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Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Archives -> Archives 2016 -> Jeu 219 - le jeu de l'écrivain possédé
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tobermory
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MessagePosté le: 11/01/2016 20:54:31    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

De rose en rouge

La mort aurait dû signer la fin de ma production pléthorique de romans, record mondial des ventes flirtant avec celui de la Bible. Ainsi n'en fut-il pas, puisque me voilà en train de terminer le dernier chapitre de mon millième ouvrage. Bien installée au Paradis, dans une suite de luxe réservée aux personnalités de mon rang. Jamais, six pieds sous terre, je n'aurais imaginé un avenir aussi radieux, tout en haut, enfin quelque part, entourée de murs-nuages duveteux et d'un mobilier rose bonbon du plus bel effet.

Comme chaque matin, une fois dégusté le petit-déjeuner exquis déposé par mon ange gardien, je m'attelle à mon œuvre après relecture rapide de ce qui précède. Je suis sereine. Tant de pages noircies, pour l'éternité, toujours sur le même thème de l'amour romantique, la même trempe de héros, les mêmes ressorts, c'est la routine tranquille. Bien sûr, il faut modifier quelques détails d'une histoire à l'autre. Ne jamais prendre les lecteurs pour des idiots complets, pas même dans l'au-delà.

Donc je retourne à mon manuscrit, page 416. John s'apprête à demander Jane en mariage après l'avoir embrassée délicatement sur le front. Ok, très bien. Je ne me souviens pas avoir écrit davantage hier soir, néanmoins trois phrases s'ensuivent curieusement... Où John déclare à Jane qu'il est homosexuel, communiste, qu'il la trouve cruche et creuse comme un abyme sans fond et qu'il ne veut plus la revoir ! Mais enfin je n'ai pas écrit ça, ce n'est pas possible ! Et pourtant, c'est mon écriture. Je relis, incrédule, cette ignominie censée provenir de ma cervelle. Que m'est-il arrivé ? On a mis de la drogue dans mon infusion du soir ? Barbara, ma vieille, tu perds la boule.
Affolée, je sonne mon ange gardien qui accourt aussitôt et lit l'horrible passage. Livide et solennel, il m'ordonne de le suivre, direction le DeusBuro.

Saint Pierre m'annonce que les Enfers ont eu écho de mon bref passage au Purgatoire autrefois, pour cause de péché d'orgueil - accusation que j'avais réussi à faire étouffer moyennant quelques lingots d'or. L'état-major satanique l'a su et s'en est emparé. L'un de ses démons chevronné a été diligenté afin de prendre possession de mon âme par le biais de mon roman en cours. Le DeusBuro ne m'a pas défendue et ne me défendra pas, de peur qu'une rébellion infernale n'envahisse définitivement les paisibles contrées paradisiaques. De fait, les experts authentifient l'écriture relatant l'effroyable coming out de John comme étant bien la mienne. Je suis cuite et immédiatement expulsée aux Enfers, sans avoir le temps de faire mes valises.

- Miss Cartland, enfin vous voilà. Je suis le Marquis de Sade. Enchanté, ravi de vous rencontrer. J'ai lu tous vos écrits, tous ! Quelle délectation, quelles gourmandises offertes en ces jeunes gens si tendrement amoureux, si frais, si naïfs, prudes et chastes... On en ferait qu'une bouchée, miaaam !

Pétrifiée, je suis incapable de prononcer un mot.

- Ne vous inquiétez pas, très chère, nous aurons tout loisir de parler littérature plus tard. Venez, rejoignons au bar mes amis Rimbaud, Verlaine et ce sacré Bukowski qui me doit encore trois verres de gnôle. Permettez d'abord que j'arrange votre tenue, quelque peu inappropriée en ce lieu.

D'un coup d'ongle, il dégrafe mon chemisier, m'enlace vigoureusement par la taille, me lèche la nuque et m'emmène d'un pas altier à travers la salle, sur fond de musique assourdissante, verres brisés, hurlements glacials et rires sauvages.

