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les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Archives -> Archives 2016 -> Jeu 220 - le jeu de l'abribus
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tobermory
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Inscrit le: 06 Juin 2007
Messages: 6 921

MessagePosté le: 25/01/2016 22:23:59    Sujet du message: les textes Répondre en citant

A bris de vies

Rue de la liberté, je veille. Au bord du bitume, j’observe les flots métallisés. Bientôt le numéro 32 arrivera et emportera avec lui mes petits protégés. Ils me font penser aux moineaux qui s’éparpillent lorsqu’on leur jette du pain. Soudain, ils s’éloignent d’une nuée. Emportés par le cours de leur vie.

Je les appelle mes petits protégés, ces hommes, ces femmes, ces enfants.

Car je suis leur port, là où ils viennent s’ancrer entre deux transports. La nuit, je suis leur phare dans cette rue déserte et silencieuse. Je leur offre un banc pour poser leur fatigue, leur flemme. Je leur offre des murs de verre: pour se protéger du vent sans perdre la rue de vue. Je leur offre de la lumière pour éclairer leur nuit, leur lecture. Je leur offre un toit pour leur éviter les humeurs du ciel.
Mais tout cela n’est rien. Rien comparé au spectacle qu’ils m’offrent, eux. Un ballet incessant. Une palette d’émotions.

Je berce les travailleurs de l’aube . Les petits écoliers de 8h m’émeuvent. Les ménagères de fin de matinée m’encombrent de leurs cabats.! Les étudiants de l’après-midi qui attendent le bus en sifflotant, ils n’ont pas l’air pressé. Et puis, c’est le tour des petits-vieux. Ceux-là, sont souvent à deux, ils vont main dans la main vers le parc. Les poches pleines de mie de pain pour nourrir les oiseaux.

Et puis lorsque tombe la nuit, l’atmosphère change. J’admire les tenues des passagers de débuts de soirée, talons hauts et élegants manteaux. Ils sont beaux, seuls impatients ou couples enlacés. Mon néon fait briller leurs tenues à paillettes, souligne leur maquillage ou éclaire leurs cheveux gominés. Et puis, plus tard, je les retrouve plus éméchés, plus fatigués mais heureux.

Témoin discret d’une vie qui fourmille.

Je suis témoin de l’impatience des retardataires ou des pressés. Des caprices et des rires des enfants sur le chemin de l’école. Des visages préoccupés des managères ou détendus des étudiants. De la tranquilité des petits vieux et de l’excitations des élégants nocturnes.

J’ai entendu des fous rires, essuyé des pleurs, partagé des confidences. J’ai lu des journeaux, des pages de roman et des lettres d’amour.

Je suis toujours là. Je suis le gardien de ma rue, l’abri des hommes.

Un nid, jusqu’à leur prochaine destination. Je suis un lieu de passage, un point de départ ou d’arrivée. Une provenance ou une destination.

Le black du LEP

Ce matin le personnel d’entretien est arrivé très tôt car le premier départ est à cinq heures. J’adore qu’on me brosse, qu’on me gratte, qu’on me frotte et qu’on me lessive. Je me sens un autre après cette séance de toilette. Une fois l’équipe de nettoyage disparue, je regarde ma nouvelle affiche. Deux ravissantes demoiselles en maillot de bain vantent un séjour en Martinique. Elle me plaît, celle-ci. La dernière incitait à la tempérance, quelle tristesse !

Ha ! Voici ma petite élève de seconde qui fréquente un lycée de la ville voisine. Elle s’assoie sur mon banc et branche ses écouteurs, elle est sympathique et ne se permettrait pas de dégrader le mobilier urbain comme d’autres. Elle grimpe dans le bus et disparaît, j’aimerai qu’elle fasse un petit signe de la main…Ne rêvons pas !

Je suis au départ d’une ligne qui dessert trois lycées et un collège et ce n’est pas une clientèle de rêves. Toujours à vitupérer sur les professeurs et leur soi-disant injustice ou leur incompétence. Quelle bande de sots, savent-ils que dans certains pays, il faut faire quinze kilomètres à pieds pour apprendre à lire ?

