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Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Archives -> Archives 2016 -> jeu 221 Le jeu des annnées folles
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tobermory
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MessagePosté le: 15/02/2016 20:25:50    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

Ravie

On était à la fin juillet 1911 et il faisait très chaud au Louvre. Les élégantes agitaient des éventails modern style et poussaient des soupirs alanguis, mi-sensuels mi-exténués, au bras de leurs maris ou amants. Moi, je n’avais pas droit à ces mimiques et minauderies. Neige ou canicule, je devais sourire et toujours de ce même sourire énigmatique qui fait ma célébrité, ce sourire aux infinies nuances, dans lequel chacun peut lire ce qu’il veut, tendresse, sérénité, dédain, orgueil, indifférence, ironie…

Dans le groupe de visiteurs agglutinés devant moi, ce n’était comme d’ordinaire que des oh ! des ah ! des admirâââble, fantastîîîque, sublîîîme. Mais entre elles ou à l’oreille de leur époux, les femmes chuchotaient : Pas si belle que ça en fait, même pas de sourcils… et pourquoi elle montre pas ses jambes hein ? Je parie qu’elles sont trop moches. Et ce sourire, c’est d’un niais…

Que m’importait cette aigreur, c’était normal qu’elles soient jalouses. Il fallait voir les rêves et le désir que j’allumais dans le regard des hommes. Pourtant ma vie sentimentale avait été bien pauvre. A peine esquissée, j’étais déjà amoureuse de mon créateur, le génial Léo. Mais lui s’intéressait surtout aux garçons, ou alors il avait l’esprit occupé par son parachute, son hélicoptère ou autres inventions. Par la suite combien de fois j’ai espéré qu’un homme s’éprendrait de moi au point de m’enlever pour une aventure romanesque, qu’il soit prince ou manant. Attente toujours déçue jusqu’à ce matin de l’été 1911.

Dans la salle encore déserte, une silhouette s’avança. Un homme à la moustache conquérante, l’air déterminé. Ses bras se tendirent vers moi, il me décrocha de la cimaise, se précipita vers l’escalier. Là, il s’arrêta et avec des gestes fébriles, me débarrassa de mon cadre. Ce début de déshabillage me chavira les sens. Nous allions nous aimer, là, sur les marches du Louvre. Mais non, ouvrant la combinaison d’ouvrier dont il était vêtu, il me glissa délicatement contre sa poitrine. Quel amant romantique ! La chaleur de sa chair et les battements de son cœur me plongèrent dans une aura de passion.
Où m’emmenait-il, vers un souper aux chandelles, un bal masqué, dans un boudoir ? A un moment un homme l’interpella : « Vincenzo ! » et ils échangèrent quelques mots en italien ; oui en italien, c’était un compatriote ; nous étions faits l’un pour l’autre. Un peu plus tard, il monta quatre à quatre un escalier, ouvrit une porte et me sortit de ma cachette. Nous étions dans une chambre pauvrement meublée, mais qu’importe quand on s’aime. Il me fourra alors dans une valise qu’il boucla. Un voyage ? Chic ! J’imaginais déjà Venise et Florence en amoureux, mais le périple s’arrêta sous le lit, où Vincenzo glissa la valise. Je restai là des mois, dans le noir contrainte de subir les gémissements du sommier et ceux plus lascifs des invitées de mon hôte.

Finalement, j’ai eu mon excursion à Florence, mais ce fut pour découvrir les intentions mercantiles de mon ravisseur. Il tenta de me vendre à un antiquaire, qui, lui, vendit la mèche à la police.

On vient de me ramener à Paris. Je fais la une des journaux, mais l’épisode Vincenzo m’a ouvert les yeux. J’en ai ma claque de la domination masculine, du sourire obligatoire et du « sois belle et tais-toi ». Un de ces quatre, j’envoie valser ma robe, et, seins nus, avec la vénus de Milo, l’Odalisque d’Ingres, Bethsabée sortie du bain et quelques autres, on va manifester. Une sacrée pagaille dans le musée !

Princesse Ngbaka

« Amène-toi ! » crie mon coéquipier. La foule de redingotes, de chapeaux melon, d'ombrelles en dentelle et de mioches piaillards est déjà dense. Nous avons été dépêchés pour filmer l'évènement. Cette géniale invention qu'est le cinématographe des frères Lumière révolutionne les actualités. Notre cahier des charges est bien rempli pour les jours à venir.

