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Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Archives -> Archives 2016 -> Jeu 223 - un inconnu qui vous connait...
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tobermory
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MessagePosté le: 14/03/2016 20:23:16    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

In Memoriam

Aujourd’hui, en sortant de l’école, j’ai longé les grilles du parc en les faisant teinter de mon bout de bois. Et puis, je me suis dirigée vers mon banc en bois gravé d’initiales, là, je patiente jusqu’à la venue de mon père.
Soudain une femme en robe bleue se tient devant moi, elle parait essoufflée. Elle s’agenouille, me prend dans ses bras:
-Ah! Tu es là! On t’a cherché partout! C’est si bon de te retrouver
-Mais laissez-moi ! Je ne vous connais pas!
-Oh…Excusez-moi j’ai dû me tromper
La femme s’éloigne en balançant son sac à main marron et je me mets à contempler les petits bateaux sillonnant le … Comment ça s’appelle déjà?
Après quelques minutes, une femme s’installe à côté de moi sur le banc. Elle tient deux cornets sur lesquels ruissèle déjà la vanille.
-Bonjour! Peux-tu m’aider s’il te plait? Je me suis tâchée, pourrais-tu tenir les glaces?
Je me contente de hocher la tête en tendant mes mains vers elle. Elle essuie sa manche bleue de son mouchoir puis souriant, elle s’exclame:
Garde une glace, c’est pour te remercier. Mon ami est en retard, elle aurait fondu de toute façon.
-Merci! C’est mon parfum …Je m’appelle Jeanne et toi?
-Je m’appelle Mélodie
-C’est marrant, ma meilleure amie s’appelle Mélodie aussi!
-Mais qu’est-ce que tu fais là toute seule?
-J’attends mon papa.
.L’inconnue se met alors à pleurer, comme ça, d’un coup. Sans bruit, mais je le vois aux grosses gouttes qui s’écrasent sur le cuir marron.
-Écoute, maman. Ça me fait tellement mal de te voir comme ça! Je n’arrive pas à m’y habituer. Il y a eu les trous de mémoire, l’oubli des prénoms, mais ça, ce n’était rien. Et puis, tu t’es mis à perdre tes affaires, pire encore: tu te perdais toi-même, en allant faire les courses. Alors toi, ma mère si courageuse, même après la mort de papa; on a dû te mettre dans une résidence. Ca n’a pas été facile mais on n’avait pas le choix: j’étais enceinte, Paul était en plein divorce.
Après, tu as fini par effacer nos visages de ta mémoire. Quelle douleur, maman, de t’entendre me dire “bonjour madame”! Mais tu avais encore conscience d’avoir des enfants, tu me parlais d’eux.. Depuis peu, tu te conduis comme une enfant, parfois tu refuses de sortir de ta chambre de peur de te faire gronder par ton père. Ton père, qui est mort depuis une quarantaine d’années. Et moi, ta fille, je suis une inconnue. J’ai longtemps pleuré, mais j’ai enfin compris. Je me suis dit qu’une étoile filante, c’était une étoile qui pouvait être belle mais qui avait peur de briller et qui s’enfuyait le plus loin possible.
C’est ce que tu fais, je crois. C’est impensable pour l’instit’ que tu as été de perdre ses mots, pour la femme libre de perdre son indépendance, pour la mère merveilleuse de ne plus reconnaitre ses enfants. Alors tu as décidé de fuir.
Je me suis perdue il y a bien longtemps dans son discours, mais le son de sa voix me rassure. Soudain, un homme se présente, il me semble l’avoir déjà vu, Mélodie se lève et lui dit sèchement :
Merci d’être venu seul! Ça va, elle va bien. Mais bon sang! Comment a-t-elle pu sortir de votre établissement?
L’homme bredouille des excuses en regardant ses chaussures, puis me tendant la main:
-Allez, Jeanne , venez, on rentre!
J’hésite un peu, même si je connais son visage et Mélodie m’encourage. Je me laisse entraîner mais je lâche la main de l’homme et cours vers elle, je dépose un bisou collant sur sa joue et lui murmure un: merci Mélodie!

