et essaie de capter son regard. C’est effroyable : elle n’a pas de regard. Ses yeux ont perdu tout éclat et sont désespérément vides de toute expression. Je lui parle quand même en disposant le bouquet dans un vase. Je range un peu la chambre qui n’en a pas besoin, tire sur le dessus de lit, déplace un ou deux bibelots que ma soeur ou moi avons ramenés de sa maison ; des bibelots sans importance mais chargés de souvenirs pour elle . Cela fait longtemps qu’elle n’y prête plus attention mais nous ne songerions pas à les enlever. Nous avons besoin de la voir entourée d’objets familiers.


Mais je me rends compte, tout-à-coup, que je fais beaucoup de bruit en allant et venant nerveusement entre les quelques meubles. Sans doute est-ce inconsciemment pour palier ce silence si pesant. Je deviens une autre dès que je suis avec elle maintenant ; une autre avec une seule idée en tête : partir, fuir, respirer, vivre. Et là, l’infernal sentiment de culpabilité m’envahit. Non. Je dois rester avec cette femme qui ressemble à ma mère mais qui n’est plus rien.

Alors, je m’oblige à m’asseoir près d’elle. Je n’ose même plus la toucher. Je me fais horreur. Je saisis pourtant des petits ciseaux et entreprends de lui couper les ongles qui poussent, me semble-il, anormalement vite. La tiédeur de sa main me surprend. Je pose alors mes yeux sur elle. A quoi bon ? Même cette main - vivante - ne ressemble pas à la main de ma mère. Que reste-il de ses mains brunes et marquées de paysanne ? Elles sont devenues diaphanes, bleuâtres, flétries , aux doigts si fins que nous avons dû ôter son alliance. Quant à ses cheveux, ils ne changent pas et gardent la même couleur châtain : pas le moindre fil blanc.

Est -ce cette chevelure toujours intacte qui me fait réagir ? Voilà que je prends plaisir à la “faire belle “ tout-à- coup. Je la coiffe, frotte doucement son front et ses poignets à l’eau de Cologne . Mais pourquoi tous ces gestes inutiles ? Est-ce ma façon à moi de lui montrer ma tendresse ? Est-ce que j’imagine pouvoir la “réveiller “ en lui insufflant mon amour ?

Tout cela me paraît soudain tellement dérisoire que je ne supporte plus d’être enfermée avec elle dans cette chambre qui me semble si vide malgré sa présence-absence. Alors, je pose un bonnet ou un chapeau sur sa tête selon la saison, un châle sur ses épaules. Je recouvre ses jambes d‘un plaid et je pousse son fauteuil roulant vers le parc.

Un sentiment mitigé s’empare alors de moi : je suis avec elle, donc tout va bien, j’accomplis mon devoir filial mais au moins, je ne la vois pas. Comment peut-on imaginer cela ? Laquelle est monstrueuse : elle ou moi ? J’ai honte et pourtant, invariablement, les mêmes pensées m’agitent tous les dimanches. C’est aussi dans ces moments là que, la gorge nouée, je me dis que j’aurais dû passer plus de temps avec elle avant sa déchéance pour lui parler, échanger. En fait, je m’aperçois avec stupeur que je ne sais rien de son enfance laborieuse, de sa jeunesse. A la campagne, on ne se raconte pas mais si j’avais posé des questions ? Quelle pudeur imbécile m’a empêchée de faire le premier pas quand il était encore temps ? Quel gâchis ! Et ces remords lancinants qui m’assaillent : je n’ai rien fait pour contrer la maladie. Je pense que celle ci se déclenche ou s’aggrave plus vite en cas de grande solitude, d’impression d’abandon. Je ne crois pas qu’elle souffre aussi bien physiquement que moralement : elle a dépassé ce stade depuis longtemps. Mais on vit sa vie égoïstement et les nouvelles règles érigées par la société actuelle ne sont pas faites pour encadrer les parents comme au siècle dernier.

Puis vient l’heure du goûter. Je la conduis au réfectoire et là, l’horreur est à son comble. J’attache la grande serviette spéciale “vieux bébé” autour de son cou et entreprends de lui faire avaler sa compote comme à un tout petit enfant. Mais ici, pas de cris joyeux, de gestes vifs et désordonnés provoquant des éclaboussures qui enchantent les mères. Des grognements sourds, des borborygmes infâmes , des rôts puissants, des plaintes les remplacent. Alors, il faut s’armer de patience et tenter par tous les moyens de lui faire ouvrir la bouche pour introduire la cuillère, se bagarrer pour qu’elle referme la bouche et avale. Ce “travail” m’occupe tellement que je n’ai pas un regard pour les pauvres êtres assis autour et c’est mieux comme çà. J 'évite le plus possible ce spectacle d’épouvante.

J’ai terminé pour aujourd’hui , oserais-je dire ma corvée ? C’en est une pourtant et de taille. Malgré ma honte et mon désespoir, il faut bien que je sois honnête avec moi-même. Oui. Dans ces moments là, j’ai souhaité que la mort de ma mère la délivre et me délivre en même temps.