Dérapages

Depuis un moment les doigts de Serge balbutiaient. D’abord il y avait eu des fautes de frappe, des bourdes parfois cocasses, mais qui ne l’amusaient pas du tout. Son travail d’écrivain était bien organisé, aussi minuté qu’une cuisson au four. Quatre heures d’écriture matinale en commençant aux aurores. Si ses mains continuaient à jouer les guignols, il allait prendre du retard.
Maintenant, ce n’étaient plus des fautes de frappe, c’étaient des mots, des phrases indésirables qui s’affichaient. Un jour, par la fenêtre ouverte, la pluie avait éclaboussé son clavier et les touches s’étaient mises à délirer, produisant des suites de signes dépourvues de sens. Un incident très contrariant, mais purement technique. Ce matin, c’était autre chose, le texte parasite était cohérent, mais très éloigné de ce qu’il voulait écrire. Il regarda ses mains et comprit qu’elles ne faisaient qu’obéir. A qui ? Ces mots imposteurs, ces phrases usurpatrices, il les sentait s’épanouir dans son cerveau, comme si celui-ci hébergeait quelqu’un d’autre, une entité démoniaque, qui pensait et agissait de son côté, et plus efficacement, du moins pour l’écriture. Il avait beau tenter de redresser la barre, ses idées à peine formulées se diluaient, se perdaient comme dans un brouillard.

En quelques instants, plusieurs paragraphes s’étaient dévidés sur l’écran. Son roman prenait une tournure imprévue, inadmissible. Lucie, son héroïne, une jeune chômeuse, mourait soudainement devant Pôle emploi à la fin du chapitre trois. Rien moins qu’un sabordage de son intrigue initiale. Mais la malheureuse réapparut quelques pages plus loin, en fantôme prêt à régler ses comptes. Serge s’arracha si violemment de sa chaise qu’il la renversa. Lui, l’auteur réaliste, qui traitait de problèmes d’actualité, voilà qu’il donnait dans le fantastique, genre qu’il méprisait. Que penseraient ses lecteurs ?

Il se morigéna. Il fallait qu’il réagisse contre ce qu’avait sans doute généré un coup de fatigue, peut-être un début de grippe. Il prit deux cachets d’aspirine et un café serré. Il allait se reprendre en main, remettre ses neurones au pas. Il se rassit devant son micro, confiant. Il se sentait régénéré, un homme nouveau, un cerveau prêt à tourner à plein régime.

*****


Le roman avançait bien. Serge jubilait en racontant les facéties de Lucie, jeune femme tristounette, employée stressée et dépressive, devenue post mortem un fantôme déluré, trafiquant avec entrain la comptabilité du patron qui l’avait licenciée et sabotant les numéros de charme de son ex volage. Serge n’avait jamais été aussi inspiré. Sa fantaisie alignait les péripéties, trouvait les mots qui font mouche et les phrases bien en bouche. Ce livre serait un succès.

*****


Les doigts qui divaguent, qui dérapent, qui infléchissent l’histoire. Incrédule, Serge lit ce qu’il vient d’écrire : que cet épisode surnaturel n’était qu’un rêve de Lucie, évanouie devant pôle emploi. Pas morte, Lucie, même si elle n’est guère vivante. Fantôme peut-être, mais juste par sa minceur, et pas dans l’au-delà. Un homme la ramène chez elle, lui aussi est chômeur, en passe de devenir SDF. La fin du chapitre laisse présager une idylle morose entre ces deux laissés pour compte. Serge enrage. Quel démon, quel trouble mental, le pousse à troquer les merveilles de son imagination contre ces platitudes réalistes, misérabilistes ? Mais il va réagir. Il se lève, prend un café, revient, s’installe devant son écran. Le clavier recommence à crépiter.