Etoile fuyante

Il restait là, l’air un peu gêné, comme s’il regrettait l’effusion de l’instant précédent, quand il s’était planté devant moi et m’avait serré dans mes bras, s’exclamant "c’est si bon de te revoir !". Moi, je me rendais au boulot, je n’avais pas de temps à perdre avec un inconnu. C’était peut-être un vulgaire tapeur en quête de quelques euros en souvenir d’un bon vieux temps imaginaire. Il était vêtu d’un banal costard-cravate complété par une écharpe jaune et une casquette d’où s’échappait une mèche blonde. Il devait avoir mon âge, la cinquantaine, mais il était bien mieux conservé, mince, élancé, un visage sans empâtement et surtout un regard très jeune.

« Alors, tu ne me reconnais pas ? » dit-il.

Je fouillais dans ma mémoire, faisant remonter pêle-mêle à la surface les visages des amis d’enfance, camarades de classe, collègues, voisins, relations diverses. J’avançai quelques noms un peu au hasard, mais chaque fois il secouait la tête.

« Nous avons passé de si belles heures ensemble » ajouta-t-il, « dans le grenier de la maisonnette de Dorzac »

Donc il me connaissait vraiment. J’avais bien vécu dans ce village jusqu’à une dizaine d’année. Mais j’étais un enfant solitaire. Le grenier, j’y avais passé de belles heures, oh oui, mais tout seul. Je m’y réfugiais pour lire. Toutes ces histoires, ces aventures avaient alors plus de réalité et de couleurs que ma « vraie vie », tellement terne.

Robinson, Capitaine Kidd, Croc Blanc, le pauvre Blaise, Charlie, Philéas Fogg, John Mohune et tant d’autres effacèrent soudain dans mon regard les passants et les voitures de la rue grise. Mon inconnu eut un sourire à l’unisson de mes émerveillements renaissants.

L’écharpe jaune, les cheveux blonds, l’œil rêveur…

-Je suis si heureux, dit-il, quand je retrouve sur ma route un lecteur aussi fervent que tu l’étais.
- Ah, ce livre, combien de fois je l’ai relu. Pendant des mois, tu as été mon seul ami. Dès que je soulevais la trappe du grenier, tu venais à ma rencontre. Tu m’as fait découvrir tant de mondes, tant de sentiments. Tu voyages toujours ?
- Je voyage, je voyage, mais finis les périples planétaires. Le ciel est trop encombré, trop scruté, tous ces télescopes, ces satellites, Curiosity la fouineuses, Philae, l’espion crapahuteur. Là haut, je serais ausculté, analysé, filmé, on me collerait à la une des magazines, « L’icône galactique », « Le Prince des étoiles ». On a déjà que trop parlé de moi, à tort et à travers. Sur terre, je passe inaperçu, je me fonds dans la masse. Mais je voyage ; je suis voyageur de commerce. J’ai la psychologie qu’il faut. Mes stages de jadis chez l’Ivrogne, le Vaniteux, le Businessman et les autres, m’ont beaucoup appris.

VRP, lui ! Je songeai à Rimbaud, l’ado illuminé devenu banal trafiquant.

- Et les femmes, demandai-je, tu es marié ? Une copine, des copines ? Beau gosse comme tu étais, tu as dû –tu dois – faire des ravages. Je t’envie !
- Ah ah les femmes, pour moi, elles sont plus étranges qu’un renard, un serpent ou une rose. Pas la peine d’appeler le Docteur Freud, souviens-toi de mon enfance : ni mère, ni sœur, ni tante, ni voisine, pas l’ombre d’un jupon. Les femmes, jamais su les apprivoiser. Alors quand j’en aperçois une, je fuis. Très loin.

Sur le trottoir, une jolie fille passa tout près de nous. Mon compagnon s’évapora, étoile filante, étoile fuyante.

Et je me suis dit qu'une étoile filante, c'était une étoile qui pouvait être belle mais qui avait peur de briller et s'enfuyait le plus loin possible.