Nous nous installons à l'endroit que nous avions d'ores et déjà ciblé plus tôt pour faire la Une. Le temps de défaire notre appareil, une foule de badauds s'installe autour de la clôture. Plusieurs rient déjà. Je suis l'assistant au montage, je me dois de préciser les choix de cadrage car si les gros plans ont beaucoup de succès à notre époque où l'image mobile l'emporte largement sur la photographie, le panorama offre ici un régal pour les yeux. On a reconstitué par d'immenses décors colorés, tous les éco-systèmes tropicaux de la planète !

« Regardez le vieux là-bas ! s'écrie un gamin rigolard. On jette des cacahuètes (on les achète à l'entrée du parc) et tous ces gens semblent s'amuser grassement. « Oh ! Regardez l'autre qui barbote avec l'eau ! » dit une grosse dame avec un drôle de rire désignant des formes accroupies qui se tiennent près d'un puits creusé dans un orifice naturel.

« Y'a une femelle ! Y'a une femelle ! » hurle le gamin repris en choeur par la foule.

A genoux pour fignoler les derniers réglages de l'objectif, je vois mal la silhouette désignée par les badauds.
« On voit ses mamelles ! On voit ses mamelles ! » continue d'hurler le gamin surexcité.

Me tournant mieux, j'assiste, médusé et fasciné comme tous ceux qui m'entourent à l'apparition d' un merveilleux spécimen et de la meilleure espèce ! Elle vient vers nous.
Les cris cessent peu à peu à mesure que nous observons ses cuisses élancées et musculeuses, l'élasticité surprenante de sa poitrine ferme et nue ornée d'un collier de nacre blanc comme neige. Son front est aurifié d'un bijou rutilant, un batik bariolé et doublement plissé épouse la cambrure de ses reins... Face à nous à présent, son regard sombre et profond, immobile semble nous toiser d'un air méprisant. C'est une femme magnifique !
C'est alors qu'elle crie, dans sa langue et à notre attention : « Wacha ! Wacha ! Nyamaza ! » Elle a l'air en colère.

Passé l'effet de surprise, on la lapide aussitôt d'une pluie de cacahuètes et de quolibets blessants. La foule harangue son idiome indigène, ses lèvres épaisses, sa peau d'ébène moirée par les reflets du soleil. Mon cœur s'étreint d'une douleur inconnue et croisant son regard que je soutiens longtemps, je vois dans ses yeux une nuance étrange, des perles, un éclat particulier... Des larmes ? !...
« Hé !?... Y chiâle ! » lance le gamin à la cantonade.

Je hurle : « Foutez le camp ! ». Cette humiliation publique m'est devenue insupportable !

Je quitte la place surmontée d'un fronton où l'on a peint :
« Enclos des cannibales Ngbaka congolais».


Le lendemain, tandis que nous visionnons le tournage de la veille, des images pleines d'un exotisme en carton-pâte, je revois ce regard brisé qui fixe la caméra. Bouleversé par ces changements que je sens en moi, par ces zoos humains où sévit le racisme des blancs, par les cris que nous entendons déjà gronder dans tout l'Empire français et que nous obligeons à faire taire, je détourne le regard et sans le vouloir, mes yeux se posent sur le journal dont la Une du jour titre :

« 1er Juillet 1907, Paris : Exposition coloniale, deuxième jour d'ouverture ! »