Prêchi-prêcha

Mes bien chers frères, mes bien chair sœurs. Une nouvelle année commence et si tous mes vœux vous accompagnent, c’est aussi le moment pour moi de vous inviter à prendre de bonnes résolutions, à revenir à de seins principes. 2015 fut le théâtre d’événements difficiles. Plus que jamais, en 2016, réhabilitons les valeurs de solidarité, de tendresse, d’amour du prochain, d’amour tout court : l’amour est un bouquet de violettes, ce soir cueillons cueillons... Soyez aussi généreux, en faveur de notre église notamment : le sol du chœur sa fesse et la collecte du denier du cul ne suffira pas à couvrir les frais de réparation. La chapelle de la verge Marie est bien mal en point également et nos finances sont presque à sexe. Mais cuisse l’appel que je lance aujourd’hui être entendu et de vous et de quelque pieu mécène. Enfin n’oublions pas dans nos prières les défunts de l’année écoulée, le jeune Germain qui a succombé récemment dans un accident sur la petite route enlacée des Écrins, Gilles Dubois, de la chorale, dont nous n’entendrons plus le bel orgasme...
L’abbé Rodier se piquait d’offrir chaque dimanche à ses ouailles un sermon de qualité qui lui demandait en général une journée de travail acharné à corriger, améliorer, enrichir son style ; il ambitionnait d’ailleurs d’en faire éditer un recueil. Fort satisfait ce matin-là d’avoir noirci en trois minutes une quinzaine de lignes, il fit une pause pour relire sa prose. Le stylo lui tomba des mains et une sueur froide lui courut dans le dos. Il s’agenouilla devant son bureau :
« Pardonnez-moi, mon Dieu, pour ces...insanités. Je l’avoue à ma grande honte, des pensées malsaines se sont emparées de mon esprit depuis que j’ai aperçu la nouvelle bonne des Grandpré qui m’avaient invité pour la Saint-Sylvestre. Ah ! Seigneur, une superbe blonde qui me faisait admirer son décolleté, m’effleurait de sa croupe chaleureuse en me servant le saumon ou le gigot ! Son souvenir ne me laisse pas de répit, ni de jour, ni de nuit. Et voilà qu’il ensorcelle ma plume. Le Malin s’est glissé en elle et déforme mes propos. »
Rasséréné après quinze Pater et dix Ave, l’abbé reprit l’écriture de son prêche.
Mes bien chers frères, c’est aujourd’hui dimanche, le premier de la nouvelle année. Un pâle soleil dore la campagne. Alors cet après-midi, jouissez du temps clément, promenez-vous main dans la main avec vos compagnes, soyez tendres, honorez-les d’une caresse, d’un baiser. Oui, jouir, baiser, voilà le secret du bonheur, ce putain de bonheur qui m’est interdit et me condamne à souffrir, les tripes en feu, les sens en délire...
A sa seconde pause-relecture, le pauvre abbé, désespéré, s’effondra en larmes sur sa copie. Comment lutter contre cette plume diabolique qui débitait des horreurs ? Si quinze Pater et dix Ave n’avaient eu aucun effet, l’affaire était grave. Il se précipita jusqu’à l ‘église et trempa longuement son stylobille dans l’eau du bénitier en murmurant moult prières. Puis, tremblant, il retourna rédiger.
Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, en ce premier dimanche de la nouvelle année, point de sermon, point de prêche. Je me contenterai de vous présenter à tous mes vœux les plus sincères : une bonne santé, du travail, des succès scolaires pour vos enfants.
« Merci mon Dieu, de m’avoir rendu la maîtrise de ma plume. »
Je vous souhaite donc à tous tout le bonheur du monde et, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vous pénis.

Nom d'un démon !