J’aurai aimé être dans une grande avenue, à la sortie d’un restaurant ou d’un cinéma. J’aurai profité des commentaires sur les films et des derniers potins sur leurs acteurs, je saurai tout sur chefs étoilés et leurs petites sauces mijotées. Les voyageurs seraient un peu plus élégants que ces gamins en blue-jean et converses.

Tiens, un nouveau, je ne le connais pas celui-ci. Un black avec un sac à dos et une boîte à outil, sûrement un élève du lycée professionnel…Ils sont tous black ou beur ! Je parie qu’il va s’assoir, sortir son téléphone et je vais devoir supporter de ces musiques abrutissantes qu’ils écoutent à longueur de journée, comment voulez-vous qu’ils apprennent quelque choses ! Il ouvre sa boîte et sort un objet métallique pointu. Mais que fait-il ? Arrêtez, il est interdit de dégrader le matériel ! Voilà qu’il grave ses initiales sur mon banc, ce sale gosse.

Ouf, enfin le week-end, je vais pouvoir souffler car il n’y a pas de transports scolaires. J’ai régulièrement la visite d’une petite bande de la cité voisine. Ils viennent rouler leurs pétards et aligner leurs rails sur le couvercle de ma poubelle ; Rien de bien méchants, ils ne font pas de bruits et sont complétement abrutis. Et pour cause…

J’en ai vraiment assez, le petit voyou black et venu tous les jours faire des trous un peu partout. J’ai envie de déménager ! Et le revoilà qui arrive…

« Bonjour Monsieur ; C’est l’heure de votre piqûre. » dit Youssouf, l’infirmier antillais du service psychiatrique.


Moi, ça va

Ce dont je me souviens, c’est qu’il pleuvait des cordes ce jour-là quand je suis parti en catastrophe à la gare de Lyon accueillir mon beau-frère qui revenait du Népal. Effacé. J’avais tout simplement oublié qu’il rentrait, zappé cette corvée, relégué au plus profond de mon inconscient le fait que son retour coïncidait avec la finale de la coupe de la Ligue, un évènement footballistique de la plus haute importance. Ibra s’apprêtait à zlataniser le goal adverse quand soudain je m’écriai : « M... ! », encouragé par ma femme qui surgit sans prévenir : « mais qu’est-ce que tu fais encore ici ? »

Je raflai les clés et mes papiers dans un seul mouvement et me ruai vers ma voiture sous les cris conjugués du public et de ma femme. Quelle idée de quitter le Népal un jour de finale ! Une heure pour rallier la gare de Lyon c’était juste, même pour un conducteur aussi chevronné que moi. Et quand il pleut, je ne vous dis pas : la visibilité réduite, les mollassons qui ont peur de l’eau, la route glissante...

Je me forçai un passage pour rejoindre la Francilienne et filai en pestant vers la gare lointaine, pied au plancher. Les gens ne se rendent pas compte : « tu peux venir me chercher à la gare de Lyon ? » « Oui, bien sûr qu’il peut venir ». Une heure et demie à l’aller, une autre au retour avec, en prime, le récit du voyage. « Fabuleux. Les paysages, les gens, les coutumes, tu devrais y aller ».

En pleine coupe de la Ligue ? Et puis, le Népal, même si je n’y ai jamais mis les pieds, je connais. Katmandou, c’est ça ? Voilà dix ans qu’il s’y promène, soigne les moines – il est ostéopathe – subvient à leurs besoins matériels, un moine, ça a toujours besoin d’un petit quelque chose, suit les enseignements, se prosterne un nombre ridicule de fois, agite des moulins à prières avec la bonne main, boit du thé rance, non, c’est pas pour dire, mais le Népal, je connais.

« Ça te ferait du bien, le bouddhisme ». Et quoi encore ? Me priver de voiture, peut-être, écumer les transports en commun, sourire aux gens qui te piquent ton portefeuille ? Je me flatte de n’avoir jamais pris le bus de ma vie. C’est bien simple, le jour où je ne peux plus conduire, je me flingue.