Carla

Traînant mon cabas en plastique, je m’acheminais à pas lents vers le bord de mer. J’aime regarder l’eau, elle me fait voyager en rêve. Rêver, le seul plaisir qu’il me reste. Un appel a résonné dans mon dos.
— Hello, Maxou !
Étonné, je me suis retourné pour apercevoir une quadragénaire brune, élégamment vêtue d’un tailleur pantalon rouge, juchée sur des talons aiguilles, les cheveux relevés en un chignon artistique. Une gravure de mode, une inconnue pour moi. Je n’ai pas eu le temps d’ouvrir la bouche, elle m’a pris dans ses bras, m’a collé deux baisers sonores sur chaque joue et entraîné vers le banc le plus proche.
— Alors Maxou, on reconnaît plus les amis ?
Maxou ! Seuls mes copains de galère m’appelaient ainsi et de toute évidence, cette femme n’en faisait pas partie. Elle a continué d’une voix joyeuse.
— Le jardin Alsace Lorraine, le parc des Arènes, le square Kichner ... T’as perdu la boule ? Tu me remets pas ?
— Désolé, je ne vois pas.
Mais une petite lueur venait de s’allumer dans mon esprit
— Cette diable de course un soir de 14 juillet pour fuir la bande de punks qui nous accusaient d’avoir piqué leur planque ?
La lumière s’est faite en deux secondes : la voix éraillée, la gouaille, le rire de gorge.... J’ai murmuré, ébahi : « Carla. »
— Ah !quand même !
Et pendant qu’elle approchait son visage du mien pour me recoller deux bises, au maquillage savant, au parfum fruité de ses lèvres mes yeux substituaient le teint jaune, l’odeur de sueur et de tabac de la compagne d’infortune d’autrefois. Celle qui, bonnet enfoncé jusqu’aux yeux et anorak noir ceinturé autour de sa taille de guêpe été comme hiver, partageait avec mon petit groupe de clodos la file d’attente à la soupe populaire, les journées dans les jardins publics, parfois les nuits sous un carton au coin d’une rue. Drôle de bonne femme qui s’envolait du paysage une semaine, une quinzaine, puis refaisait escale, sa bouteille de blanc et son paquet de cigarettes dans les mains, se fâchant tout rouge à la moindre question sur ses absences. Les copains l’avaient baptisée l’étoile filante. Puis un jour, il y a de cela quatre ans, cinq ans – j’ai perdu la notion du temps – elle avait disparu pour de bon. Personne ne s’était vraiment inquiété. La solidarité des miséreux, un mythe.
Je me gardai bien de l’interroger sur sa nouvelle vie. D’ailleurs, elle ne me laissa pas placer un mot.
— A ce que je vois, pour toi c’est toujours la scoumoune. Pas de boulot ? Toujours fâché avec ta femme ? T’as coupé les ponts avec les potes, on dirait ?
Je me contentai de hocher la tête.
— Moi, ça va pas mal en ce moment. Ça te dirait de passer quelques jours dans mon appart, y a de la place...
J’ai hésité. Elle a ajouté.
–Tu sais, je t’ai toujours eu à la bonne.
Cette fois, la perspective d’un bon bain, d’un lit aux draps propres, et plus si affinités, c’était trop tentant. J’ai dit :
– Merci, si ça ne te dérange pas trop.
Elle m’a embrassé de nouveau, m’a tendu un morceau de papier portant ses coordonnées. J’ai regardé partir la jolie femme : c’est vrai qu’elle avait de l’allure la nouvelle Carla. J’ai attendu deux jours avant de me rendre à l’adresse indiquée. La concierge m’a ri au nez :
—Mme Bois ? Elle vient de partir en taxi pour l’aéroport ! On la reverra pas de si tôt !
Mon cabas m’est tombé des mains puis j’ai souri. Et je me suis dit qu'une étoile filante, c'était une étoile qui pouvait être belle mais qui avait peur de briller et s'enfuyait le plus loin possible.