Freda

Freda a terminé son après-midi de labeur. Elle est lasse d’avoir nettoyé le sol des quatre pièces de la maison des Fletcher, transporté la lourde panière dans le jardin et étendu le linge mouillé, juchée sur les pointes de ses petits pieds. Elle n’a que dix ans et si elle est déjà grande pour son âge, la tâche lui rend les épaules et les mollets douloureux. Elle ne s’en dirige pas moins à pas pressés vers les rives du Mississipi. Elle observe un instant les débardeurs, dos luisant de sueur, qui déchargent la cargaison d’un bateau à quai, laisse ses grands yeux marron errer au loin sur l’immensité bleu- vert puis, n’y tenant plus, se met à danser. Elle se balance, se trémousse, caracole, virevolte. Elle a oublié sa fatigue, elle n’est plus qu’une silhouette qui évolue harmonieusement au rythme d’une musique emmagasinée dans sa tête. Bientôt, comme malgré elle, sa voix s’élève et accompagne la danse avec des tonalités rauques qui tentent de reproduire celles du ragtime. Les hommes aimeraient frapper dans leurs mains, fredonner avec la fillette mais, bien que l’esclavage ait été aboli, dans l’état du Missouri, la discrimination est toujours très présente et leur condition de travailleur noir ne leur permet aucun relâchement. Freda sait cela aussi.
Le bord du fleuve à Saint-Louis est une de ses scènes privilégiées, à la fois spacieuse et propice au rêve. Elle est belle, rayonnante, Freda quand elle danse. Et elle danse depuis qu’elle est toute petite, dans le logis familial exigu, dans la rue, dans la cour de l’école. Elle a de qui tenir : une mère danseuse, un père chanteur qui se produisent ensemble.
Enfin, ça c’était le bon temps. Parce que depuis que le père est parti, la vie est devenue plus difficile, même après le remariage de la mère. On tire le diable par la queue. Freda, qui aime l’école et se montre bonne élève, ne peut fréquenter la classe qu’irrégulièrement. Il faut qu’elle fasse rentrer de l’argent dans l’escarcelle de la famille. Femme de ménage dès huit ans chez des Blancs aisés.
Pourtant sa passion ne la quitte pas. Elle s’échappe le soir et court quelques rues plus loin écouter le vieux Tom aux cheveux de neige gratter sa guitare devant un groupe de voisins qui psalmodient des spirituals, yeux levés vers le ciel. Le rythme change, les doigts du musicien s’emballent, enchaînent avec cette nouvelle musique dont les Noirs sont à l’origine et qui fait son chemin dans le pays : le jazz. Les jambes de Freda la démangent, elle se met à danser, souriant de ses belles lèvres charnues. Elle se balance, se trémousse, caracole, virevolte, dans des tenues de son invention concoctées à l’aide d’un foulard, d’un châle chamarré empruntés à l’une ou à l’autre. Et volent, volent les petits pieds noirs.
En grandissant, son caractère s’est affirmé. Chez ses patronnes, elle parvient toujours à chiper un vieux journal qu’elle dévore en secret. Intelligente, curieuse, tout ce qui se passe dans le pays, dans le monde l’intéresse, la mode, le spectacle, la guerre en Europe. Elle rêve d’une autre vie, d’indépendance et croit faire un pas dans ce sens en épousant son petit ami à treize ans en 1920. Mauvais calcul puisqu’ils n’auront d’autre ressource que de s’installer chez les parents de Freda. Fin de sa passion pour la danse et le chant, de son désir d’évasion ?
C’est à Paris qu’on la retrouve en 1925 au théâtre des Champs Élysées évoluant dans son pagne fait de bananes : Joséphine Baker, la future première star noire.