Fort heureusement, je n’ai pas eu à le faire. Il pleuvait tellement fort, l’éblouissement des phares, la buée, la fatigue, la bière qui m’engourdissait un peu, bref, je me suis encastré sous un camion. « Mort sur le coup, il n’a pas souffert ». Oui, enfin, non, un peu, quand même !
Depuis cet accident fatal, je regarde les matchs de foot à travers la vitrine du magasin d’en face et je râle parce qu’il y a toujours quelqu’un pour me boucher la vue. Entre deux matchs, je discute avec le chêne qui me surplombe. Lui, ça fait 150 ans qu’il est dans le coin. La nuit, parfois, un clochard s’installe sur le banc. Ça ne me dérange pas, sauf quand il me pisse dessus. Le pire, ce sont les jeunes qui me squattent et taguent : « Kevin kiffe Noémie », « zob », « islam hors de France » . Ça boit, ça aboie, ça vomit, je préfère encore la pisse du vieux.

Quand il n’y a rien à voir ou entendre, je pense à mon beau-frère, au Dalaï-Lama, à la réincarnation, à toutes ces foutaises dont il m’abreuvait dans la voiture. Si t’avais fait le bien, tu te réincarnais en mieux ; si t’avais été méchant, tu régressais. Vache, poule, mouche, ça dépendait de la vie que tu avais vécue, certains retournaient même au monde végétal comme mon copain le chêne, voire minéral. Moi, ça va : je suis un abribus.

Accusée Aubette

- Accusée Aubette levez-vous ! hurla le juge dans l'austère tribunal parisien.
A la manière d'Arletty dans « L'Hôtel du nord », je répondis indigné:
- Une aubette, une aubette ! Est-ce que j'ai une tête d'aubette de bus?
- Tenez-vous je vous prie ! Qu'avez-vous à dire pour votre défense ?
- Je me nomme Abribus, A majuscule Monsieur le Juge.
- Expliquez-vous !
- Pardonnez ce pédant préambule mais je suis une marque déposée par l'entreprise JC Decaux (société lyonnaise) et adoptée par les collectivités territoriales de France depuis 1964 !... Lundi 18 janvier 2016, la maire de Paris et JC Decaux ont inauguré les Abribus nouvelle génération: design, modernes, écologiques, intelligents et… connectés. « Une révolution informatique qui va transformer la capitale » disait le journal ! Balivernes !
J'éclatai alors d'un rire gras. .
- Accusé ! Tenez-vous ! C'est intolérable ! Et le maillet de la présidence résonna dans l'air comme un coup de tonnerre !
- Mais de quoi m'accuse-t-on vraiment ?
- D'être resté de Plexiglas ! cria le juge, en colère. D'être resté de Plexiglas à l'époque de l'hyperconnexion des aubettes de bus Decaux !…
Et cette réplique fendit l'air comme un couteau !
- Mais Monsieur le Juge, cette expérimentation récente est désastreuse !
- Vous fonctionnez mal, vous fonctionnez mal ! éructa le juge apoplexique. Et cette réplique tonna dans l'air tel un anathème papal !...
- Monsieur le Juge, il faudrait commencer par faire des abris qui abritent... avant de les équiper d'un système informatique aussi aléatoire et anarchique que la RATP !... Voici ce qu'en disait la presse lundi dernier: « Ces abribus, conçus par la société Sopact, filiale de JCDecaux, ont tout pour faire rêver : affichage lumineux avec éclairage photosensible, port USB pour recharger son portable, écrans tactiles informatifs, toiture photovoltaïque, plan de quartier innovant, orienté dans le sens de la rue pour une lecture intuitive ! ".
Mais voici ce qu'en disaient encore hier, place de la Bastille, quelques témoins :
- « Il pleut, on se prend toute la flotte sur la figure et sur les pieds ! " dit un homme à la carrure de maçon portugais, assis d'une demi-fesse sur le banc. Sa voisine, coincée contre le panneau publicitaire qui vantait bodys dévergondés et Wonderbra dentelé tentait de trouver un coin abrité : " Tout l’air passe. On se gèle ! "
Madame Hidalgo ne prend pas le bus tous les matins n'est-ce pas monsieur le Juge ? Le digital c'est le dada des politiciens ! Mais attendre un bus à l'heure, sans être mouillé, c'est le problème quotidien des citoyens !
- Vous remettez donc en cause une action municipale votée par le conseil général, régional et même national ? Le bien-fondé des réformes étatiques pour le bien général de la collectivité ? Son sourire était narquois, son sourcil haut, son œil torve.
- Mais Monsieur le Juge, les usagers !...
- Vous n'étiez pas connectée ! Vous n'étiez pas connectée quand on vous a localisée !
- C'est rigolo, dis-je. L'autre jour, des touristes roumains cherchaient "Noutre Dameu" sur l'écran tactile ultra-perfectionné. Ils ont essayé... et n’ont pas trouvé... !
- Accusée Aubette ! Vous êtes condamnée au progrès technologique à perpétuité ! vociféra le juge, démonté !
- Abribus Monsieur le Juge !
Et sur l'air de « Chacun fait fait fait / ce qu'il lui plait plait plait...» je quittai la salle en sifflotant :
« Abribus bus bus ! C'est bien plus plus plus ! Qu'une aubette bête bête bête ! S'pèce de minus nus nus !... »