Sans titre

Le nez au ciel, je me suis dit qu’une étoile filante, c’était une étoile qui pouvait être belle, mais qui avait peur de briller et s’enfuyait le plus loin possible. Ou plutôt, c’est ce que je me serais dit si j’avais encore le goût des belles formules et la force d’enchâsser des idées. J’ai dû lire un jour cette phrase stupide quelque part et mon vieux ciboulot me la ressort aujourd’hui. Une étoile, c’est rond, ça brille. Tandis que ça, ce bois gras qui fait la course avec les avions, dépasse la limite de vitesse, vous frôle par jeu, c’est quoi ? Un tas de pierres gelées, une chevelure échevelée, une planète en mal de gravité. Je ne me dis pas tout cela, je le pense. Les mots sont devenus comme ces cailloux en orbite autour du noyau de cette comète, si proches et pourtant si lointains, inaccessibles.
− Ça alors, je rêve, Léon ! C’est si bon de te revoir.
La traîne d’une comète serait gigantesque, des millions de kilomètres. De la Terre, on ne le dirait pas. Finalement, il n’y a rien de grand qui, vu de loin, ne soit pas petit. Si seulement je pouvais faire la même chose avec mon chagrin, le contempler à distance !
− Léon, hé, Léon !
Les comètes, c’est comme les princesses, ça se la joue un peu. De loin c’est beau, de près, c’est mort. Moi, je préfère ce qui dure, un bon gros soleil massif, quinze milliards d’années de combustible, t’as de quoi voir venir. Durer, c’est mon obsession.
− Léon, quoi, c’est moi, Henri !
Dans mon village, y avait un ravi, un gars naïf, pas fini, il vous cavalait tout le temps après. Pas méchant, le type, mais imprévisible. Si on lui répondait, ça durait des heures. Les gens se moquaient de lui tout en veillant dessus, des petits travaux par-ci, par-là, une course, du jardinage, garder le chien. C’était comme ça, avant. Aujourd’hui, mieux vaut ne pas perdre la tête. En souvenir de lui, je me retourne.
− Ah, enfin, j’ai cru que tu m’évitais. Sacré Léon !
C’est qui, ce type ? Jamais vu, non. Difficile aujourd’hui de connaître tout le monde. Il a l’air intelligent, pour un ravi, je ne serais pas surpris qu’il ait un portable. En tout cas, ne jamais les contrarier, ma mère était formelle là-dessus : « tu dis oui à tout et tu te sauves ».
− Oui, faut que je me sauve.
− T’as bien cinq minutes pour ton vieux copain Henri. T’as pas changé, dis donc. Enfin, si, un peu quand même. Qu’est-ce que tu deviens, vieille branche ?
Du bois mort. On me touche, je casse. Comment qu’il a dit qu’il s’appelait, déjà ? Léon ? Non, Léon, c’est moi, je crois. Dire quelque chose.
− La comète...
− La quoi ?
− Le truc, en haut.
Je pointe un doigt vers le ciel. Il lève la tête, mais c’est mon doigt déformé qui l’intéresse.
− Tu te souviens de Gaston, un petit gars toujours en mouvement, le singe qu’on l’appelait, il passait son temps dans les arbres. Il ne bouge plus trop, maintenant. L’arthrose, c’est terrible.
Je n’ai plus de place dans ma pauvre cervelle pour les souvenirs des autres. Ai-je connu des Gaston ? Peut-être. Faire semblant.
− Ce Gaston !
Il me prend par les épaules, ému.
− Léon, ça me fait plaisir, je t’assure. On m’avait dit que tu croupissais en maison de retraite, que tu n’en sortais plus et qui je croise, le nez en l’air à contempler la lune, ce vieux Léon !
Je n’ai pas le temps de répondre, deux blouses blanches jaillissent d’une ambulance et courent vers nous. Pauvre ravi, j’ai de la peine pour lui, on vient le chercher. « Avec le temps, va, tout s’en va ». Une blouse me prend par le bras.
− Ne fais pas le mariole, Léon.

Arlequinade

Foutu métro.. Le cirque est encore à cinq minutes à pied… Et quelle chaleur ! Cervelle d’alouette ! Evidemment tu ne pouvais pas penser qu’avec tes 4 kilos de costume de clown en plein horaire d’engorgement des transports tu allais t’en tirer avec un courant d’air et de l’avance ! Bigre. Voilà que ce maquillage commence à me couler dans les yeux... J’ ose imaginer que je rentrerai bredouille une nouvelle fois de cet entretien...
Bon Pierrot… Sois positif ! Tu es clown, alors souris !
Pierrot tire alors ses commissures labiales comme un fil de pêche accrochant un hamster vif.
Un enfant roux aux yeux vert émeraude s’approche soudain en étreignant Pierrot « C’est si bon de te revoir !».
Mais quelle idée encore d’avoir enfilé ce costume !
Pierrot : « Excuse-moi jeune fille mais je crois que c’est une erreur ! Allez va retrouver tes géniteurs ! »
Fillette : « J’ai mangé du popcorn avec de l’ail et le lion il avait de graaaandes dents ! Rouaaarrrh»
Pierrot Essayant de se détacher de l’emprise de la fillette : « C’est vrai ? Il faut absolument que tu me raconte tout ça ! Je reviens te voir promis. »
Fillette Restant accrochée comme un caméléon sur un pissenlit à la jambe de pierrot [/i]: « Pourquoi ton visage il est pas beau ? Moi le mistral je trouve ça anticonformiste. »
Pierrot Trainant sa jambe lestée, et transpirant comme chien qui pisse : « EHO ! Qui sont les gens ignobles qui ont laissé cette punaise ! »
Et cette chaleur, je n’y vois plus clair ; je ne sais même pas l’heure qu’il est mais je n’ai plus le temps de jouer.
Pierrot détache violemment la jeune fille et commence à marcher à grands pas.
Fillette Rattrapant sans peine cette masse multicolore aux embouts disproportionnés : « Et je me suis dit qu'une étoile filante, c'était une étoile qui pouvait être belle mais qui avait peur de briller et s'enfuyait le plus loin possible. »
Pierrot Se retournant et de toute son énergie : « La tâche de rousseur tu vas me lâcher les piquoños avec tes étoiles ! Filantes ou pas ! »
Une passante Outrée : « Monsieur vous n’avez pas honte. Effrayer une enfant n’est digne de personne et encore moins d’un pitre. Et entre autre je vous ferai remarquer que votre maquillage est affreusement raté. »

