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Un PTC de la part d'HORI

 
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Auteur Message
jeeves
Plume de Phoenix


Inscrit le: 30 Aoû 2012
Messages: 1 373

MessagePosté le: 15/08/2014 09:39:49    Sujet du message: Un PTC de la part d'HORI Répondre en citant

La promenade


« J’ai faim », dit Léa.

Je ne répondis rien. Je marchais quatre pas devant, les mains dans les poches, les yeux rivés sur le chemin défoncé où pourrissaient les herbes folles de l’été.

L’or de la fin d’après-midi était trompeur ; il baignait les feuillages, les buissons et les mottes grossières des premiers labours, mais je frissonnais dans l’air coupant qui me gerçait les lèvres.

Nous longions un grillage surmonté de barbelés. De l’autre côté, un léger brouillard commençait à monter. Nous ne nous étions jamais promenés aussi loin, mais aujourd’hui papa attendait les déménageurs et avait fait une drôle de tête lorsque je lui avais demandé si on pouvait l’aider à emballer les affaires de maman. J’avais empoigné Léa et annoncé que nous irions jouer sur ce que nous appelions la place du village et qui était en fait le parking du lotissement.

« Je peux avoir le goûter ? » demanda Léa.

Je m’arrêtais et lui tendis son goûter. C’était deux sandwichs au Nutella que papa avait tenu à préparer lui-même dans un silence bougon, alors qu’il aurait pu acheter des goûters emballés tout prêts au supermarché.

Le chemin était parsemé de flaques que Léa évitait soigneusement à cause de ses nouvelles ballerines. C’était des chaussures de grande fille, que maman lui avait acheté pour la rentrée, juste avant de quitter la maison.

Je ramassai un bout de bois et tapais dans le grillage. De l’autre côté, un autre chemin courait parallèle au nôtre, devant des jachères envahies de buissons épineux qui se perdaient dans la brume du soir.

« J’ai froid », dit Léa.

Je regardais la brume. Une forme démesurée, contre-nature, en jaillit soudain tout en restant immobile. Je venais de m’apercevoir que je contemplais la silhouette de plusieurs avions, assoupis à une trentaine de mètres de là.

Malgré la brume, l’or du soleil soulignait leurs formes trapues et grisâtres ; avec leurs hélices et leurs portes arrière abaissées comme un pont-levis, ce n’étaient pas des avions normaux tels qu’on en voyait dans les films.

Léa s’approcha de moi.

« C’est les avions de la base. Le papa de Kilian il travaille dans la base. »

J’eus un haussement d’épaule pour signifier que j’étais au courant. Les volutes montaient des hautes herbes et se colletaient avec un petit vent de soir, et au hasard de leurs contorsions elles dévoilèrent un peu plus les monstres et leurs blessures. Ici, une hélice manquait ; là, des plaques de fuselage arrachées laissaient voir la rangée de sièges sommaires alignés contre la carlingue.

« Tu crois qu’ils sont abandonnés ? » dit Léa.

Je continuai à taper sur le grillage avec mon bâton tout en regardant les carcasses, puis je jetai le bâton le plus loin possible derrière moi, dans les labours. Léa avait terminé son sandwich et agrippa le grillage pour se hausser. Ses yeux étaient tout juste à la hauteur des épis sauvages que la brise balançait.

Les alentours étaient assez silencieux pour que j’entende la respiration de Léa. Elle se tourna vers moi, tapota mon bras et chuchota : « regarde ».

Une forme élancée et gracile avait bougé dans la poussière d’or. Une bête paissait entre les avions, faisait quelques petits pas gracieux, baissait de nouveau la tête, avançait encore. Perchée sur ses longues pattes frêles, elle allongea son cou vers le ciel, dressa les oreilles et ne bougea plus. Sa tête était tournée vers nous.

J’avais déjà vu des chevreuils dans une réserve, lors d’une journée découverte en classe de biologie. Ce chevreuil était beaucoup plus petit et n’avait pas de cornes.

« C’est un bébé », chuchota Léa, dont la respiration s’était faite précipitée. Ses mains étaient fermement accrochées au grillage et elle se tenait sur la pointe de ses ballerines crottées de boue.

La bestiole fit demi-tour et alla se faufiler à l’intérieur d’un avion. Nous restâmes quelques minutes à attendre qu’elle ressorte, mais plus rien ne bougea et le brouillard du soir devint plus épais. Quand la dernière lueur dorée s’éteignit sur les empennages des carcasses, je revins sur le chemin. Léa resta au grillage.

« On va rentrer à la maison ? » demanda-t-elle.

Je lui fis signe que oui et commençai à marcher vers le lotissement.

« On peut pas continuer ? Genre on s’enfuit ! Ce soir on va au restaurant et après on prend le train pour aller chez Mémé ! »

Je faillis sortir mes mains de mes poches pour l’empoigner et la faire revenir sur le chemin. Je n’avais jamais touché Léa, que ce soit pour l’embrasser ou pour lui taper dessus. Les autres fratries font souvent ça, il parait. Mais je gardai mes mains nouées dans mes poches, peut-être parce que le froid de la nuit descendait sur la campagne.