Là où poussaient les coquelicots

Je suis un abribus, oui mais pas n’importe lequel. Je suis l’abribus de la rue des coquelicots. Oh ! Les coquelicots il n’y en a plus depuis longtemps … depuis bien avant ma venue. Les bulldozers ont eu raison d’eux comme des prairies avoisinantes. A la place, une multitude de tours ont poussé comme des champignons, des routes sont sorties de terre et je suis arrivé là-dessus, tout flambant neuf. Un design ultra chic avec une belle banquette rouge, des parois en plexiglas. Les plus séduisantes affiches s’invitent sur mes parois. Je suis irrésistible !

Je la connais par cœur, la fourmilière humaine de tous ceux qui chaque jour se blottissent dans mon giron. Je les protège des rafales du vent du nord, de la pluie et pas seulement ! J’apaise les angoisses qui les prennent au ventre dès le matin… Je les rassure ! Je les rassemble : « Non vous n’êtes pas tout seuls, les autres sont là, ils attendent comme vous ce car foldingue qui n’est jamais à l’heure et que vous craignez si fort d’avoir raté ».

C’est toujours l’Auguste qui arrive le premier le matin, sa cigarette au bec, puis suivent les autres. Ils sont tous aussi mal réveillés. Ca cause peu. Un salut de la main et chacun s’absorbe dans ses pensées. Résignés, il faut bien aller au turbin pour faire bouillir la marmite.

Plus tard, avec les gosses c’est autre chose, c’est le moment que je préfère. Ça bouge, ça saute, ça se chamaille, ça court partout, bref ça vit. C’est le bonheur ! Le jour de la rentrée des classes, ils s’observaient les uns les autres avec un peu de méfiance, depuis ils ont pris de l’aplomb, même Lisette, la plus jeune ne s’en laisse pas compter du haut de ses cinq ans.

Quand tout ce petit monde est embarqué, un moment de répit. Un chien vient rôder et renifler les papiers gras et les restes de croissants abandonnés. En bon limier, il termine son enquête par une bonne pissette contre le panneau publicitaire du parfum « j’adore ». Un second vient encore marquer son territoire et à force l’odeur du pipi de chien donne une saveur inattendue au fameux slogan de l’affiche. Qu’y puis-je ? Réflexion faite une publicité de litière pour chiens serait peut-être mieux à sa place : « Médor, j’adore ! »

Le temps passe, les parapluies s’ouvrent, quelques piétons viennent s’abriter, guettant une éclaircie. On s’assoie, on papote : « Le SDF qui venait tous les soirs coucher sur le banc avec son litron a été coffré. C’est mieux comme ça, Quel exemple pour nos jeunes ! » J’apprends que Dédé est parti avec une jeunesse (c’est ainsi qu’on dit ici) On ne le verra plus, il est monté à Paris, abandonnant sa pauvre femme avec le petit, si c’est pas une honte ! Et patati et patata. Le car arrive et le calme revient.