Encore un jour affreux. Et ce soir je rentre chez ma mère manger des brocolis à la vapeur et la regarder se faire des bigoudis devant X files..
Pierrot : « Ma chère dame, est-ce que cet enfant vous semble le moins du monde effrayé ? » Pierrot et la passante regardent la fillette qui chantonne en sautillant comme un petit hareng. « D’ailleurs je vais en profiter pour y aller. Et bonne journée. »
D’un revers de manche essuyant ces enduits fuyants sur ses joues. Et avec cette enjambée d’une bonhommie déconcertante bien connue, Pierrot progresse vers son audience laissant la juvénile hors de vue.
Ah j’aperçois le chapiteau ! Ces grandes toiles affriolées de couleurs estivales ! Et je suis le clown qu’il leur faut.
Pierrot : « MAMAN ! Tu seras fière de ton pierrot ! »
Pierrot d’une main emmitouflée frappa. De l’intérieur, une voix aigüe « Si c’est pour le poste de bouffon entrez ! »
Pierrot : « Excusez-moi pour le retard, je me suis retrouvé face à une erreur de programmation de l’humanité. Je suis prêt.»
La fillette, d’une voix farfadesque : « Mais votre entretien a déjà commencé. »

Barbara

Je marche dans la rue. La rue d'une grande ville européenne. Beaucoup de monde dans cette rue très passante, commerciale. Jour de marché. Il fait beau ? Oui. Je regarde les étalages de légumes. Non, de fleurs. J'aime les fleurs. Je suis fascinée par cette vision colorée et festive. Il y a du bruit : les chevaux attelés aux cabs légers, conversations des passants, cris des marchands... Un homme, grand, que je ne connais pas, me hèle et aussitôt m'étreint en s'écriant : « C'est si bon de te revoir ! »

« Monsieur !... Je... Je...»

