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tobermory
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MessagePosté le: 19/10/2015 19:47:06    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

Arrêt sur image

Sur la première photo, il a l’air mélancolique et lointain qui le prenait parfois, le soir, quand le soleil à l’horizon se fondait dans le ciel sombre. Pourtant, le matin même, Julien avait semblé heureux de la fête à venir. Quinze ans de mariage, cela commence à compter. Il m’avait aidée à tout préparer : les toasts, les mélanges apéritifs qui devaient satisfaire petits et grands. Quand les invités étaient arrivés, les uns après les autres, il les avait accueillis avec son sourire de charme qui m’avait fait craquer dès le premier jour. J’avais alors 28 ans et lui 25. Nous avions eu le temps de faire d’autres rencontres, mais celle-là, j’y croyais. Quelques mois plus tard, j’avais franchi le seuil de la mairie à son bras, en toute confiance. Pas d’église et juste une vingtaine d’amis, les mêmes que maintenant à 2 ou 3 divorces près.

J’ai du mal à poursuivre le diaporama que Régis nous a envoyé à peine rentré chez lui. Ce n’était pas ce mail que j’espérais en allumant mon ordinateur. Mais peut-être y trouverai-je un indice, un semblant d’explication.

Sur la photo suivante, on voit Julien à l’écart du groupe. Il consulte son téléphone portable, mon cadeau pour ses 40 ans… Qui avait bien pu lui envoyer un message ? Tous nos amis étaient là et ses parents ne sont pas modernes à ce point.
Mais c’est le troisième cliché qui me frappe. Julien paraît hésitant, incertain. Régis nous avait fait mettre en arc de cercle, sur deux rangs. Il avait programmé le retardateur et s’était vite glissé parmi nous avant le déclic. Julien est le seul dont le sourire ressemble à une grimace.

Puis, il disparaît des photos.
La première d’où il est absent a été prise devant le barbecue. On remarque que Julien a passé le relais à un des convives. J’avais tant à faire, je ne m’en suis pas aperçue tout de suite. Mais quand Thomas a tiré sur ma jupe pour demander où était son papa, j’ai réalisé qu’il n’était plus parmi nous. J’ai dit à mon fils d’aller voir dans la serre s’il s’y était réfugié pour se reposer. Cela lui arrive parfois quand la musique ne permet plus de s’entendre. Il préfère le piano au rythme soutenu des basses. Quand Thomas est revenu me dire que la serre était vide, qu’il avait cherché partout dans la maison, je l’ai rassuré et lui ai confié les gâteaux destinés aux enfants réunis dans la salle de jeu. Il est parti, tenant fièrement le plateau à deux mains.
C’est alors que j’ai eu l’idée d’aller regarder dans l’appentis qui servait de garage. Voiture et scooter étaient bien à leur place, mais le grand vélo avait disparu. Si Julien avait oublié quelque chose au village, il m’aurait prévenue. De toute façon, à 22h00 passé il aurait dû être rentré. Il me restait à vérifier dans la penderie si son blouson y était. Il avait disparu mais également sa pochette de cuir et son sac de voyage. Le doute n’était plus permis.

Je me suis assise dans son grand fauteuil face à la baie donnant sur le jardin. Il y passait de longues heures, l’air pensif. Rêvait-il d’un ailleurs ?
J’ai vu Thomas coller son visage à la vitre. Certains des invités se préparaient au départ en essayant de récupérer leurs enfants. Je les ai rejoints le cœur serré. J’ai décidé de ne rien dire. Pour expliquer l’absence de Julien, j’ai prétexté un appel urgent de notre voisine, une vieille dame esseulée à qui nous rendons parfois service. J’ai remercié les amis de nous avoir accompagnés pour ces noces de cristal.
Mais ce mot n’évoquait plus en moi que verre brisé.

De plus en plus froid

Sur la première photo, il a l’air mélancolique et lointain qui le prenait parfois, le soir, quand le soleil à l’horizon se fondait dans le ciel sombre. Il porte un pull sombre, peut-être brun, de toute façon le cliché est en noir et blanc, il croit se souvenir qu’il faisait frais.

Sur la seconde photo, on ne voit que la plage, un fin ruban de sable et la mer. Les rouleaux projettent un peu d’écume, une écume retenue en apesanteur. C’est un peu convenu mais il sent encore l’odeur d’iode qui imprégnait tout, jusqu’aux draps de leur chambre.