Le soir tout ce petit monde est de retour, se déversant par vagues successives. Beaucoup d’animation, mais On ne s’attarde pas, ou alors seulement le temps d’un au revoir, et chacun rejoint sa tour. La circulation se fait plus rare, les lampadaires s’allument. Ce soir je serai tout seul. Mon compagnon est en cellule. Je l’aimais bien, il ne faisait de mal à personne. Et moi, je me sentais moins seul.


Fin de parcours

Aujourd’hui j’ai perdu mon amie. Elle s’appelait Madeleine. Je la connaissais depuis mon installation en face de sa maison, sur la ligne 7.
Je suis le dernier Abribus avant le terminus du cimetière. N’oubliez pas la majuscule, mon concepteur y tient beaucoup. J’aurais aimé porter de jolies publicités pour des spectacles ou de la lingerie féminine mais l’expert en géomarketing - c’est ainsi que l’on dit maintenant - m’oblige à présenter des annonces de fleuristes spécialisés en couronnes mortuaires ou, pire encore, d’entreprises de Pompes funèbres. Les rares personnes qui attendent sous mon auvent portent des couleurs ternes assorties à leur triste mine.

Madeleine, elle, avait toujours un petit bouquet de fleurs de saison à la main. Je la voyais traverser la chaussée, le parapluie en avant pour obliger les automobilistes à s’arrêter. Elle les remerciait d’un signe de tête puis elle s’asseyait avec précaution sur mon banc design. Elle avait raison de se méfier. Il peut y avoir des capsules de bière ou même des reliquats indéfinissables laissés par les jeunes du quartier qui m’utilisent parfois pour abriter leurs excès. Si c’était le cas, elle sortait de sa poche un petit sac et récupérait le tout qu’elle mettait dans la corbeille la plus proche. Puis elle revenait attendre le bus pour sa visite quotidienne.

Depuis quelques temps, elle venait moins souvent. Amédée qui parle fréquemment tout seul l’avait remarqué. Amédée, c’est le SDF qui utilise mon banc lorsqu’il ne sait où passer la nuit. Il râle à chaque fois sur l’étroitesse de l’assise et sur l’accoudoir qui se trouve au milieu. À croire que cela a été fait exprès. Lorsqu’il faisait froid, Madeleine sortait de sa maison avec un bol de soupe pour le lui donner. Elle restait parler avec lui quelques minutes et c’est comme cela que j’ai su qu’Amédée n’avait pas toujours été à la rue. Il a même été quelqu’un, comme il dit, à la mairie de l’arrondissement, du temps où les papiers officiels étaient manuscrits. C’est lui qui préparait les discours du Maire. Mais il n’a jamais pu s’habituer à l’ordinateur et on l’a remplacé alors qu’il avait encore dix ans d’activité devant lui. Sa femme venait juste de le quitter pour suivre un représentant de commerce beau parleur, alors il s’est laissé sombrer.

Ce matin, un fourgon noir s’est arrêté devant la porte de Madeleine et quatre messieurs en costume strict en sont sortis, arborant le logo de l’entreprise dont je vante le professionnalisme. Un homme assez jeune leur a ouvert. Peu de temps après, ils sont sortis en portant un cercueil qui m’a semblé bien petit. Ils sont tous partis vers l’église Sainte Irma dont les cloches appelaient les fidèles. Le seul que j’ai vu arriver pour les suivre, c’est Amédée que j’ai eu peine à reconnaître. Il avait taillé sa barbe et mis un nœud papillon rouge sous un col bleu ciel dépassant de son pull d’un jaune douteux. On ne choisit pas la couleur quand on dépend du contenu des poubelles. Tout de même, il avait de l’allure. Il a même sorti un ticket neuf de sa poche.