- Le texte ! Le texte ! Barbara ! Ca fait quatre fois !
- Amende ! crie le régisseur du haut de son perchoir.
- On ne peut pas travailler dans ces conditions ! Cette péronnelle est incapable de mémoriser ses répliques ! s'écrie Stenger en colère. Foutez-la à la porte !
- J'ai demandé que vous intériorisiez votre personnage et que vous appreniez votre texte ! hurle Jasmine Herse, la metteure en scène. Reprenons ! Barbara, en place !
Georges Stenger, c'est mon partenaire, un excellent comédien. Sa diction, ses intonations, sa gestuelle sont techniquement impeccables . Stenger donne l'impression d'être naturel, de ne pas jouer.
A la sortie du Conservatoire, j'ai eu un succès fulgurant. La presse prédisait un avenir radieux : Jeune espoir féminin en vue, une étoile montante !La renommée trop rapide m'a d'abord enivrée puis effrayée.... Tout est allé trop vite. J'ai enchaîné les répétitions sans fin dans des rôles exigeants et puis aussi la fatigue, une pression toujours plus forte, un trac incontrôlable. Quand j'ai obtenu un rôle dans la nouvelle mise en scène de Herse, on m'a dit : « Herse et Stenger ? Le couple maudit ? Tu n'as pas peur ! »
Stenger est excellent comédien mais c'est aussi un cuistre innommable, prétentieux, ne visant que le Molière. Jasmine Herse est d'une exigence démesurée. Le régisseur agit en contremaître : il épie les comédiens, foudroie tout défaillant, traque et met à l'amende toute erreur de diction. Moi, je suis en chute libre dans cette pièce maussade (on dirait un mauvais Thchekhov) et à l'image de son héroïne : une aristocrate ruinée qui voit s'effondrer le régime tsariste et tous ses idéaux personnels. Mes journées sont ponctuées de réprimandes, de reproches, des ires démesurées de mon partenaire aux phrases assassines. Parfois, j'ai envie de m'enfuir...
Le seul être sympathique dans ce petit théâtre pompeux, c'est Jean Pierre, le souffleur. Cet homme discret, au regard doux, d'un bleu profond, me gratifie toujours de généreux sourires venus du petit soupirail enterré dans la scène et plus encore quand il me reprend après une erreur ou m'aide en pleine hésitation. J'ai remarqué plusieurs fois son attention à mon égard et sa délicatesse, toute en retenue, me permet de tenir encore dans cette ambiance délétère.
- Bon ! On passe à la scène 4 ! hurle Jasmine. Barbara !
J'enchaîne :
- Je me suis dit... Je me suis dit qu'une étoile filante, c'était comme... Une étoile qui brillait ... Mais se cachait... Mais qui se cachait... parce qu'elle avait peur de briller. ..

Je sais déjà ce qui va arriver... Je le sais avant la réprimande... Mais c'est la première fois que je remarque à quel point ce regard, ces yeux fixes levés vers moi, brillent intensément dans l'obscurité. Dans un murmure, Jean Pierre me corrige et déclame à voix lente :

- Une étoile filante, c'était une étoile qui pouvait être belle mais qui avait peur de briller et s'enfuyait le plus loin possible...
On dirait des mots d'amour...

Supernova

Elle était grosse. Son étreinte me dégoûta ; je sentis contre moi ses épaules rondes et luisantes, ses mamelles qui tendaient son débardeur et ses joues qui avaient englouti ses pommettes et arrondi son menton. Comment osait-elle porter des vêtements aussi ajustés, qui boudinaient complaisamment ses formes molles ?
L’inconnue m’avait croisée alors que je sortais du Sonia Rykiel et que je traversais le boulevard d’un pas rapide pour rejoindre le délicieux entrelacs de rues fraiches et étroites qui descendaient vers la Seine. Elle, assise sur le muret du petit square en face, ne semblait rien faire sinon les occupations stériles des gens normaux : pianoter sur son I-pad en se bâfrant. Elle s’était levé à mon approche et m’avait abordée comme une vieille amie.
« Vous faites erreur, dis-je. Nous ne nous connaissons pas.
Elle portait un sweat à capuche orné d’une de ces ridicules licornes à la mode dans les magasins de prêt-à-porter.
- Mais si ! pépia-t-elle. Tu es Isabeau de Langlois !
- Vous m’avez vue dans le dernier Madame Figaro, c’est tout.
- Juste à la télé dans la pub pour Coco Mademoiselle, et accessoirement à l’école primaire Sainte-Anne, rigola l’inconnue avec deux malheureuses fossettes qui eurent du mal à creuser leur sillon dans ses joues rebondies.
Je haussai mon sourcil gauche, mon préféré :
- Vraiment ?
- Le jeu de la danse du tilleul avec nos doudous…
Je m’en souvenais. Une horde de petites filles, qui une fois le temps des robes d’été arrivé, emmènent leurs doudous dans une ronde effrénée autour du vieux tilleul de la cour.
- Et puis le collège Sainte-Eulalie, avec les défilés de mode sur le parvis devant la grande entrée ! continua-t-elle.
Oui, toutes les filles de la classe, même les plus rondelettes, pouvaient participer à ce jeu de moins en moins inoffensif au fil des années. La seule condition était de posséder des chaussures à talons hauts. Je tenais le haut du pavé avec ma première paire de Louboutins, face à des campagnardes de la rive gauche qui n’avaient que des misérables ballerines à semelles compensées.
- Et puis le lycée Sainte-Rita, avec les premiers castings où on se gelait dans les files d’attente !
Même mon sourcil droit, moins esthétique, se haussa : plusieurs camarades de lycée m’avaient accompagnée dans ces castings, mais je ne me souvenais d’aucune fille de mon collège ayant migré dans le même lycée que moi.
- Et puis le bac artistique, le cours Florent…
- ...que j’ai rapidement abandonné, dis-je sèchement.
Je n’aimais pas qu’on évoque cette période de déchirement, où j’avais eu à choisir entre le théâtre et le mannequinat.
- Mais moi, j’ai continué dans cette voie. Tu sais, la voie obscure ; tu te souviens de ce professeur qui répétait aux plus timides que seul le talent nous ferait sortir de l’ombre. Et je me suis dit qu'une étoile filante, c'était une étoile qui pouvait être belle mais qui avait peur de briller et s'enfuyait le plus loin possible.
Mon cœur se serra : cette remarque, au mot près, était de moi, et elle était restée confinée dans mon journal intime ; j’étais certaine de ne jamais en avoir fait état, même par mégarde, dans une interview.
Sa silhouette grasse – elle faisait au moins du 36 – m’écœurait toujours, mais il y avait en elle un je-ne-sais-quoi de jovial et de décontracté qui me donna envie de mieux la connaitre. Une innocence, comme un petit goût de paradis perdu…
Elle agita sa main replète en signe d’au-revoir.
- …et toi…commençai-je.
- Isabeau de Langlois, dit-elle avant de disparaitre.

