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La souillure

 
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danielle
Plume de Simurgh


Inscrit le: 06 Juin 2007
Messages: 3 814

MessagePosté le: 09/04/2016 18:02:03    Sujet du message: La souillure Répondre en citant

Le café refroidit dans sa tasse. Le regard absent, Jeanne émiette sa biscotte sur la toile cirée. Le jour détesté est arrivé, celui qu’elle masque d’une étiquette blanche sur le calendrier mural, pour ne pas voir le mot honni. Le temps a passé. La douleur est restée et se ravive chaque année. Elle a déménagé, s’est installée dans ce quartier résidentiel paisible : une maison de retraite, de coquettes villas occupées par des familles bien comme il faut, deux petits commerces, bref une mini cité dortoir où il ne se passe jamais rien d’inquiétant. L’immeuble où vit Angèle respire aussi la sérénité. Elle ne fréquente personne mais elle sait qu’elle n’est pas seule et surtout elle habite au troisième étage. C’est rassurant.
Ce matin du 21 mars 2015, l’angoisse lui tord l’estomac après une nuit blanche. Une musique la fait soudain sursauter. Sans doute la radio du voisin du dessus, un peu sourd, qui fait retentir la voix de Brel :
« Au printemps au printemps
Et mon cœur et ton cœur
Sont repeints au vin blanc... »
Elle grince des dents : le mot fatidique a été prononcé. Elle maudit voisin et chanteur. Le 21 mars 2010, son corps et son cœur ont saigné, et depuis, son horizon a été repeint aux couleurs de la souffrance et de la honte. Elle venait de contempler son jardin revivant sous les rayons du soleil, les premières pâquerettes sur la pelouse, les premiers bourgeons sur son arbre préféré lorsqu’il a bondi dans la cuisine par la fenêtre ouverte du rez de chaussée, la bave au coin des lèvres. Elle l’a supplié de prendre tout ce qu’il voulait, son argent, ses bijoux... C’était autre chose qu’il voulait.
Brel s’est tu. Une voix de ténor sur le palier entonne : « Le printemps, les fleurs, les petits oiseaux, l’amour...» Décidément, ils se sont donné le mot dans l’immeuble.
Elle tremble et tape du pied, Angèle ! L’amour... Elle n’a jamais su ce que c’était. L’affection étouffante et égoïste de ses parents a fait d’elle un être renfermé, timide, dénué de toute velléité d’indépendance. A la cinquantaine, après leur décès, elle s’est retrouvée seule avec ses rêves ridicules de Prince charmant. Il n’avait rien du prince charmant, le détraqué qui s’est vautré sur elle sur le carrelage de la cuisine, rythmant ses assauts sauvage d’un cri vulgaire : « C’est le printemps, au cul la vieille ! »
Il a bien fallu porter plainte, de peur qu’il ne revienne. Sa honte lorsqu’elle a été confrontée à son agresseur : un malade mental qui claironnait son cri de guerre au nez de l’officier de police. Sa honte quand le journal a titré : « Une sexagénaire violée par un jeune déséquilibré ». Les commentaires malveillants en sourdine : « Enfin dépucelée, la Jeanne, il était temps ! »
Elle a vendu sa maison et trouvé refuge dans ce quartier bourgeois, emmenant avec elle sa douleur, sa souillure. Ce matin, par trop de solitude, dans doute, la douleur se fait colère. Angèle court chercher le fusil de chasse de son père et se précipite dans la rue. Elle va lui faire sa fête au printemps. Elle tire une première fois, sans succès, le fusil n’est pas chargé. Alors elle vise les bourgeons, les pâquerettes, les rares passants en qui elle croit voir son bourreau. Derrière leurs rideaux, les résidents s’inquiètent, ou sourient de cette Calamity Jane du troisième âge qui cavale, armée, échevelée, en chemise de nuit et chaussons. Du jamais vu ! Le Dr Brun, atteint de sénilité précoce, sort son calepin et note : « Un cas curieux de dépression automnale. »
_________________
"Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites." J. Renard
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MessagePosté le: 09/04/2016 18:02:03    Sujet du message: Publicité

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