" Jean Fer s'exténuait. Voici quelques années que sa carrière d'écrivain ne connaissait plus la célébrité. Il avait été talentueux à l'époque où ses romances élégiaques conjuguant fort bien le passé-simple et le subjonctif passé étaient très à la mode. On s'extasiait dans les salons sur sa prose parfaite et on admirait O combien les méandres psychologiques qui composaient, excellemment, la cervelle de ces héros à l'âme bien née ! Mais c'était fini depuis longtemps. Et comme il essayait encore d’aligner quelques mots à la suite de quelques phrases qui formaient quelques paragraphes chétifs, il eut un soupir de regret et la neurasthénie méphitique qui pesait sur sa morne existence s'installa pour de bon dans son esprit fatigué. Il posa sa main sur un tiroir et l'ouvrit : un revolver...
C'est à ce moment précis qu'un léger bruit se fit entendre. Un bruit ? Indéfinissable... Un bruissement plutôt. Curieux ! Tiens ! Ca bruissait encore. Jean Fer fit un bond en arrière ! Ca faisait peur à la fin ! Pâle, il inspecta la pièce... La singularité de la chose décupla son pavillon auditif jusqu'au nerf cochléaire et... enfin il identifia la source sonore... Le miroir ! Le miroir bruissait ! Totalement livide à présent, il fit face à l'objet. Et là ? Paf ! Un grand coup frappé derrière le tain! Quel était ce phénomène ?
- Que se passe-t-il ?? cria Jean Fer, terrorisé.
- C'est moi ! fit une voix caverneuse mais pour autant très virile... Elle venait du miroir !
- Qui moi ? articula péniblement l'écrivain.
- Ton sauveur ! (ce message sibyllin le désappointa totalement ! )
- Mais enfin qui ? hurla le pauvre hère !
- Méphistophélès ! Espèce de pleurnichard !
- Mais... Que fais-tu ici ?
- Veux-tu te refaire bon sang ? Je t'offre la célébrité, ne me dis pas que cela ne te tente pas ? Tu as juste une petite chose à faire...
Jean Fer connaissait parfaitement les clauses de ce type de contrat... Sa culture livresque l'avait maintes fois renseigné sur ces manières de pactiser avec le Diable. Signer de son sang et damner son âme pour l'éternité … mais retrouver la gloire, l'argent !...
- Que dois-je faire? dit-il d'une voix blanche où Méphistophélès, expert des perversions humaines, décela aussitôt les inflexions de la cupidité. Il avait toujours triomphé...
- Tu vas faire ce que je dis. Tu connais ces grands auteurs en vogue? Angot, Lévy, Musso, Werber ?...
- Oui...
- Alors, si tu souhaites recouvrer la célébrité littéraire, fais comme ceci : en cas de panne, sers-toi d'un cliché sentimental et ne t'embarrasse pas de la vraisemblance. Les âmes non averties confondront les indigences de ton écriture avec de l’intensité. Surtout pas de ponctuation! Asyndète, parataxe à outrance ! Ca fait réel ! Utilise la phrase nominale, ça fait psychotique, c'est à la mode, regarde Angot ! N'hésite pas à manier des tournures simplistes, adverbes creux, adjectifs plats, phrases à rallonge. Regarde Lévy ! Invente des messages en langue vernaculaire et ne les traduis pas, ça fait vrai ! Regarde Werber ! N'oublie pas les ellipses ! Laisse le lecteur imaginer ce que tu as voulu dire ! Regarde Musso !
Les recommandations furent multiples ; lorsque Jean Fer approuva de son sang le pacte diabolique, il sentit aussitôt monter en lui une sève nouvelle et exultant déjà de gerbes de mots qui allaient faire roman, il s'écria :
- Que m'arrive-t-il ?
- Eh bien ! Comment crois-tu qu'ont fait les autres ?
Un sourire carnassier illumina le visage du démon. "

Ordi damné

Les jours de grisaille succédaient aux jours de grisaille. Mon moral n’était pas au beau fixe et en plus mon éditeur ne cessait de me harceler. Mon supposé nouveau roman devait paraître en septembre et je n’en avais pas encore écrit un traître mot. Mon imagination était au point mort. Ce maudit mauvais temps ne me facilitait pas la tâche. Ma motivation battait de l’aile et j’étais plutôt morose quand j’allumai mon ordinateur ce matin-là.