La fée lumière

"Dépêchez-vous, on va être en retard !"
Louise, dûment chapeautée et gantée, bouillait d'impatience. Ses talons carrés la grandissaient et ses jolis yeux bleus brillaient dans son visage poupin. Son père arriva, costumé avec élégance puis sa mère, sanglée dans une magnifique robe rouge au col montant, serrée à la taille. Une veste courte assortie complétait sa tenue. Louise ouvrit des yeux admiratifs.
"Oh maman, que vous êtes belle !"
Arthur déboula dans le hall, les cheveux ébouriffés, un pan de sa chemise sortant de ses culottes courtes.
"Mon cher frère, toujours aussi bien mis à ce que je vois ! railla la jeune fille. Tu aurais pu faire un effort ! Ce n'est pas tous les jours que l'on va à l'Exposition Universelle !"
Arthur lui tira la langue dès qu'elle eut tourné le dos et toute la famille sortit dans la rue. En ce soir de mai 1900, le crépuscule se posait doucement sur Paris. À mesure que la famille approchait du champ de Mars, la foule se faisait plus dense. Louise marchait devant, guidant ses parents et son frère vers les pavillons qu'elle jugeait les plus intéressants. Elle s'était munie du journal annonçant le programme des animations du jour. Au loin, la silhouette altière de la Tour Eiffel se découpait sur l'horizon rougissant. Louise décida d'aller voir en premier la projection sur écran géant des films des frères Lumière. Ils avaient et projetés pour la première fois cinq ans plus tôt et Louise n'avait pas encore eu l'occasion de les voir, elle était curieuse. À en juger par le monde qui se pressait dans la même direction, elle en déduisit que l'invention du cinématographe valait le détour. Pourtant, elle s'installa avec appréhension sur les gradins face à l'écran. On disait que les films étaient impressionnants et sa mère doutait que ce fût là une bonne idée, surtout pour le jeune Arthur. Lorsque la nuit fut assez épaisse, la projection commença. La sortie de l'usine Lumière à Lyon amusa les spectateurs mais l'Arrivée d'un train en gare de la Ciotat remporta un franc succès. Passés les premiers cris d'étonnement, les gens s'exclamèrent et battirent des mains avec enthousiasme. Louise et son frère étaient subjugués.
Puis ils se dirigèrent vers les différents pavillons et y passèrent une bonne partie de leur soirée. Le pavillon de la Suède, avec ses imposantes tours leur plut particulièrement.
"Il ne manque que la neige pour que l'illusion soit parfaite !"
Louise consulta sa montre. Bientôt 22h. Le clou de la journée, les illuminations, n'allait pas tarder. Elle pressa ses parents et ils furent parmi les premiers à s'installer pour assister à l'éclairage de la Fontaine lumineuse devant le Palais de l'électricité. Émerveillés, ils ouvraient de grands yeux devant la majesté du spectacle. Cette fameuse "fée électricité" était le sujet de conversation du moment. On disait qu'il suffisait d'appuyer sur un bouton pour que les pièces d'une maison s'éclairent. Mais bien peu de français pouvaient s'enorgueillir de posséder un tel confort chez soi. Louise jubilait. Elle avait réussi à obtenir de son père qu'ils possèdent ce trésor. Dans quelques mois, leur appartement serait équipé, faisant d'eux des privilégiés.
Et ce soir-là après leur visite, ils rentrèrent chez eux fourbus et heureux, marchant sur les trottoirs à la lumière des premiers réverbères électriques.

Ce cher Marcel !

Gaston Gallimard se dit que de toutes les importunités qui émaillaient la vie d’un éditeur aussi prestigieux que celui de la Nouvelle Revue Française, éconduire les écrivaillons était la plus grande. Ces gens débarquaient chez lui avec leur œuf frais pondu comme s’il était de son devoir de le couver, un œuf le plus souvent mal fécondé qui ne valait pas le plumage coloré de l’animal. Fort heureusement cet inconfort échoyait à ses directeurs de collection, des auteurs reconnus prompts à trier le bon grain ou tuer dans l’œuf la menace d’un futur concurrent.

Pas cette fois-ci. La princesse Hélène, déesse parisienne des arts et des lettres, sempiternellement flanquée d’une cohorte d’admirateurs caquetants, n’était pas du genre à se contenter d’un lieutenant, il lui fallait le général en personne. Elle avait requis un entretien pour examiner le cas d’un ami de son fils, lequel ami avait la prétention d’écrire si bien qu’il avait décidé d’honorer la NRF de son manuscrit, attirance, hélas, non réciproque. Gaston s’était renseigné, Gide et Copeau l’avaient refusé. Il s’était hâté d’en lire quelques pages en préparation de cette entrevue et cette montagne de feuillets, plus de huit cents, l’avait rebuté.

