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Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Archives -> Archives 2016 -> Jeu 228 - chat, corde et serpent...
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Hori
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MessagePosté le: 23/05/2016 05:45:58    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

Gentille alouette

Yana dressa l’oreille, intriguée par les sons qui s’échappaient de la salle de classe improvisée de la FAIM, la Fondation pour l’Aide à l’Insertion des Migrants dont elle était la directrice et, accessoirement, l’intendante, l’institutrice, la cuisinière, la femme de ménage... autant de casquettes qui s’incrustaient sur sa crinière de jais comme une colonie de poux. Elle s’approcha discrètement de la source du bruit et jeta un œil par le hublot de la porte, hypnotisée par les gestes de sémaphore de la bénévole qui, ce jour-là, tenait les rênes de la séance quotidienne d’alphabétisation. Devant elle, essaimés au hasard des arrivages, une vingtaine de petits Syriens ou assimilés tentaient de donner un sens à ce qui ressemblait de loin à du théâtre Nô, une pantomime dansée pour public averti.
« Mia-mia-mia, tsss-tsss-tsss... »
Yana parlait couramment le syrien, sa langue natale, ainsi que plusieurs dialectes orientaux ; elle avait survécu au désastre de Palmyre, chuchoté dans les ruines, communiqué par gestes sous les balles, inventé avec ses sœurs de nouveaux langages, mais ce baragoin mimé-soufflé, non, jamais elle ne l’avait croisé.
La bénévole lissait maintenant ses moustaches, léchait sa main et se la passait sur l’oreille, miaulait puis, sans transition, s’allongeait sur la table et se tortillait en sifflant : « tsss-tsss-tsss, pour qui sont ces serpents, tsss-tsss-tsss ». Soudain, elle se remit à miauler, extirpa son dentier de sa bouche et le plaqua sur son bras : « mordre, gnap-gnap, miaou-miaou, tsss-tsss ». Quelques enfants plus précoces que les autres tentaient de l’imiter : « gnap-gnap, tsss-tsss » ; d’autres, prudents, reculaient d’un pas.
Yana soupira. Dans l’urgence et privée de ressources, elle improvisait. Elle entra sans frapper pour interrompre la transe.
− Que se passe-t-il ici ?
Mademoiselle Letouillec mit quelques secondes à se désenchatserpentiser.
− Ah, Yana, vous voilà ! Quelle affaire ! Le français, ça ne va pas de soi.
Jeune retraitée, abandonnée par son mari et ses enfants, remademoisellisée par la force des choses, Yvonne Letouillec s’était, pour une fois, jetée à corps perdu dans le bénévolat et prenait son rôle très au sérieux.
− Le plus difficile, c’est la corde. Le chat, ça va ; le serpent aussi. Mais la corde ? Trop près du serpent, la corde. Et inerte ! Muette !
− Mademoiselle Letouillec...
− J’avais pensé qu’un proverbe arabe leur parlerait plus qu’une histoire de corbeau et de renard, à ces petits. Sans compter que je n’ai jamais su lequel des deux coassait ou croassait, quant au goupil, vous savez glapir, vous ? Ils sont bien arabes, non ?
− Syriens alaouites.
− Et c’est maintenant que vous me le dites ? L’eussé-je appris plus tôt, j’aurais choisi l’alouette.
Elle se tourna vers sa portée.
− Allez les enfants. On oublie le chat, le serpent, la corde et on chante avec moi. « Alouette, gentille alouette, alouette, je te plumerai ».
Yana se retira sur la pointe des pieds en notant mentalement de muter mademoiselle Letouillec à la cantine. Les enfants étaient à l’abri des bombes, au chaud, nourris, ils recevaient toute l’affection qu’on pouvait leur donner, peu importait, se dit-elle, qu’ils apprissent le français aujourd’hui ou demain. Elle se hâta vers une nouvelle urgence tandis que derrière elle les chats miaulaient, les serpents sifflaient, les alouettes grisollaient et Dieu seul sait ce que les cordes chantaient.


Le chat qui méritait la corde

Je l’ai enfin aperçu debout sur le ponton, sanglé dans un costume blanc, le borsalino à la patte. Il est de dos mais je l’ai tout de suite reconnu aux touffes de poils blancs qui dépassent de ses oreilles et aux volutes crado de son Montecristo.

Le soleil ? Encore une demi-lune rose renversée sur la Manche. La brume poisseuse de l’aube infecte le port ; ça pue la poiscaille et la sueur des dockers, de gros matous tatoués qui poussent les transpalettes, font rouler les bidons et conduisent les Fenwicks aux rétroviseurs ornés de colifichets en forme d’Hello Kitty.