Bien calé dans mon fauteuil je fixais sans grande conviction, la page blanche de Word qui s’ouvrait devant moi. Tout à coup, je tressaillis. Dans un décor apocalyptique de feu et de flammes jaillit une tête horrible, grimaçante avec des dents de vampire, de grandes cornes, des yeux exorbités couleur or, le tout accompagné d’un rire tonitruant qui me glaça le sang. Machinalement, pensant avoir à affaire à un spam, j’appuyai frénétiquement sur la touche « suppr », sans résultat.
La tête répugnante devenait de plus en plus menaçante et continuait à me narguer. J’étais épouvanté. Frissonnant d’horreur, je vis les touches de mon clavier se mettre en action comme si une main invisible pianotait. La face cauchemardesque s’effaça pour faire place à un texte ahurissant écrit en lettres de feu et de sang. J’essayais malgré moi, mécaniquement, sans en comprendre le sens, de déchiffrer ce qui s’inscrivait sur mon écran, mais le sang dégoulinant brouillait l’écriture au fur et à mesure. Je n’arrivais à saisir que des bribes « damnation crimes, apocalypse, supplices, enfer, sacrilèges, messes noires, tentations, flammes, enfer… » Le mot « enfer » revenait souvent.
Je ne puis dire combien de temps dura ce sortilège. J’étais comme hypnotisé, incapable d’émettre un son, de faire le moindre geste ou d’appeler au secours. Puis la tête terrifiante, toujours aussi hideuse, réapparut. Ma boite mail s’ouvrit. Le clavier se remit en action. Quantité de noms que je ne connaissais pas, s’inscrivirent sur l’écran. D’autres plus familiers suivirent, ceux de puissants de cette terre, d’hommes d’affaire, d’artistes. La liste était impressionnante. Je frissonnais. Malgré moi, je me demandais comment cette horreur allait se terminer quand la main invisible appuya sur la touche « envoi ».
Un calme impressionnant suivit. L’écran devint tout blanc et apparut le message suivant :
MEMOIRE INSUFFISANTE

Il y eut un cri effroyable, puis plus rien. L’écran s’éteignit, l’unité centrale se mit à fumer, le courant fut coupé et une odeur âcre se répandit dans la pièce.
Eberlué je me frottais les yeux en me demandant si je n’avais pas rêvé mais l’état de mon micro et l’odeur d’enfer me confirmèrent le cauchemar. Mon éditeur serait fou de rage d’apprendre que mon roman était parti en fumée.


Envolée dans les plumes

Entre guillemets,
Les oies passent dans le ciel
Encre sur ma plume.


En ce début de matinée automnale, un épais cocon de soie s’était tissé autour l’immeuble MangaBump. La grande verrière perlait un syllabaire onirique tandis que le bourdonnement routier s’étouffait dans une vaporeuse nappe lounge. Hane Garuda aimait commencer ses journées de travail en calligraphiant les trois vers d’un Haïku qui traversaient son esprit. La pointe de son pinceau effleura le papier de riz dans un soupir feutré, les kanji firent sens fredonnant tour à tour une même symphonie relevée d’accents cuivrés à chaque nouveau trait.

Le vieux Tokyoïte n’avait pas embrassé la carrière de dialoguiste de manga par vocation, il avait espéré pendant des années un poste de mangaka ou de coloriste au sein de sa puissante compagnie. Pourtant la vivacité de sa plume et ses références littéraires l’avait sauvé à bien des reprises des plans sociaux qui rongeait l’industrie du shōnen. Son style excellait dans ses fulgurances irrévérencieuses et particulièrement ignobles à l’égard des monstres et des démons, dernier bastion selon lui de la tolérance pour l’expression de la haine.

Sur sa table à dessin des planches aux bulles creuses attendaient le verbe nourricier de Hane. Les pages ouvertes mettaient en scène Kumo, le démon araignée qui tricotait frénétiquement des pattes devant un Yakusa aculé au vide. Empêtré dans la glaire visqueuse du monstre la veille fripouille hurla un…

La plume de Hane virevolta, piqua, accrocha et gratta le papier mais rien ne sortit, le personnage restait aphone. Hane, stupéfait, inspecta la pointe de sa plume, noire et luisante, griffonna sur un bout de brouillon et constata que la plume n’était ni sèche ni muette. Il recommença, plus corrosif que jamais, mais la plume n’avait pas même esquissé le moindre gribouillage.

Hane se leva, hors de lui et entama un Kata gaillard scandant en cadence ses camouflets décadents. Un crissement scriptique sur la baie vitrée attira alors son attention, tracés sur la buée, il distingua des kanji inversés, il posa ses yeux emportés sur le miroir opposé.
Malédiction ! Sa plume avait fourchée, le voila dupliquant des envolées rampantes dictées au prompteur du trumeau mentor. Les protagonistes se passaient des pommades ampoulées, bulles après bulles sous la griffe muselée de l’auteur atterré.