Alors, en ces fins d’après midi de dimanche, je fonce littéralement vers ma voiture après l’avoir embrassée. Je la quitte. J’ai vraiment l’impression de l’abandonner mais j’essaie de me disculper en me disant que j’ai une famille, le travail le lendemain. Sur la route du retour vers les miens, pendant un grand moment, je suis perdue, accablée. Le jugement effroyable que je porte sur moi-même me submerge, m'horrifie. La colère aussi : celle de subir une situation qui me dépasse, que je ne sais, chaque fois, comment aborder puisque ni moi, ni personne ne peut la maitriser . Je ne sais plus d’où je viens. Si, pourtant, je le sais : je viens de l’enfer. Je pleure de chagrin, de tristesse de l’avoir perdue, de culpabilité aussi. Je pleure sur elle et sur moi.

Je ne vois plus la grande maison blanche au milieu des arbres où je l’ai laissée seule, partie pour toujours je ne sais où en attendant la délivrance. Alors, une frénésie de vivre me saisit. J’arrête la voiture, passe un bâton de rouge sur mes lèvres, dépose un disque de rock dans le lecteur de CD . Cela m'aide à me forger une attitude pour donner le change. Pour les gens non concernés, il vaut mieux avoir l'air de revenir d'une banale promenade afin de ne pas gâcher leur week-end d'une part et d'autre part, pour ne pas avoir à subir leur compassion : ce n'est pas de cela dont j'ai besoin mais, bien-sûr, on ne peut pas leur en vouloir : ils ne savent pas... Heureusement.

Le 9 novembre 2004, son pauvre corps a rejoint son esprit dans un ailleurs. Que dire de ma peine ce jour là ? Ai-je eu un chagrin vraiment sincère ? Comment expliquer cette étrange sensation de paix tout-à-coup ? Oui, c'est cela : j'ai vécu cet aboutissement avec une certaine sérénité . Pour moi, elle était déjà morte.
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MessagePosté le: 10/04/2011 21:31:14    Sujet du message: Publicité

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mikaroman
Plume de Quetzal


Inscrit le: 06 Fév 2011
Messages: 34

MessagePosté le: 10/04/2011 22:19:17    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

Je ne peux me prononcer sur la qualité littéraire de ton texte tant il me touche personnellement. Je te remercie juste de l'avoir écrit.
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yvanne
Plume de Kookaburra


Inscrit le: 17 Jan 2010
Messages: 750

MessagePosté le: 11/04/2011 09:11:57    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

Merci Mika. J'ai posté ce texte pour montrer qu'il m'était impossible de faire référence à la maladie d'Alzheimer dans le sujet 108. Ce texte, que j'ai écrit quelques années après le décès de ma maman, est un cri et maintenant, je ne pourrais plus écrire sur ce sujet, tant me reste une blessure profonde. Il a été retenu par France Alzheimer et figure dans un livre édité chez Jacob-Duvernet : Histoires de Proches.
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écureuil
Plume de Phoenix


Inscrit le: 13 Oct 2008
Messages: 1 246

MessagePosté le: 11/04/2011 16:57:15    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

Je comprends Yvanne combien ta blessure est profonde. Même maintenant. Moi aussi, ton texte m'a beaucoup touchée.
Je n'ai pas voulu te le dire avant les résultats du JPH à cause de ton vote.
Personnellement, je n'ai pas eu ce chagrin, cette rupture et cette blessure chez mes proches mais beaucoup d'amies m'ont raconté leur désarroi et leur peine. J'ai suivi également le long déclin de cette actrice émouvante et vraie qu'était Annie Girardot.
_________________
Il est vrai peut-être que les mots nous cachent davantage les choses invisibles qu'il ne nous révèle les visibles. Albert Camus
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Genovanna
Plume de Simurgh


Inscrit le: 14 Aoû 2008
Messages: 3 210

MessagePosté le: 16/04/2011 19:12:24    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

Une nouvelle fois, je me dis que le nom de la rubrique où tu as posté ce texte est très mal choisi.
C'est un texte en conséquence ou de conséquence, mais certes pas sans conséquences.
Il peut résonner en chacun par son style simple et juste et par l'équilibre du récit.
_________________
Il est des portes sur la mer qui s'ouvrent avec des mots. ...
Hay puertas al mar que se abren con palabras...
Alberti, Rafael 1902
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yvanne
Plume de Kookaburra


Inscrit le: 17 Jan 2010
Messages: 750

MessagePosté le: 16/04/2011 21:27:05    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

Merci.
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Anne Veillac
Plume de Griffon


Inscrit le: 20 Mar 2008
Messages: 2 491

MessagePosté le: 23/04/2011 21:13:20    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

Quel texte !
Tu écris que ce texte est "un cri". Mais il est beaucoup plus que ça. Si c'était juste un cri, il ne mous attendrait pas comme ça. C'est un cri très bien pensé et très bien construit.
Ma grand-mère a la maladie d'Alzheimer et là, je comprends bien ce que peux ressentir ma mère.
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EmmaBovary
Plume de Simurgh


Inscrit le: 05 Oct 2007
Messages: 3 250

MessagePosté le: 28/04/2011 17:56:13    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

Tiens Yvanne, cadeau: Smile
[J'ai posté ce texte sur mon blog pro (j'anime des ateliers d'écriture) et je te le reposte ici. Ce poème a été écrit dans le cadre du Printemps des poètes avec le Club des Poètes d'une maison de retraite dont certains sont atteints d'Alzheimer.]