Le nom de l’auteur lui disait quelque chose, il avait dû le croiser au Ritz ou chez la comtesse de Greffuhle. Oui, ça lui revenait, maintenant, un jeune homme pâle aux yeux de biche et à la moustache tombante, emmailloté dans plusieurs couches de lainage comme un nouveau-né. Sa réminiscence fut interrompue par l’entrée fracassante de la visiteuse.
− Ah, Gaston !
Il se leva prestement et ne put s’empêcher d’admirer la silhouette gracieuse qui se dirigeait d’une bottine vive vers lui dans un frou-frou de jupons superposés, poitrine pigeonnante et fesses rejetées vers l’arrière. Il la débarrassa galamment de ses gants de chevreau et admira au passage l’ombrelle au manche d’ivoire qu’elle déposa négligemment sur le bureau tout de même que son chapeau alourdi de faux fruits sur lequel finissaient de fondre quelques flocons de neige. Quand elle fut assise, il lui décocha son plus aimable sourire.
− Une tasse de thé, Princesse ?
− Ah, non, pas de ça avec moi, Gaston ! On ne va pas tourner autour du pot. C’est quoi le problème avec le manuscrit de Marcel ? L’avez-vous lu, au moins ?
− Euh... oui, bien sûr, mais n’est pas Savignon qui veut.
− Savignon ?
− Le dernier Goncourt.
− Je ne l’ai pas lu.
− Moi non plus, malgré que j’en aie. Que voulez-vous que je fasse d’un livre sans intrigue, sans nœud, sans dénouement ? Les phrases de votre protégé sont tellement emberlificotées qu’il est impossible d’en pouvoir rien dire. Et Ghéon, vous connaissez Ghéon, il trouve le livre plein de duchesses.
− Personne, Gaston, n’a parlé du temps comme Marcel. C’est Balzac, c’est Flaubert.
− Certes, mais est-il bien nécessaire de passer trente pages à décrire comment il tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil ?
− C’est un hypersensible.
− Et cette interminable infusion de tilleul, Gide l’a peu goûtée, sans parler du chapelet de vertèbres sur le front de Tante Léonie ! Non, Princesse, croyez-moi, on est loin, très loin de Savignon. Le côté journal, les multiples inventions de langage qui scandent chaque phrase, cette impression d’asphyxie que l’on éprouve avant d’arriver au point salvateur, qui pourrait apprécier une prose aussi polyphonique et soyeuse ? Essayez Grasset, ils publient n’importe quoi.
− Pourtant...
− Je vous raccompagne. Ce cher Marcel !

Détermination

Camille venait de claquer la porte de la maison de ses parents en ce mois de juin 1910. Elle en avait le droit puisqu’elle venait de fêter ses 21 ans, mais en avait-elle les moyens ?

Dans l’omnibus qui l’emmenait vers la pension de famille où elle avait retenu une chambre, elle se remémorait les événements qui l’avaient conduite à cette extrémité. La raison de sa fuite était simple. Ses parents voulaient qu’elle épouse le fils de notaire qui lui faisait une cour assidue depuis deux ans, un garçon charmant, assuré d’une belle situation grâce à son père dont il devait prendre la suite.
Oui, mais voilà, Camille ne voulait pas être « femme de ». Elle voulait être journaliste.

Après l’acquisition de son Brevet Supérieur, Camille avait demandé à ses parents de l’inscrire à l’école d'infirmières privées fondée par Léonie Chaptal. Soignante ou institutrice, c’était, à leurs yeux, les seuls métiers envisageables pour une femme en attendant le mariage. Les deux ans d’internat sévère auxquels elle s’était astreinte l’avaient endurcie mais également incitée à défendre une liberté chèrement acquise. Ainsi, dès l’hiver 1908-1909, elle avait fait ses premières visites d’infirmière dans le quartier de Plaisance dont le nom contrastait avec le dénuement des familles qui y vivaient. L’abondante chute de neige de début mars avait augmenté la détresse qui se lisait dans le regard des enfants. Après ses tournées éprouvantes mais qui lui donnaient la sensation d’être utile, elle aimait s’asseoir dans le Parc Montsouris pour jeter quelques notes sur le journal qu’elle tenait depuis l’adolescence. Elle avait envie de témoigner sur les questions de société qu’elle appréhendait au travers de son activité, comme le préconisait Dick May. Camille admirait le parcours de cette romancière au pseudonyme masculin, à l’origine de la première école de journalisme.

Lors d’une de ces haltes, elle avait fait la connaissance d’un reporter photographe affilié au « Petit Parisien » qui venait chercher l’inspiration le long du plan d’eau. À la rencontre suivante, elle lui avait montré les textes qui lui tenaient à cœur.
« Vous avez une jolie plume Mademoiselle, lui avait-il affirmé. Nous pourrions faire équipe. Mon journal a besoin de nouvelles recrues. Toutefois ... je ne vous cache pas que les femmes ne sont pas légion dans notre rédaction à part de rares pigistes ».
« Je pourrais m’habiller en homme, n’en ai-je pas la silhouette ? avait-elle alors suggéré en se levant de profil, le calepin à la main. Mon prénom pourrait faire illusion. »
« Je crains que vous ne soyez vite démasquée, avait-il répondu en souriant, quoique le pantalon puisse être, en effet, plus pratique pour les enquêtes. Il vous faudrait demander alors à la préfecture une permission de travestissement. »
Le jeune homme l’avait finalement persuadée de préparer un papier sur un sujet de son invention à condition qu’il reste assez léger. Sa plume sensible apporterait une note de fraîcheur au quotidien.