Il y a quelques autres vues, mais aucune qui ne retienne son attention, ou aucune qu’il ne puisse regarder sans un pincement au cœur. Il revient sur la première, c’est sans doute la pénombre qui lui donne cette expression taciturne. Ou bien une prémonition de l’avenir. Il se regarde comme il regarderait un autre – il se fait presque peur.
« C’est vrai que tu as mauvaise mine ! » lance-t-il à son image.

Machinalement, il tend la main et frôle son visage sombre. Et c’est le trou noir, une absence presque instantanée mais réelle. En face de lui, son portrait en couleur l’observe avec une commisération amère. Et lui a pâli – grisé serait plus exact. Il s’en rendra compte dans les minutes qui suivent lorsqu’il aura admis qu’il est le personnage de la photo. Ce n’est pas l’angoisse de cette situation inexplicable qui le saisit tout d’abord mais bien un sentiment de claustrophobie face au rectangle étroit du pourtour de la photographie. Et pourtant il étouffait déjà dans sa vie au-dehors.

Puis l’air marin souffle dans ses cheveux, il resserre ses bras sur son pull, un pull gris foncé. Il voit aussi ses mains, sa carnation gris pâle, même le sable est couleur de tourbe.

L’iode omniprésent, tout revient, la nuit qui s’annonce. Sur sa droite, le cliché conventionnel de la mer émet son bruit de ressac. Les modestes rouleaux meurent chacun leur tour, le temps emprunte le même chemin. Et lui de se déplacer vers l’image suivante. Il se faufile vers celles où il n’osait poser les yeux il y a quelques minutes à peine.

La jetée que les algues rendaient glissante.
L’édifice de coquillages.
Le ballon flou.

Puis, elle. Elle qui tenait sa main en visière pour se protéger du soleil. Elle dont les cheveux claquaient, dont la peau sentait le sel, et c’était sans doute ce sel en particulier qui teintait les draps d’un parfum de souvenir.

Mais certaines choses deviennent imprécises comme l’absence de coloris. Il la regarde dans les yeux, ses iris évidemment gris clair. Il ne parvient pas à y replacer leur exacte couleur. Un bleu pâle, un vert d’eau, peut-être justement un gris ? Le trouble s’immisce dans cette monochromie.

À l’extérieur de la fenêtre de la photo, il reconnaît les formes et les couleurs de son bureau. Là, une vie pigmentée, condamnée au souvenir, un souvenir omniprésent. Ici, une existence avec elle, une existence qui pâlira peut-être comme la certitude de ses yeux.

Elle prend sa main, elle frissonne également et l’attire doucement vers la maison. Même le soleil qui approche de l’horizon ne projette qu’un rayon gris. Et dans le cadre son visage le regarde. Même en couleur, il a vraiment mauvaise mine. Il a toujours hésité, trop d’ailleurs. L’autre le regarde, une grimace figée sur ses lèvres. Il fait de plus en plus froid. Le soleil se couche.