Je respire un grand coup. Mes vibrisses tremblent. Incontrôlables. Mes pattes sont crispées sur l’arête d’un conteneur rempli de merlans. Je jette un autre coup d’œil et je vois le boss jeter le mégot de son cigare dans l’eau et donner une tape amicale dans le dos de la commissaire de police.

Parce que les flics, ils y en a partout. De mignonnes petites Angoras en blouse blanche penchées sur le cadavre encore mouillé, allongé sur le ponton. Des chats de gouttière en civil, sur le quai, la gitane roulée au museau et le Nokia 3311 de service à l’oreille. Des gigantesques Maine Coon du GIGN armés de MP5 dans les rues adjacentes. Ce grouillement policier n’arrange pas mes affaires, rien que l’idée d’aller voir le boss me rabat déjà les oreilles en arrière.

Je me faufile dans le maelström d’odeurs puissantes des flics et des dockers, le tout pimenté par le musc des chattes en chaleur de la nuit qui ont frotté leurs glandes contre les conteneurs pour marquer leur territoire.

J’arrive au ponton. Démarche chaloupée, capuche baissée sur le front, la queue savamment hérissée. J’ai l’air de ce que je suis : une petite frappe qui roule des mécaniques. Sauf que je pue la peur. La commissaire, une Siamoise tout en longueur, me toise une nanoseconde avant de se détourner. Une Siamoise de Lille, qui ne connait pas les codes de Dunkerque. Le boss sourit.

« Tu viens faire tes adieux à Dédé ?
- Je venais vous saluer, boss, je dis.
- Regarde-le. On dirait qu’il dort. »

Je regarde. Mon beauf a les pattes avant attachées et les pattes arrière coulées dans un bloc de béton. Son visage est boursouflé, brulé, ses oreilles déchiquetées.

« Un suicide, la commissaire est d’accord avec moi. »
La commissaire, elle a pris soin de nous tourner le dos. Sa queue blanche balaie nerveusement le ponton.
« Tu veux un cigare ? »
Je ne réponds pas.
« T’as eu du cran de venir voir le boulot que t’as refusé de faire, » qu’il ajoute.

Le soleil est une sphère entière maintenant, jaune pisse. Il est cinq heures ; Dunkerque s’éveille. C’est l’heure fantasmagorique des horizons laiteux, du rayon vert, des impressionnistes. Il faut juste faire abstraction du délicat fumet des animaux morts ou vivants qui encombrent le port.

« J’ai deux hypothèses. Sois tu es venu pour me demander une seconde chance. Soit tu sais que t’es cramé, parce qu’il n’y a que les fiottes qui mélangent l’amitié et le travail. Et donc tu attends que je bannisse du Nord-Pas-de-Calais. Ou que je t’abatte ici et maintenant. »

La Siamoise s’éloigne en griffottant son I-Phone.

« Je suis le genre pessimiste, je dis. Z’avez fait buter mon Dédé pour la même raison, non ? Parce qu’il voulait pas faire j’sais-pas-quoi…Il m’a jamais dit quoi.
- Le chat mordu par un serpent craint même une corde...Je comprends ton refus et je sais pardonner. En échange, tu vas faire le taf que ton beau-frère n’a pas voulu faire.
- Correct. C’était quoi ?
- Tuer sa femme. »