Ivre de colère Hane éclata en morceaux la verrière. Une violente bourrasque s’engouffra dans l’encart béant, quand soudain, une par une, les huit tarses lestes d’un arthropode sentaîesque se cramponnèrent aux planches de l’atelier. Hane se retrouva dans son propre manga emmailloté dans un jacquard gluant obnubilé par les mandibules du Kumo moqueur.

Hane n’avait pas eu à feuilleter la totalité du canard débridé pour comprendre que ses odieux dialogues au dard signeraient ses adieux.

La brume se dissipait autour de l’immeuble MangaBump, un vol d’oies sauvages refermait au loin les guillemets d’un dialogue empaqueté en gyozas, piquant et croustillant.

Exorciser Balzac

− Les aiguilles... Ça me gêne.
Allongé sur le divan de mon analyste avec comme seule distraction la blancheur mouchetée du plafond de son appartement haussmannien, je dévide ma vie comme une pelote de laine et lui, tel un chat, s’amuse avec. Un petit coup de patte ici – hum – un autre là – hmmm – tout est bon pour éviter que je ne cale. Sauf qu’aujourd’hui je ne supporte plus qu’il tricote. « Ça me détend », m’a-t-il un jour expliqué. « Vous ne pouvez pas savoir comme c’est fatigant d’écouter les autres ». Sans doute, mais c’est son métier, et moi, ce cliquètement de mille-pattes en talons hauts, ce matin, ça me gonfle.
− Je vous écoute.
C’est vrai qu’il m’écoute. Quand j’ai découvert qu’il tricotait dans mon dos, mon sang n’a fait qu’un tour, j’ai dit « ah, ça, ça... » et je me suis levé pour partir, non mais quoi, on se fiche de qui ici ? Lui, plus sphinx que jamais, s’est contenté de répéter mot pour mot ce que je venais de lui raconter. Ça m’a scié. Une mémoire auditive fabuleuse !
Clic-clic-clic, clic-clic-clic, je vais péter un câble. Non, il a compris. Je l’entends soupirer, il dépose ses aiguilles sur le guéridon. Enfin ! Je reprends le fil de ma pensée quand soudain... Cette odeur, j’hallucine !
− Vous... vous n’êtes tout de même pas en train d’allumer un cigare ?
− Votre cas est très difficile, le cigare va m’aider à mettre mes pas dans ceux du Maître. Freud n’aurait jamais percé le mystère de l’hystérie sans l’aide de ce végétal. Vous me disiez que vous étiez possédé.
Une histoire de dingue. Même à lui, j’hésite à en parler. J’écris des livres pour Harlequin dans la collection Azur : luxe, glamour, passion. Dernièrement, au moment crucial où la riche héritière m’offre ses lèvres entrouvertes, mon stylo me fait écrire des choses horribles.
− Quelles choses ?
− Vous savez bien, des cochonneries. Ça ne passera jamais à la relecture, je vais me faire virer.
− Changez de collection.
− Il me reste dix tomes à livrer, je ne peux pas.
− Parlez-moi de votre stylo.
Un Montblanc d’exception, la série limitée Honoré de Balzac en hommage au créateur de la Comédie humaine. Capuchon en résine précieuse, corps en laque gris foncé à fines rayures, incrustations de porcelaine turquoise, aucune femme ne m’a fait vibrer comme ce stylo.
− C’est lui, j’en suis sûr. Un soir, j’ai peut-être rêvé ou j’avais bu trop de café, j’ai cru le voir se dresser et noircir la page, des lignes et des lignes d’obscénités, je n’aurais jamais cru ça de Balzac.
− Hmmm.
− Je sais ce que vous écrivez dans votre calepin : hallucination phallique. Ce n’était pas une hallucination. Le stylo écrivait tout seul.
Ach ! Un coup de l’amygdale, wahrscheinlich. D’habitude, elle profite de la nuit pour s’exprimer sauf quand elle ne supporte plus la censure du cortex préfrontal, le grand moralisateur. Je me demande si votre karma n’est pas de vous accomplir dans la pornographie.
− Le porno !
− C’est ce que votre inconscient est en train de nous dire. Ou la littérature érotique. Avec une amygdale comme la vôtre, c’est un minimum.
− Ma mère voudra jamais.
− Parlez-moi de votre mère.
− Je préfère parler de mon stylo. J’ai changé de plume, d’encre, j’ai même changé de main, rien n’y fait.
− Il y a bien une solution... Un peu risquée, certes, perte d’âme, déréalisation, mais très efficace. Tenez, allez voir ce prêtre. Gabriele Amorth.
− Exorciser Balzac ?
− C’est ça ou la pornographie. Et encore, vous avez de la chance. Pour les Montblanc, Amorth, c’est le top.