« Ou alors, on va vivre dans un avion et on fait une cabane. »

Cette fois, je sortis mes mains de mes poches et pris Léa par la manche. Au passage, je réajustai son col et époussetai les miettes du sandwich de son manteau.

J’avais souvent entendu les pères des environs parler des ravages causés par les bêtes dans les champs de betterave et des quotas de chasse trop restrictifs. Le faon devait avoir quelques mois seulement ; il n’aurait pas dû être tout seul.

La marche du retour se fit dans un silence rompu seulement par les reniflements de Léa. Nous ralentîmes l’allure comme nous nous rapprochions de la maison, mais nous finîmes quand même par arriver devant, alors qu’il faisait presque nuit noire.
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MessagePosté le: 15/08/2014 09:39:49    Sujet du message: Publicité

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SirMK
Plume de Phoenix


Inscrit le: 18 Oct 2007
Messages: 1 353

MessagePosté le: 16/08/2014 18:27:00    Sujet du message: Un PTC de la part d'HORI Répondre en citant

J'aime ça, une histoire où il ne se passe pas grand chose, mais où c'est écrit avec justesse et finesse Wink
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Khéops
Plume de Simurgh


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MessagePosté le: 17/08/2014 17:24:40    Sujet du message: Un PTC de la part d'HORI Répondre en citant

Et c'est tout ? Tu nous appâtes et tu nous laisse là, devant la maison, sans qu'on sache ce qu'il va se passer ??? Mais c'est inhumain !
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Genovanna
Plume de Simurgh


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MessagePosté le: 20/08/2014 16:31:58    Sujet du message: Un PTC de la part d'HORI Répondre en citant

C'est peut-être un PTSC à rallonge...

La maman est partie mais comment, pourquoi, où ? Le narrateur est, je suppose, un garçon...
Et Kilian, on le verra plus tard ?

On attend la semaine prochaine...
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Hori
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Messages: 1 826

MessagePosté le: 09/11/2014 21:19:42    Sujet du message: Un PTC de la part d'HORI Répondre en citant

Je reviens sur ce texte des mois plus tard... Aucune suite n'est prévue car le texte est déjà complet. Des journées charnières que vivent les enfants, seul est évoqué un moment qui peut sembler anecdotique, mais qui révèle l'état d'esprit des enfants et dévoile en germe leur avenir. La vision des avions abandonnés et du chevreuil n'est qu'un procédé grossier qui m'épargne une description difficile de leur ressenti. Il s'agit d'un texte volontairement court, mais dans lequel chaque mot, chaque sous-entendu compte.
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Khéops
Plume de Simurgh


Inscrit le: 06 Juin 2007
Messages: 5 292

MessagePosté le: 10/11/2014 10:27:53    Sujet du message: Un PTC de la part d'HORI Répondre en citant

Oui, Hori, ça on avait bien compris mais n'empêche, ça pourrait être le début d'une histoire bien plus longue, voire d'un roman ! C'est super bien écrit et extrêmement sensible, sans aucun pathos, j'ai vraiment beaucoup aimé ! Smile

Par contre, pas d'accord avec toi, Genovanna, nul besoin de tout expliquer, les non-dits c'est bien aussi, à partir du moment où ils ne sont pas complètement opaques, ce qui est le cas ici. On a tous compris que la mère est partie, que le père doit élever seul ses deux gosses, qu'ils vont déménager pour refaire une vie ailleurs et que probablement les deux enfants en auront des répercussions. Il y a plein de petits détails qui le montrent sans le dire, et c'est selon moi ce qui fait la force de ce texte : montrer, faire sentir, sans asséner... Smile
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Gonrtsmra
Plume de Calao


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MessagePosté le: 10/11/2014 12:01:35    Sujet du message: Un PTC de la part d'HORI Répondre en citant

La vie de ces enfants vient d'être bouleversée.

Avec beaucoup de sensibilité, et j'oserais dire de pudeur,les petits gestes quotidiens, les petites attentions (donner le goûter et épousseter les miettes sur les vêtements de la plus petite= la plus vulnérable) valent mille mots.Le regard devient plus tranchant sur le moindre détails du paysage, d'un décor supposé pourtant familier, et qui fait comme des "signes"?

La métaphore du faon orphelin apporte, avec délicatesse, l'immanquable touche de tristesse qui flotte avec le brouillard ambiant sur des objets de guerre figés.Tristesse qui flirtera sûrement avec la révolte?:" je continuai à taper sur le grillage avec mon bâton tout en regardant les carcasses, puis je jetai le bâton le plus loin possible derrière moi.."

Ce texte est abouti, et touche là où il faut. C'est une grâce essentielle à mes yeux!
@mitiés.
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MessagePosté le: 04/12/2016 19:22:40    Sujet du message: Un PTC de la part d'HORI

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