Enquête

« Sur la première photo, il a l’air mélancolique et lointain qui le prenait parfois, le soir, quand le soleil à l’horizon se fondait dans le ciel sombre. Parce que, ce regard là, on l’a déjà vu sur les autres photos et sur son portrait qui est accroché au-dessus de la cheminée. Ce vieil homme, je le connaissais un peu, il avait toujours cet air rêveur. Quand j’étais au lycée, il aimait bien que ses élèves viennent passer un moment après les cours, il pouvait parler pendant des heures.
Il surveille sans doute la haie de thuyas ou au-delà. L’air d’être ailleurs tout en étant ici. Vous suivez ?Il y a un chat noir sur ses genoux.
Sur le deuxième cliché la surprise se lit sur son visage. Son regard a changé ; il écarquille les yeux. Est-ce de la peur ? Il est toujours assis dans son fauteuil roulant près de la baie vitrée. Il ne pouvait plus marcher.
Son livre est tombé sur le tapis. Peut-être qu’avec une loupe. ? Oui, c’est possible, on peut voir le titre : Apologie de Socrate. Normal, il était un professeur de philosophie.
La troisième photo le montre cramponné aux bras de ce même fauteuil. Il essaye de se lever. Il devait y avoir du vent car les rideaux ont un mouvement et l’inclinaison des arbres du jardin n’est plus la même. Regardez : le chat a disparu et son assiette de toasts est tombée. La tasse est par terre, en plusieurs morceaux.
Celle-ci est la plus intéressante ; son expression me rappelle un tableau célèbre. Je ne sais plus de qui…Si, c’est de Munch ! « Le cri silencieux » On voit bien qu’il hurle. Il hurle de peur, de compréhension, il sait ce qui va se passer et il ne peut pas l’empêcher. Parce qu’il ne peut pas s’extraire seul de ce fichu fauteuil. Regardez cette grimace de terreur, c’est effrayant.
Voici la photo suivante : Il a basculé à moitié sur l’accoudoir. Ses yeux démesurément ouverts n’expriment plus rien. Avec la loupe on distingue bien le petit trou noir au milieu du front, sans bavures. On ne voit plus le livre ni les débris de porcelaine.
Ils devaient être deux, l’assassin plus un comparse qui prenait les photos. Pourquoi les laisser ici ? Pour que la police les trouve ? Est-ce pour nous narguer ? Quels sadiques !
La dernière est horrible, regardez, patron, « ils »l’ont réinstallé dans son fauteuil avec le chat mort sur les genoux ; Les morceaux de tasse sont de nouveau sur le plateau ainsi que le livre et les toasts. »
Au-delà des photos se trouvait la réalité. Un crime perpétré sur un vieil homme incapable de se défendre. Pourquoi ?
« Bon sang patron, il n’y a pas eu de vol, rien ne manque ! Mais c’est quoi, ces gars-là ? »

Rencontres

Sur la première photo, il a l’air mélancolique et lointain qui le prenait parfois, le soir, quand le soleil à l’horizon se fondait dans le ciel sombre. Je ne l’identifie pas tout de suite, c’est un jeune homme sur ce cliché. Quand je l’ai connu, il avait trente ans de plus. Je demande à la femme :
-C’est mon oncle, Gilles ?
-Oui, c’est lui, il est beau n’est-ce pas ?
Dit-elle tandis qu’un sourire illumine d’un éclat très doux son visage un peu fatigué révélant pleinement son charme.
Il y a quelques jours, cette femme, Madame Saint- Brès, m’a téléphoné, m’invitant à prendre le thé. Il fallait qu’elle me parle. Elle na pas voulu en dire plus.
Intriguant. Nous ne nous connaissons pas, à peine si nous nous sommes croisés deux ou trois fois. A vrai dire, nous ne sommes pas du même monde. Les Saint- Brès sont les notables du coin, une famille de riches industriels, qui font la pluie et le beau temps dans le canton. Comme disaient mes parents, modeste couple d’instituteurs, « ce ne sont pas des gens pour nous. »
En sonnant à la porte du «Château», ainsi qu’on appelle ici cette grosse maison bourgeoise, berceau des Saint-Brès, je me suis senti gauche et intimidé. Comment me comporter avec cette dame « de la haute », qui devait connaitre les bonnes manières et les mondanités, mais que ça n’empêcherait peut-être pas de m’écraser sous le poids de tout ce que charriait son nom. Pourtant son accueil me mit tout de suite à l’aise par sa simplicité.
A côté de la théière, elle pose une boite d’où elle a commence à sortir des photos.
-Vous l’avez connu, votre oncle Gilles ?
Je lui raconte que tous les ans, j’allais passer une quinzaine de jours chez eux, lui et sa femme Mariette. Des souvenirs oubliés remontent à mesure que j’évoque cet homme merveilleux, qui parlait si bien de la nature, qui inventait des histoires rien que pour moi. Fantasque aussi, souvent très drôle, mais qui parfois le soir semblait rongé de tristesse et de mélancolie.
D’un coup, j’ai une impression bizarre : qu’est-ce que je fais ici, chez les Saint- Brès à parler de l’oncle Gilles ? A demi en colère, je pose, la question qui me brûle les lèvres :
-Comment avez vous eu ces photos, qui les a prises ?
-Elle.
-Elle ?
-Ma tante, Gisèle. Vous avez connu votre oncle, moi je n’ai jamais vu ma tante. J’ai du mal à dire ma tante pour une jeune fille morte à 18 ans. A peine si on en parlait. On disait qu’elle était morte d’une maladie soudaine. Vous savez sans doute que mon père, veuf depuis plusieurs années, est mort il y a deux mois En faisant du rangement dans la maison, j’ai découvert ça, des photos, des lettres, des papiers. J’ai retrouvé aussi une ancienne amie de Gisèle. J’ai tout appris. Je sais même comment elle a rencontré Gilles. Elle jouait du piano. elle s’est aperçue qu’il l’écoutait, derrière le mur de la propriété. Ils ont parlé, ils se sont promenés ensemble. Ils sont vite tombés amoureux. Mais chez les Saint- Brès, les princesses n’épousaient pas des bergers. La famille a fait la grimace, lui a interdit de revoir ce garçon. Elle a semblé accepter, mais peu après elle s’est jetée du haut d’un pont. Voilà sa photo. Elle est très belle, non ?
J’acquiesce. Nous nous observons en silence. Elle ressemble beaucoup à Gisèle, elle le sait et elle pense sans doute que je ressemble à Gilles. Instant d’émotion magique, je suis Gilles, elle est Gisèle. Nous aimer ne serait-ce pas un peu faire revivre l’idylle contrariée ? Sauf qu’aujourd’hui les princesses peuvent épouser des bergers.