« Alors, Amédée, tu t’es fait beau pour ta vieille copine ? ». Celui qui l’a ainsi interpellé était en train d’enlever mon affiche. « Dépêche-toi de prendre le bus, c’est la dernière fois qu’il s’arrête ici. Demain, le Maire nous fait démonter l’aubette pour remplacer celle du cimetière que des sagouins ont vandalisé la semaine dernière.»

L'heure creuse.

Le moment de la journée que je préfère, c'est le matin très tôt, à 5 heures, au démarrage des bus. Les travailleurs matinaux, les yeux encore plein de sommeil, le corps encore tiède de la chaleur de la couette m'attendrissent. On dirait de gros bébés fragiles, qu'on aurait forcé à se lever parce qu'il le faut, le regard encore brillant des rêves de la nuit mais pas très sûrs du bien-fondé de devoir aller bosser si tôt. Silencieux, ils attendent patiemment, goûtant le calme de la nuit qui finit.
À 8 heures moins 5, ce sont les élèves du collège Paul Éluard qui s'agglutinent en grappe bruyante et désordonnée, sacs à dos vissés aux épaules. Ils rient, insouciants, s'esclaffent et se bousculent, provoquant parfois des regards noirs ou des paroles acerbes. Ils s'assoient au fond du bus, ils sont heureux. Même Lucas qui, tous les matins vers 8 heures 10, essoufflé par sa course et ses quelques kilos superflus, attrape de justesse le suivant.

À 9 heures, la réunion des ménagères à cabas se tient sous mon auvent et les conversations vont bon train avant que l'assemblée monte dans le 802 bondé. C'est l'heure où se côtoient femmes au foyer allant faire leurs courses et travailleurs costumés-cravatés, attaché case à bout de bras. Souvent, c'est Lucien qui est au volant. Lucien, il a l'air toujours triste, sans doute rêve-t-il à ses Antilles natales... Aujourd'hui il doit être encore plus nostalgique : une plage de sable noir, des palmiers et un ciel lumineux s'étalent sur ma paroi de verre. "Cap sur la chaleur des îles !" annonce le slogan.

Soudain, une camionnette dont la benne est chargée de seaux, de balais et de rouleaux de papier freine sur le trottoir devant moi. Nous sommes le premier mardi du mois et les affiches sont remplacées. Je suis curieux de savoir ce que cela va être cette fois-ci ! Tiens, du noir et blanc ! Ça change des rivages bleus de la Caraïbe. Des rondins de bois ? L'un des colleurs d'affiches démonte mon panneau vitré. L'image se dévoile peu à peu. Le haut de la tête d'un homme blond. On dirait qu'il est dans un appentis. Gilet sans manches, bandana autour du cou, chaussé de gros bottillons, une espèce de freluquet aux bras décharnés apparait. Il tient dans ses mains gantées une énorme tronçonneuse électrique et la légende dit : "All the muscles you need". Les deux colleurs terminent le travail, replacent le panneau puis repartent vers d'autres abribus.

Vers 21 heures, après la cohue de l'heure de pointe, c'est l'heure creuse. La nuit tombe peu à peu sur la ville, les lumières se réfléchissent sur les façades. Quelques passants pressés se hâtent. Un groupe de 3 jeunes garçons arrive. Ils parlent fort, se poussent. Je n'aime pas trop ce genre de gars, l'autre jour, Fabrice, un collègue de Lucien a été pris à partie par l'un d'eux. Dans 10 minutes Géraldine, la seule femme sur la ligne du 802, arrive et j'ai peur. Mais que puis-je faire ? Un garçon chétif s'approche de l'affiche publicitaire et s'esclaffe :
"Mort de rire ! C'est c' qu'i m'faut pour la haie de mon daron !
—C'est une tronçonneuse, c'est pour les arbres ! T'y connais que dalle !
—Ahaha ! Il est con l'aut' !"
Le gringalet, vexé par l'insulte se retourne et sans crier gare, flanque son poing dans la figure de son copain. Allons bon, ils se battent comme des chiffonniers ! Eh mais attention, att...
Voilà, avec leurs bêtises, ils m'ont pété ma vitre ! Ça fait deux fois en 1 mois ! Sales gosse, c'est ça, fichez le camp ! Abribus, c'est pas une vie !