Le sourire de Flo

Au travers de l’unique fenêtre de son studio, le regard de Florence se perdait dans la grisaille.
Les gouttes de pluie commencèrent à crépiter et à moucheter la vitre d’autant de taches floues que de questions qu’elle se posait. Après quelques secondes, le crépitement devint assourdissant et la vitre ne laissa plus rien transparaitre du monde extérieur.
Grande, élégante, cette superbe jeune femme au regard intense et aux traits parfaits ne souriait jamais, pas même aujourd’hui. Le moment était pourtant venu pour elle de se montrer au monde telle qu’elle était, de se libérer de son carcan. Mais cette rigueur qu’elle avait mis tant d’années à maîtriser pour en faire sa routine quotidienne était désormais gravée en elle.
Tout était pourtant réglé maintenant .L’opération terminée, Elle allait enfin pouvoir vivre sans aucune retenue, elle pouvait maintenant rire quand elle le souhaitait, elle pouvait enfin être elle-même. Mais qui était-elle vraiment ?
À vingt-huit ans, elle n’avait jamais eu de petit ami et la plupart des personnes qu’elle avait rencontrée ne la trouvaient pas sympathique ou, au mieux, coincée. Elle était seule. Par choix ? Par nécessité ? C’est la réponse qu’elle tentait de trouver tandis que, les yeux toujours figés sur un point imaginaire au travers de la fenêtre, les claquements des gouttes de pluie sur la vitre s’estompaient.
En fin de compte, tel était peut-être le destin qui lui avait été réservé, songea-t-elle. Aurait-elle fait une priorité de ses études sans cela ? Serait-elle parvenue à consacrer toute son énergie à soutenir sa thèse de doctorat sans cela ?
« Cela » avait un nom : la nécrose pulpaire.
À l’âge de quatorze ans, deux de ses molaires étaient tellement endommagées qu’il fallut les lui extraire. Le lendemain de l’intervention, la mère de Florence découvrit sa fille dans une mare de sang alors qu’elle venait la réveiller pour aller à l’école. Près d’un litre de liquide vital s’était écoulé par les deux orifices laissés béants dans ses gencives. C’était un vendredi, et c’était sans aucun doute pour cette raison que Florence était toujours en vie. Si cela s’était passé le weekend, sa mère lui aurait laissé faire la grasse matinée et l’aurait certainement retrouvée exsangue.
Tout cela pour une simple extraction de dents.
À mesure que la maladie se propageait, le seul traitement envisageable s’était avéré être l’ablation de toute la denture, suivie d’une reconstruction totale. Inimaginable pour Florence. Elle préférait de loin ne plus risquer sa vie, malgré tout ce que cela impliquait. Elle avait eu un avertissement. Elle s’adapterait : plus de dentiste. Jamais !
Les gouttes de pluie avaient cessé de tambouriner sur la vitre. Florence songea un instant au sujet de sa thèse : « Causalité versus corrélation ». Elle se mit alors à réfléchir à sa propre expérience en tant que scientifique : il existait bien évidemment une corrélation entre l’extraction de ses dents et le fait qu’elle avait failli y rester. Mais, d’un autre côté, statistiquement parlant, aucune causalité ne pouvait être établie entre le fait de se faire extraire des dents et de faire une hémorragie tellement sévère qu’elle pouvait vous envoyer ad Patres.
On frappa.
Florence alla ouvrir et découvrit sa meilleure amie, Danielle, armée d’un miroir à main.
- Il est temps, dit-elle, tendant le miroir à Florence. Souris !
Florence s’exécuta avec peine.
Lorsqu’elle vit la réflexion que lui renvoya le miroir, elle se sentit enfin vivre.


Chat affamé craint le cordage

Des trombes d'eau se déversaient. L'horizon avait disparu, noyé sous un rideau de pluie.
A l'intérieur le chaos régnait. Chacun se cherchait une place. Les vivres s'amenuisaient. L'incertitude du lendemain pesait.
L'Arche ne résisterait pas longtemps. Chaque jour apportait son lot de déjections putrides. L'air devenait irrespirable. La joyeuse promiscuité du début avait cédé la place à une lutte de chaque espèce pour sa survie.
Les animaux imposants avaient élu domicile sur le pont supérieur. Eléphants, tigres, lions, hippopotames, rhinocéros se côtoyaient dans une méfiance mutuelle. Gare à celui qui tenterait de s'attribuer la plus grosse part de nourriture.
Au pont inférieur, les animaux domestiqués étaient choyés. Vaches, cochons, moutons, poules, lapins avaient leur coin de paille entretenu par Noé dont la survie dépendait du lait produit et de la ponte du jour. Aucun sacrifice n'avait encore eu lieu, mais certaines espèces se sentaient en danger. Les cochons se savaient mal aimés à cause de leur caractère difficile et de leurs mœurs particulières. Ils essayaient de copiner avec tout le monde, mais personne n'était dupe. Les moutons avaient trouvés comme parade de se laisser tondre la laine sur le dos. Ils s'assuraient de la bienveillance de la famille de Noé en lui fournissant une protection contre le froid. Les lapins ruminaient toutes les stratégies possibles. Bien capé sur ses deux pattes velues le plus gros se disait qu'avec de tels attributs il ne pouvait pas manquer de chance. Le plus intrépide était prêt à tout, dut-il épouser une carpe! Quand au plus agile, il se préparait à détaler, disposé ne plus être là à l'heure du rendez-vous fatidique.
En fond de cale, entre le matériel de navigation, logeaient les indésirables : batraciens, rongeurs, reptiles, insectes et arachnides. La survie y était âpre et chacun pouvait être la proie de son voisin.
Au trentième jour de pluie, la vache fut saisie d'une terrible nausée. Un mal de mer si intense qu'elle ne produisit que cinq litres de lait. Inquiet Noé décida de ne plus distribuer le précieux breuvage et de le fermenter. Privé de son écuelle, le chat criait famine. Il avait beau se frotter contre la jambe de son maitre, ronronner aussi fort que possible, miauler avec des trémolos dans la voix, rien n'y faisait. Noé refusait de l'abreuver.
Désespéré, le félin dut chercher pitance ailleurs. Au pont supérieur? Impossible. Restait la cale. Le chat s'y aventura espérant trouver quelques souris cachées au milieu du fatras entreposé. D'un coup de patte agile, il crochetait tous les interstices. Il n'avait récolté qu'un maigre butin de blattes et de lézards lorsqu'il repéra, entre deux cordages, la longue queue nonchalante d'un rat. Il se pourlécha les babines à l'idée du festin.
L'œil rivé sur les cordes entremêlées, il happa d'un coup de griffes la queue ragoûtante. Bien mal lui en prit. Le rat n'était autre qu'une vipère dont les crochets venimeux se plantèrent dans les coussinets du matou qui s'effondra dans un feulement de douleur avant de sombrer dans un coma fébrile.
A l'aube du quarantième jour, le déluge cessa. Les eaux se retirèrent et l'Arche se posa sur le mont Ararat.
Au fond de la cale, un chat famélique et chancelant se réveillait. Les moustaches frémissantes, il émergeait d'un long voyage. Recouvrant quelques forces il s'empressa de regagner la terre ferme en se jurant de ne plus jamais s'approcher d'un quelconque cordage.