L’éternité

J’ai vendu mon âme au diable le jour de mes trente ans.
Grand jeune homme timide et dégingandé, je végétais dans un petit collège de banlieue en tant que maître auxiliaire de français. Je rêvais d’une vie de gloire dans laquelle mes élèves auraient soif de mes enseignements, seraient avides de mon savoir, feraient cercle autour de moi afin de m’écouter avec attention. Je rêvais de filles et de garçons qui me demanderaient des conseils sur leurs lectures, leurs écrits, leur choix de vie…
Je n‘étais que médiocre et sans imagination. Les éditeurs auxquels j’avais envoyé mes textes s’étaient contentés de les réexpédier sans aucun commentaire ; je ne leur inspirais que du mépris. Je finis par comprendre que je n’étais rien.
Un soir, accablé par le poids des pierres que j’avais sur le cœur et des déchets que je sentais dans ma tête, je me dirigeais vers la mort. En équilibre sur le parapet,( même dans ce choix j’avais manqué d’imagination !) j’ai appelé au secours, j’ai hurlé : « A l’aide ! Si Dieu et le diable existent, qu’ils viennent changer ma vie. » Un seul est venu. Il était beau et vêtu avec élégance. Il m’a promis le succès et tout ce à quoi j’aspirais en échange de mon âme. Mon quoi ? Je n’ai pu m’empêcher de rire. Il ne m’était pas difficile de promettre une chose qui n’existait pas pour moi.
Le magnifique personnage a souri avec bienveillance en me faisant apposer ma signature au bas d’une feuille écrite à la main. Il m’a salué et m’a promis que nous nous reverrions dans un avenir lointain. Au cours des ans j’ai rangé mon mystérieux sauveteur dans un recoin de ma mémoire et je l’ai, peu à peu, oublié.
Le lendemain ma vie a changé. L’écriture est enfin venu, originale, légère, spirituelle et tellement facile ! Je ne cherchais jamais les mots, ils arrivaient. La syntaxe et la sémantique ne me posaient plus aucun problème. Le célèbre stress de la page blanche avait disparu. Deux ans après cette rencontre, je reçu le prix Goya, décerné par mes élèves. Ce fut un moment merveilleux qui comblait mes vœux, j’étais entouré de jeunes qui m’admiraient, qui m’aimaient. Certains d’entre eux m’ont demandé des conseils, des recommandations et j’étais heureux de les aider.
Puis au cours des années suivantes j’ai enchaîné les Renaudot, les Goncourt, les Médicis… J’ai publié des articles dans de prestigieuses revues, j’ai accordé des interviews à de grands journalistes. Le reste du temps j’écrivais, écrivais, écrivais encore.
J’ai eu une vie longue et merveilleuse telle que je la souhaitais.
Il y a seulement quelques minutes, j’ai été renversé par un malotru qui a pris la fuite. Je ne pensais pas que c’était grave jusqu’à ce que je les aperçoive, marchant calmement vers moi. Ma culture littéraire m’a immédiatement fait reconnaître le premier, encapuchonné dans un grand manteau, une faux sur l’épaule. Le second était mon merveilleux inconnu, toujours aussi beau et élégant. Il m’a tendu le parchemin qui s’est enflammé puis ont tous les deux disparu.
Je suis dans une salle sans ouverture, pavée de granite, les murs sont recouverts de marbre. Tout est glacé autour de moi. Je suis seul avec les souvenirs de tout ce que j’ai perdu.
J’ai froid.
Et l’éternité commence.
_________________
Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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