Au bord du canal

Je marchais lentement sur le chemin de halage abrité par les platanes, admirant leurs reflets dans les eaux vertes du canal. Le soleil, en cette fin de journée, ajoutait quelques touches orangées sur les troncs dont les écorces se détachaient. J’avais l’impression d’évoluer dans une aquarelle de Turner. Je voyais au loin la silhouette d’une péniche qui s’approchait de l’écluse. Je hâtais le pas ; je ne sais pourquoi la vue d’un passage d’écluse m’a toujours ravi. L’eau qui monte lentement, presque sans bruit, le pilote qui maintient le bateau avec sa gaffe afin qu’il ne touche pas les bords, le temps de lier connaissance en bavardant, puis quand le niveau est stable, l’ouverture du sas. Dans un glissement les marins ou les vacanciers repartent en faisant des signes de la main à l’éclusier, laissant derrière eux un léger remous.
Je m’installais sur une borne d’amarrage pour savourer ce spectacle. La péniche était occupée par toute une famille, des vélos étaient accrochés sur le pont, des enfants riaient, tout cela montrait un bonheur tout simple et vrai. La mère de famille, gentille petite brune un peu boulotte se tourna vers moi, me dévisagea un instant et son regard se figea d’étonnement : « Doudou ? »
J’en restais stupéfait car personne ne m’avait appelé ainsi depuis trente ans. Qui était-elle ? Aucun souvenir, aucune image ne me venait à l’esprit. Afin de ne pas passer pour un grossier personnage, je murmurais un « Bonjour Madame » qui parut fade. Elle s’excusa de m’avoir pris pour un autre et appela son compagnon pour la traditionnelle conversation durant le remplissage de l’écluse. Nous nous mîmes à bavarder mais rien ne me permit de trouver le moindre lien avec elle.
Il faisait déjà presque nuit quand le sas fut rempli. L’éclusier ouvrit les portes et la péniche se remit doucement en route. Des « Au revoir » et des souhaits de bon retour furent échangés, accompagnés de grands gestes. Elle était déjà loin et le bateau disparaissait dans la pénombre formée par la voute des arbres quand elle se retourna et, mettant ses mains en porte-voix, cria :
-Vous n’êtes jamais allé à San Féliu en vacances ?
Et soudain je la revis : celle que j’appelais mon étoile de mer, la plus jolie de toutes les petites filles de la plage, celle à qui j’avais juré « qu’on se marierait quand on serait grands.» D’une timidité presque maladive, elle ne parlait et ne jouait qu’avec moi. Nous partions tous les deux, armés de seaux et de pelles, graissés de crème Nivea-boîte-bleue par nos mères qui avaient à gérer les coups de soleil familiaux, les épines d’oursins et les piqures de moustiques. En guise de repas de fiançailles nous avions partagé des churros et un Fanta, achetés sur la plage à un marchand ambulant. A sept ans, cela équivalait à un festin. Mais un matin, elle n’était plus là, tout simplement. Il y a un âge où l’on ne sait pas dire adieu sans pleurer. Alors elle était partie discrètement, sans rien dire, très loin.
Et je m'étais dit qu'une étoile filante, c'était une étoile qui pouvait être belle mais qui avait peur de briller et s'enfuyait le plus loin possible. Mes parents m’ont consolé, expliquant que je trouverai beaucoup d’autres étoiles sur mon chemin et qu’un jour il y en aurait une qui brillerait pour moi.
J’avais le regard toujours fixé sur le canal mais la péniche avait disparu depuis longtemps.
Un regret ? Non, pas vraiment.
Enfin…Je ne sais pas…

