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Au revoir là haut

 
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Lunatik
Plume de Griffon


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MessagePosté le: 22/11/2014 14:53:44    Sujet du message: Au revoir là haut Répondre en citant

AU REVOIR LA HAUT de PIERRE LEMAITRE

Un GONCOURT qu'il est bien




En 2013, Pierre Lemaître, auteur de polars, a remporté le Goncourt. Comme ça, paf, il est passé de pseudo Vargas à maître du monde (j'exagère à peine...)
J'ai découvert cet auteur avec Alex, un polar assez atypique, où le lecteur est retourné comme une chaussette au moins deux fois au cours du récit. C'est le second d'une trilogie (qui en fait compte quatre bouquins, Lemaître a voulu jouer aux mousquetaires..) mettant en scène un inspecteur de police d'1m45 qui a salement la poisse avec les femmes. Et une femme, Alex, kidnappée et emprisonnée dans une sorte de cage à fillette par un type silencieux et patibulaire qui a l'air bien décidé à la regarder crever. Sauf qu'Alex n'est pas n'importe qui. Oh, pas une James Bond en jupette, non, rien à voir, mais une fille à part quand même... un peu bizarre.
Bref, en commençant Alex, que j'avais acheté à l'aéroport avec dans l'idée de l'abandonner dans l'avion après lecture, je m'attendais à juste à un truc pour passer le temps. Je ne l'ai donc pas vraiment abordé avec un à priori positif... Du coup je l'ai lu distraitement et c'est très couillon parce qu'il y a plein de trucs intelligents dans ce polar, une vraie sensibilité, des beaux personnages, des stéréotypes, aussi peut-être, mais on sent que l'auteur en a sous le pied.
Du coup, je l'ai relu une seconde fois. Et ça valait le coup.

Tout ça pour vous dire qu'après Alex j'ai lu tout ce que j'ai trouvé de Pierre Lemaître. Il n'y avait pas que de l'excellent mais c'était bien (surtout Cadres noirs et Robe de marié). Et de fil en aiguille, me voilà avec Au revoir là haut entre les mains... avec quelques réticences, parce que moi, les Goncourt, hein... à part De Goupil à Margot...
C'est l'histoire de deux soldats démobilisés à la fin de la Première Guerre Mondiale. Deux types qui ne se côtoyaient pas vraiment dans les tranchées : Edouard un jeune riche intelligent insolent homosexuel et Albert, un banal, brave type un peu flippé. L'un sauve l'autre mais manque d'y laisser sa peau, et en tout cas, y laisse sa face. Il devient ce qu'on appelle une gueule cassée (faites une recherche d'image sur Google pour vous faire une idée, c'est impressionnant que des mecs puissent vivre avec la moitié du visage en moins). Il y a un méchant dans cette histoire, un Pradelle beau comme un dieu et pire qu'un cancrelat. Leur histoire, c'est l'après guerre et ce que deviennent des types comme eux, paumé, gueule cassée ou beau gradé. C'est comment Edouard a sauvé Albert de l'enfouissement vif, c'est comment Albert va essayer de sauver Edouard de lui même, c'est comment Pradelle a voulu les tuer.

Je ne sais pas par quel bout prendre cette histoire, elle est belle, elle est magnifiquement contée, elle est tragique, drôlatique et surprenante. Lemaître a un style qui m'emporte, simple, à la fois prolétaire et poétique.

Alors, voilà, lisez Au revoir là haut.

Un article du Point, qui vous en parlera mieux que moi : http://www.lepoint.fr/livres/le-prix-goncourt-decerne-a-pierre-lemaitre-pou…