Vocation contrariée

Sur la première photo, il a l’air mélancolique et lointain qui le prenait parfois, le soir, quand le soleil à l’horizon se fondait dans le ciel sombre. On le voit amaigri au milieu du groupe de cousins et cousines avec qui il a passé du bon temps pendant le mois d’août ; il est le seul à esquisser un sourire qui tient plutôt de la grimace. Pourquoi ne me suis-je pas inquiétée à ce moment-là ? Il est vrai que Noam est un être sensible, secret, que l’on surprend souvent perdu dans des rêves, et ce depuis l’enfance.
Sur le second cliché, un peu chiffonné, il apparaît plus mûr, le visage rayonnant, une mèche blonde cachant l’œil gauche, les mains posées sur le clavier d’un Steinway. Un artiste tout au bonheur de son interprétation.
Depuis une semaine, je passe des heures à observer ces deux images : elles m’obsèdent, je n’en finis plus de remonter le temps, de culpabiliser. Noam, mon fils, un garçon si brillant, doué pour les études, encore plus pour la musique. Nous avions toutes les raisons d’être fiers de lui. Jacques surtout, qui lui avait tracé un chemin auquel il semblait avoir souscrit de bon cœur. Khâgne et hypokhâgne, agrégation, puis doctorat, comme papa. Entré en classe préparatoire, il avait cessé de fréquenter le Conservatoire, son emploi du temps chargé ne le lui permettait plus. D’ ailleurs, aux yeux de Jacques, musicien n’était en rien un métier sérieux. Noam pianotait un peu, le week-end, pour se détendre disait-il. Et lorsque son regard se perdait parfois dans le vague, je me disais qu’il réfléchissait, s’évadait dans une rêverie, composait mentalement quelques mesures comme il avait l’habitude de le faire. J’avais bien remarqué qu’il perdait du poids, devenait plus renfermé. « Pas de souci, maman, je travaille dur, je me reposerai pendant les prochaines vacances. » Et nous étions si occupés par notre travail, Jacques trop souvent en colloques et séminaires en France ou à l’étranger, et moi qui passais beaucoup trop de temps dans mon étude notariale.
Les yeux rivés sur la première image, je me remémore la confession de Noam, faite avant-hier depuis son lit d’hôpital. Huit jours auparavant, il a avalé une boîte entière d’antidépresseurs. Je ne savais même pas qu’il avait consulté. Moi, sa mère, j’ai été incapable de deviner la pression qu’il subissait depuis si longtemps de la part de Jacques, cette angoisse qui l’avait saisi cet été à l’idée d’intégrer prochainement une classe d’excellence, et surtout à la pensée de ne plus avoir le temps de pratiquer sa passion. Je n’ai pas vu cette peur qui le prenait le soir venu, tant il appréhendait les nuits blanches ou peuplées de cauchemars. Ce choix de carrière n’était pas le sien, il ne trouvait pas le courage de l’avouer, d’affronter l’autoritarisme de son père. Et son mal être avait empiré au fil des jours jusqu’à son geste de désespoir.
Aujourd’hui ma décision est prise : j’irai voir ma fils, après avoir parlé à Jacques, et tant pis si mon aveu fiche en l’air ma vie de couple. Comment continuer d’ailleurs avec un compagnon qui s’est exclamé, rouge de colère : « Un suicide ? L’imbécile ! » Je n’aurai pas besoin de beaucoup de mots pour demander pardon à Noam, lui expliquer que personne ne l’empêchera désormais de s’épanouir dans la musique, de vivre sa passion à plein temps, que j’y veillerai. Il me comprendra car je lui montrerai la photo que je cache soigneusement depuis des années, celle de ce concertiste qui lui ressemble...comme un père.