Neuneu

Moi, les mioches, ça m’a toujours mis mal à l’aise. C’est bon qu’on m’a dit que j’en avais été un, sinon je ne l’aurais jamais imaginé. Des boucles blondes, des chaussettes blanches tombées sur les chevilles et des ecchymoses plein les genoux, sérieusement ? Bon, force était de constater qu’avec mes cent kilos et mes deux mètres sous la toise, je n’avais pas pu sortir tel quel de l’utérus maternel, mais tout de même, des boucles blondes ?! J’avais beau regarder ma tronche dans la glace, je ne parvenais pas à y déceler la moindre trace d’un angelot. Mes points noirs ne gazouillaient pas, du moins, c’eut été glauque de l’envisager, mon crâne était rasé et mes joues gonflées par les visites répétées au snack du bout de la rue. Si l’enfance n’était que pureté et innocence, il fallait être un rien pervers pour essayer de la débusquer dans un visage tout imbibé de misère et de graisse de friture.
Un jour, comme j’attendais le train sur un banc de la gare du Nord, un rejeton était venu s’asseoir tout contre moi. C’était un petit gars, le genre à se glisser par une chatière sans contorsion. En regardant son petit corps malingre collé à ma grande carcasse, je m’étais senti comme ces mères qui ont peur d’écraser leur petit en dormant. La petite chose avait pointé ses yeux vers ma tête perchée dans les cimes et m’avait balancé : « Ça fait quoi de se voir jeune ? ». « Qu’est-ce que tu dis, demi-portion ? », lui avais-je répondu avec toute la poésie qui me caractérise. « Hé, ducon, on se réveille, c’est moi, le marmot que t’as essayé de dissoudre en éclusant des bières ! Je te connais bien. Je sais parfaitement quel connard tu es devenu. ». À court de mots, je lui en avais collé une. J’avais du taper un peu trop fort car sa tête s’était ouverte sous le choc et une pluie de confettis multicolores lui était sortie de la caboche. J’avais filé sans demander mon reste.
Quelques jours plus tard, je marchais dans la rue et v’là-t’y pas que le troll repointe le bout du pif : « Hé, le vieux ! On essaie de m’oublier ? ». « Fous-moi la paix », lui hurlai-je. Je ne te connais pas ! « Oh que si. J’en sais plus sur toi que tu n’en sais toi-même. Quand tu avais mon âge, tu savais contempler et t’intéresser à toutes sortes de choses. Tu pouvais même t’émerveiller. Les lumières d’une fête foraine suffisaient à faire ton bonheur. Maintenant, tu es blasé devant une femme qui se déshabille. C’est pour ça que je suis là : pour te rappeler qu’il y a une âme dans ton corps de mangeur de dürüms ». Une fois de plus, j’avais déguerpi. De quel droit ce lutin se permettait-il de me malmener ?
La semaine dernière, le petit avorton a déposé une missive dans ma boîte aux lettres pour me dire mes quatre vérités, alors, j’ai craqué : j’ai pris mes cliques et mes claques et me suis tiré de l’autre côté de l’océan. Hélas, il m’attendait sagement dans ma chambre d’hôtel. J’ai foncé illico vers le lavabo pour me rafraîchir le visage. Quand je me suis redressé il était toujours là, tout souriant. Je ne pouvais pas passer ma vie à déguerpir. Malgré moi, je me dis qu’une étoile filante, c’était une étoile qui pouvait être belle mais qui avait peur de briller et s’enfuyait le plus loin possible.
Ce petit con était arrivé à ses fins. Le réveil allait être douloureux.
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Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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MessagePosté le: 14/03/2016 20:23:16    Sujet du message: Publicité

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