Tout là-haut,
Regardez les voltigeurs téméraires
Acrobates du ciel aux costumes chatoyants
Perchés comme des oiseaux.
Et nous, tout en bas, en train de
Zieuter, l’angoisse au ventre.
Ils ne connaissent pas la peur. De
Saut en saut, de
Trapèze en trapèze, ils sont les
Etoiles du cirque.

(et bravo pour ton texte que j'ai trouvé franc, touchant et juste). Smile
_________________
"Mais si vous n’avez pas envie de vous casser le cul, ce n’est pas la peine de vous imaginer que vous écrirez bien un jour ; contentez-vous de la compétence que vous avez et réjouissez-vous de pouvoir au moins compter dessus."
Stephen King
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yvanne
Plume de Kookaburra


Inscrit le: 17 Jan 2010
Messages: 750

MessagePosté le: 29/04/2011 08:57:29    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

Merci Emma pour ce cadeau que je viens de copier. Oui. Eux, ne connaissent plus la peur à terme tandis que l'angoisse nous serre le ventre. Merci aussi - ainsi qu'à Anne - pour tes appréciations sur mon texte. C'est cette maladie qui m'a ammenée à l'écriture parce qu'il fallait bien que "ça sorte". Peut-être comprend-on aussi que la maladie de ma mère avec la souffrance qu'elle a entrainée, a fait surgir d'autres souffrances tues, refoulées. C'est aussi cela l'amnésie sélective.
Je n'ai pas pu, pendant longtemps, remettre les pieds dans une maison de retraite pourtant je sais que je peux faire quelque chose pour eux. Alors, en attendant, j'ai choisi d'aller faire la lecture dans des classes Ulis. Mais le premier pas est franchi et je vais, dès la rentrée, aller lire dans une maison de retraite médicalisée où, malheureusement, beaucoup de "malades Alzheimer" résident et j'espère leur apporter un tout petit peu "d'air" à défaut de lumière.
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yvanne
Plume de Kookaburra


Inscrit le: 17 Jan 2010
Messages: 750

MessagePosté le: 29/04/2011 18:50:26    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

Merci Emma pour ce cadeau que je viens de copier. Oui. Eux, ne connaissent plus la peur à terme tandis que l'angoisse nous serre le ventre. Merci aussi - ainsi qu'à Annne - d'avoir apprécié mon texte. C'est cette maladie qui m'a ammenée à l'écriture parce qu'il fallait bien que "ça sorte". Peut-être comprend-on aussi que la maladie de ma mère avec la souffrance qu'elle a entrainée, a fait surgir d'autres souffrances tues, refoulées. C'est aussi cela l'amnésie sélective.
Je n'ai pas pu, pendant longtemps, remettre les pieds dans une maison de retraite pourtant je sais que je peux faire quelque chose pour eux. Alors, en attendant, j'ai choisi d'aller faire la lecture dans des classes Ulis. Mais le premier pas est franchi et je vais, dès la rentrée, aller lire dans une maison de retraite médicalisée où, malheureusement, beaucoup de "malades Alzheimer" résident et j'espère leur apporter un tout petit peu "d'air" à défaut de lumière.
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Salammbo
Plume de Piaf


Inscrit le: 01 Avr 2011
Messages: 15

MessagePosté le: 10/05/2011 08:21:06    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

Ce texte est tout simplement magnifique. Je peux moi aussi mieux comprendre ce que ma mère a ressenti pendant plusieurs années, avant que ma grand-mère nous quitte. Et par extension je retrouve quelques sentiments que j'ai moi-même ressentis. Merci de partager cette expérience.
_________________
"Bien qu'il agonisât, elle le revoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces; elle avait soif de les sentir encore, de les entendre; elle ne voulait pas qu'il mourût!"
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yvanne
Plume de Kookaburra


Inscrit le: 17 Jan 2010
Messages: 750

MessagePosté le: 10/05/2011 08:57:29    Sujet du message: Alzheimer Répondre en citant

Merci Salammbo. Je ne peux pas dire que vos impressions sur ce texte me font plaisir. Ce n'est pas cela parce que mon sentiment va bien au-delà. Je suis en fait très touchée. Neutral
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MessagePosté le: 20/10/2017 20:50:46    Sujet du message: Alzheimer

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