La perspective de donner un nouveau tournant à sa vie avait fait son chemin. Après l’acceptation de sa chronique liminaire, elle avait pris sa décision. Avec le supplément de revenu procuré par ses articles, elle pourrait assumer son indépendance.

L’omnibus avait atteint l’arrêt souhaité. Camille prit les bagages contenant l’essentiel de ses biens et descendit. Après une hésitation teintée d’angoisse, elle se ressaisit et se dirigea vers l’avenir incertain.

La page blanche

J’avais survécu à l’enfer et je pensais atteindre le paradis en rentrant au pays. Mais cette terre désolée qui était mienne reflétait mes sentiments d’alors.
Comme une marionnette cassée qui contemplerait son théâtre en carton brûlé.
En arrivant, je vis la silhouette de ma femme à travers les draps qu'elle étendait en chantonnant. Elle était si fine, une rayure grise au milieu du blanc immaculé.
Rien n'avait changé depuis ma dernière permission: le jardin dévasté, la façade fissurée, les volets arrachés.
Je me dirigeai vers mon épouse, et tirai sur le drap qui me séparait d'elle. Tombée de rideau, un battement d'ailes. Je ne sais pas si ce fut de surprise ou d'effroi, mais à ma vue, elle recula. Il est vrai que moi, par contre, j'avais quelque peu changé. Elle me prit dans ses bras et me berça jusqu'à ce que ses larmes se tarissent. Puis glissant son bras autour de ma taille, elle m'entraîna lentement vers la maison.
L'intérieur était tel que dans mon souvenir: des tâches plus claires sur les murs remplaçaient les tableaux d'avant, le petit mobilier s'était consumé dans la cheminée.
Ma première nuit fut blanche ou presque, comme toutes les précédentes. Lorsque le sommeil me cueillait enfin, des souvenirs de champs de bataille se dessinaient sur mes paupières. Des tirs, un ennemi à tuer, une explosion, un ami à pleurer.
Je passais mes journées enfermé, fuyant le monde et ses regards. Je redécouvrais la société, ses règles, ses idées au travers des journaux.
Chaque jour j’affrontais mon reflet dans le miroir: au début je n’adressais qu’une œillade à la surface polie. Un battement de cils, un visage dévasté. Puis, peu à peu, mon œil s’habituait, glissant sur ces traits qui étaient miens. Puis, Il s’accrochait à un détail, une ombre sur ma joue, une ride au coin des lèvres. Comme un comédien qui apprivoiserait son masque. Cet apprentissage dura jusqu’au jour où, contemplant ce nouveau visage, mon reflet me murmura “Quelle invention, cette prothèse oculaire!”
J’osais m’aventurer dans le jardin, là je plantais un pépin de pomme, imaginant déjà notre futur pommier.
Les scènes de désespoir scandaient mes nuits tandis que mes jours étaient rythmés de ridicules petits espoirs.
Un matin de janvier, le ciel libéra de gros flocons, bientôt tout fut recouvert d’un épais tapis blanc. Cette neige, comme une page blanche, m’offrait l’opportunité d’un nouveau commencement. Une nouvelle histoire à écrire, pensai-je.
Cette nuit, je fis l’amour à ma femme. La lune faisant luire ses contours et ses détours l’obscurité faisant fuir ma pudeur et mon déshonneur.
Des heures plus tard, je fus assailli d’une nouvelle scène de mon passé dans les tranchées. Je vis Pierrot, à quelques mètres, engagé dans un corps-à- corps violent. Je me précipitais à son secours, totalement sourd aux balles qui sifflaient. J’assénais un coup violent sur la nuque de l’ennemi, seulement pour constater qu’il venait de poignarder mon ami. Fou de douleur et de rancœur, mes mains enserrèrent la gorge de l’assassin. Plus il se débattait, plus l’étau se refermait. Lorsque enfin son corps fut immobile, je me rendis compte que je sanglotais.
L’aube me tira de ces noirceurs assassines, une lumière timide rougissait la neige du jardin. Sentant encore la présence de ma femme dans mon dos, je me retournais pour l’embrasser.
Ses yeux étaient grands ouverts, sa bouche n’était plus qu’un trou béant, des marques violacées zébraient son cou.
_________________
Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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MessagePosté le: 15/02/2016 20:25:50    Sujet du message: Publicité

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