Côté rue, côté jardin

Je suis un abribus, une bribe d’architecture, un brimborion, un bibelot sur l’étagère du trottoir, un havre, une aire précaire pour une population qui ne l’est pas moins. Un toit sommaire et pas même quatre murs. En face, les façades de pierre me font grise mine. Sauf celle de l’hôtel des voyageurs, dont cligne le néon flamboyant, œillade d’invite pour les passants et moqueuse pour moi, l’air de dire « Ici on passe la nuit au chaud, toi tu n’es que l’hôtel des courants d’air. »
Je suis voué à l’éphémère, un humble serviteur, qu’on ne remarque même plus. Je fais partie des meubles. D’ailleurs on me qualifie de « mobilier urbain », comme la poubelle ou l’édicule des toilettes. Pas très reluisant le compagnonnage.

Du moins je ne suis pas cachotier. Monsieur l’Hôtel-borgne-à-l’œil-clignotant, est-ce qu’on sait quelles turpitudes il cache derrière ses murs ? Moi, je joue la transparence, vitres, façade de plein vent et d’air pur. Sous mon plafond, on rit, on cause, on s’embrasse ou on s’engueule en toute franchise, au vu et au su de tous. Je les aime, mes modestes résidents d’un quart d’heure ou de quelques minutes tendues d’attente. Ceux qui n’ont pas les moyens du taxi ni l’arrogance de la voiture. Chômeurs, petits vieux, immigrés, écoliers. En plus d’un bout de toit et d’un banc spartiate, je leur offre un peu de rêve grâce aux affiches qui ornent mes flancs et qu’ils regardent comme l’écran d’un cinéma Drive in : belles dames, beaux messieurs, parfums insolents, lingerie affolante, tout un monde de luxe qui hantera leur âme et leurs sens tout à l’heure quand ils cahoteront dans le bus.

Les bus, j’en ai eu deux dans ma vie. Le premier était âgé, pas loin de la réforme. Ses amortisseurs geignaient, ses vitesses couinaient, sa tôle se gangrénait de rouille. Je l’aimais comme un grand père. J’ai gardé en mémoire la succession de bruits qui accompagnaient son arrivée, le cri des freins, le soupir asthmatique d’ouverture des portes, le ahanement poussif du redémarrage, parfois le rire enroué du Klaxon. Son moteur peinait davantage chaque fois. Un matin, il n’est pas passé. Les gens sont venus, ils ont maugréé et sont repartis. Il faut bien dire que sans perspective de bus, je ne les intéressais guère. Plusieurs matins de suite il en alla de même. Les gens protestaient de plus en plus fort, mais en vain.

Et puis un jour, le bus est revenu. Pas le grand-père, un nouveau, tout pimpant, habillé de couleurs à la mode, roulant et s’arrêtant dans une douceur charmeuse. Pour moi, ce fut le coup de foudre. Dans le chuchotis des portes, je devinais des mots tendres. J’étais un abribus selon son cœur, le seul qui comptait pour lui. Tout cela me monta à la tête et je tombai de haut lorsque j’appris que dans sa tournée il s’arrêtait devant une vingtaine de mes semblables, auxquels il tenait les même discours.

Je n’eus guère le temps de méditer sur son inconstance car ce fut peu après que des travaux éventrèrent route et trottoir et me culbutèrent sur un tas de gravats. Vitres crevées, montants tordus, toit et banc cabossés, je n’étais plus qu’une épave, qu’on livra au ferrailleur.
Un homme m’acheta, me retapa et m’installa dans sa propriété, comme abri de jardin. Là, je devins la coqueluche des enfants. Dans leurs jeux, j’étais tour à tour, pour mon plus grand bonheur, auto, train, château, navire, vaisseau spatial. Et même planète lointaine, ce à quoi je croyais presque lorsque la nuit m’unissait à son bouquet d’étoiles.
_________________
Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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