Incipit a écrit:
Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. De la guerre, justement. Aussi, en octobre, Albert reçut-il avec pas mal de scepticisme les rumeurs annonçant un armistice. Il ne leur prêta pas plus de crédit qu’à la propagande du début qui soutenait, par exemple, que les balles boches étaient tellement molles qu’elles s’écrasaient comme des poires blettes sur les uniformes, faisant hurler de rire les régiments français. En quatre ans, Albert en avait vu un paquet, des types morts de rire en recevant une balle allemande.
Il s’en rendait bien compte, son refus de croire à l’approche d’un armistice tenait surtout de la magie : plus on espère la paix, moins on donne de crédit aux nouvelles qui l’annoncent, manière de conjurer le mauvais sort. Sauf que, jour après jour, ces informations arrivèrent par vagues de plus en plus serrées et que, de partout, on se mit à répéter que la guerre allait vraiment prendre fin. On lut même des discours, c’était à peine croyable, sur la nécessité de démobiliser les soldats les plus vieux qui se traînaient sur le front depuis des années. Quand l’armistice devint enfin une perspective raisonnable, l’espoir d’en sortir vivant commença à tarauder les plus pessimistes. En conséquence de quoi, question offensive, plus personne ne fut très chaud. On disait que la 163e DI allait tenter de passer en force de l’autre côté de la Meuse. Quelques-uns parlaient encore d’en découdre avec l’ennemi, mais globalement, vu d’en bas, du côté d’Albert et de ses camarades, depuis la victoire des Alliés dans les Flandres, la libération de Lille, la déroute autrichienne et la capitulation des Turcs, on se sentait beaucoup moins frénétique que les officiers. La réussite de l’offensive italienne, les Anglais à Tournai, les Américains à Châtillon… on voyait qu’on tenait le bon bout. Le gros de l’unité se mit à jouer la montre et on discerna une ligne de partage très nette entre ceux qui, comme Albert, auraient volontiers attendu la fin de la guerre, assis là tranquillement avec le barda, à fumer et à écrire des lettres, et ceux qui grillaient de profiter des derniers jours pour s’étriper encore un peu avec les Boches.
Cette ligne de démarcation correspondait exactement à celle qui séparait les officiers de tous les autres hommes. Rien de nouveau, se disait Albert. Les chefs veulent gagner le plus de terrain possible, histoire de se présenter en position de force à la table des négociations. Pour un peu, ils vous soutiendraient que conquérir trente mètres peut réellement changer l’issue du conflit et que mourir aujourd’hui est encore plus utile que mourir la veille.
C’est à cette catégorie qu’appartenait le lieutenant d’Aulnay-Pradelle. Tout le monde, en parlant de lui, laissait tomber le prénom, la particule, le « Aulnay », le tiret et disait simplement « Pradelle », on savait que ça le foutait en pétard. On jouait sur du velours parce qu’il mettait un point d’honneur à ne jamais le montrer. Réflexe de classe. Albert ne l’aimait pas. Peut-être parce qu’il était beau. Un type grand, mince, élégant, avec beaucoup de cheveux ondulés d’un brun profond, un nez droit, des lèvres fines admirablement dessinées. Et des yeux d’un bleu foncé. Pour Albert, une vraie gueule d’empeigne. Avec ça, l’air toujours en colère. Un gars du genre impatient, qui n’avait pas de vitesse de croisière : il accélérait ou il freinait ; entre les deux, rien. Il avançait avec une épaule en avant comme s’il voulait pousser les meubles, il arrivait sur vous à toute vitesse et il s’asseyait brusquement, c’était son rythme ordinaire. C’était même curieux, ce mélange : avec son allure aristocratique, il semblait à la fois terriblement civilisé et foncièrement brutal. Un peu à l’image de cette guerre. C’est peut-être pour cela qu’il s’y trouvait aussi bien. Avec ça, une de ces carrures, l’aviron, sans doute, le tennis.
Ce qu’Albert n’aimait pas non plus, c’étaient ses poils. Des poils noirs, partout, jusque sur les phalanges, avec des touffes qui sortaient du col juste en dessous de la pomme d’Adam. En temps de paix, il devait sûrement se raser plusieurs fois par jour pour ne pas avoir l’air louche. Il y avait certainement des femmes à qui ça faisait de l’effet, tous ces poils, ce côté mâle, farouche, viril, vaguement espagnol. Rien que Cécile… Enfin, même sans parler de Cécile, Albert ne pouvait pas le blairer, le lieutenant Pradelle. Et surtout, il s’en méfiait. Parce qu’il aimait charger. Monter à l’assaut, attaquer, conquérir lui plaisaient vraiment.
Depuis quelque temps, justement, il était encore moins fringant qu’à l’accoutumée. Visiblement, la perspective d’un armistice lui mettait le moral à zéro, le coupait dans son élan patriotique. L’idée de la fin de la guerre, le lieutenant Pradelle, ça le tuait.
Il montrait des impatiences inquiétantes. Le manque d’entrain de la troupe l’embêtait beaucoup. Quand il arpentait les boyaux et s’adressait aux hommes, il avait beau mettre dans ses propos tout l’enthousiasme dont il était capable, évoquer l’écrasement de l’ennemi auquel une dernière giclée donnerait le coup de grâce, il n’obtenait guère que des bougonnements assez flous, les types opinaient prudemment du bonnet en piquant du nez sur leurs godillots. Ce n’était pas seulement la crainte de mourir, c’était l’idée de mourir maintenant. Mourir le dernier, se disait Albert, c’est comme mourir le premier, rien de plus con.
Or c’est exactement ce qui allait se passer.

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"La douleur des veaux n'intéresse personne : avec un peu de riz, tout s'arrange" B.Fontaine
Tous crocs dehors.
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MessagePosté le: 22/11/2014 14:53:44    Sujet du message: Publicité

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