Toute

Sur la première photo, il a l’air mélancolique et lointain qui le prenait parfois, le soir, quand le soleil à l’horizon se fondait dans le ciel sombre. Sur la seconde, il est étendu sous un drap dans le casier métallique et froid de la morgue, le visage rendu méconnaissable par l’eau du réservoir dans lequel on l’a retrouvé. L’inspecteur la questionne du regard, elle confirme, c’est le même homme. Sur la photo nette, la cicatrice en forme d’étoile de mer, gonflée, déploie ses cinq bras. Elle n’a pas tout oublié de son ex. Suicide, meurtre, accident, elle n’en saura rien aujourd’hui sinon que la police, dit-il, n’écarte aucune hypothèse. Elle n’insiste pas. Il s’en va.

En retrait, son compagnon du jour hausse le son de la télévision pour ne rien perdre du match de rugby qu’il vit en grognant comme s’il poussait lui aussi au centre de la mêlée. Elle n’a jamais su choisir ses maris. Celui-là était jaloux, celui-ci se soucie d’elle par intermittence au rythme de ses pulsions.

Il jouait en virtuose du piano, elle aimait danser, même si elle savait que cela le rendait fou de la voir virevolter dans les bras d’un autre homme et rire et s’amuser. Devait-elle faire tapisserie sous prétexte qu’il était rivé à son instrument pour le plus grand plaisir de tous ? Et quel mal y avait-il à danser entre amis ? Elle-même ne s’offusquait pas de le voir dansotter avec d’autres femmes ce qui, en vérité, arrivait rarement : il préférait jouer du piano plutôt que de se trémousser sur la piste.

D’abord, il cessait de parler. Sur la route du retour, par exemple, quand ils revenaient chez eux après une soirée où ses pieds lui rappelaient qu’elle avait trop dansé. « Tu fais la tête ? » Il n’y avait rien à faire sinon attendre qu’il redescende en température, que les exhalaisons fiévreuses qui embrumaient son esprit chagrin se dissipent, qu’il masque à nouveau la face cachée de sa persona. Alors il redevenait lui-même, ou, à tout le moins, quelqu’un de raisonnable.

Son couple en avait souffert. Elle ne supportait plus ces silences morbides qui le rendaient si lointain qu’il aurait pu habiter sur une autre planète ou errer dans le vide de la galaxie comme le Zorl de van Vogt, pour panser une blessure imaginaire. Elle avait beau lui répéter qu’elle n’était pas sa chose, qu’elle ne lui appartenait pas, dans ces moments-là, de plus en plus fréquents, son instinct de propriété pathologique le submergeait comme un tsunami balayant tout dans sa furie.

La nuit, quand le souvenir de ces silences la maintenait éveillée, elle humait le remugle des sombres pensées de son mari, elle les imaginait tourner dans sa tête comme un hamster en cage, sans relâche, encore et encore jusqu’à ce que la fatigue eût raison de son tourment.

Il ne supportait pas qu’elle parle à un autre homme sans raison. C’est vrai qu’elle aime parler, mais quel mal y a-t-il à demander son chemin, à sourire aux gens, à engager la conversation avec des inconnus ? Pourquoi se renfrogner comme si ce qu’elle donnait lui était retiré et que donnait-elle, un mot par ci, un mot par là ?

− Qu’est-ce qu’il voulait ?
Sans quitter la télévision des yeux, comme s’il parlait à sa cannette de bière, son mari vient aux nouvelles. Perdue dans ses pensées, elle s’interroge. Qu’est-ce qu’il voulait ? C’est lui qui est parti. S’il ne pouvait rien changer, lui avait-il expliqué, ni lui ni elle, au moins pouvait-il se soustraire à cet abîme et vivre en ermite. Elle vient de comprendre.

− Toute, il me voulait toute.
_________________
Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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MessagePosté le: 19/10/2015 19:47:06    Sujet du message: Publicité

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