Proverbes

Oran, 1954
Ce matin-là, c'était l'étude des proverbes. Bon sens populaire ou herméneutique plus complexe, ces dictons serviraient de base à la leçon de morale.
- Maffiodo, Pinardi, Cherifi ! Taisez-vous ! rugit le maître d'école.
- Mais on n'a rien fait, M'sieur ! répliquèrent trois garnements assis sur le banc du fond.
- Justement ! C'est bien ce que je vous reproche !
Ces trois-là, c'étaient des coriaces !
- Au travail ! Citez donc des proverbes français ! Toi, Maffiodo! cria-t-il, désignant un petit brun.
- Heu... « Chat mordu par un serpent craint même la corde » , cita Maffiodo, un espagnol dont la famille était arrivée un siècle plus tôt. L'instituteur le foudroya du regard.
- Toi, Pinardi ! Et le maître pointa d'un index noueux le gamin rieur d'origine italienne.
- «Un chien reste un chien même s'il a une queue en or » M'sieur, dit le gosse en donnant, au passage, un coup de godillot à son ami Cherifi, le petit noiraud.
- Et un proverbe français ? Français ?! Tu n'en connais donc pas, hein ? ! Cherifi ! hurla-t-il en direction du jeune musulman. L'enfant interpellé hésita quelque peu puis récita :
- « Rien ne sert de convoiter ce qui n'est pas à nous » ?
Décidément, ils se passaient le mot, des vrais retors ! Des fils de pieds-noirs, cancres et paresseux ! Le petit Cherifi, c'était un vrai lui, un fellagah incapable d'apprendre ! On lui collait dans les pattes une marmaille d'ignorants, baignés de double culture ! Ah ! Elle était belle l'école laïque dont il se voulait la figure incarnée!
- Des proverbes français ai-je dit ! cria le représentant de la République.
Ce n'était pas la première fois qu'ils lui faisaient le coup. Ces gamins, métissés aux coutumes indigènes, ce petit Cherifi qui venait à l'école par pure charité du propriétaire qui employait son père, il n'y avait rien à en tirer !
- L'Algérie c'est la France ! hurla le maître d'école. Ici on parle, on écrit, on pense français !
La vérité, l'unité sont dans la République !
Il resta fâché tout le temps de la leçon. Quand la sonnerie retentit, les trois gamins s'enfuirent de l'école en riant. Ils l'avaient encore eu l'instit ! C'était leur blague habituelle : faire enrager le maître qui défendait l'Algérie comme la deuxième mamelle française ! Ah ! Ils s'entendaient drôlement bien tous les trois ! Et c'était pas près de s'arrêter !
Ils se séparèrent rue de Sétif, regagnant leurs domiciles respectifs.
Yassoud fila à la mer. C'était son grand plaisir avant de rentrer. Et tandis qu'il fixait l'horizon, admirant la mer scintillante irradiée par un soleil de plomb, dans l'atmosphère embaumée du jasmin et des loukoums à la rose qu'on vendait à l'étal, ces plaisirs odoriférants entrèrent en écho quelque part dans son cœur. Depuis quelques jours, il sentait en lui un appel étranger, un cri secret, un élan indicible... L'appel du muezzin accompagna la lecture silencieuse du papier qu'il tira de sa poche. C'était l'écriture de son père qui avait griffonné pour lui, la profession de foi de Ferhat Abbas, un fervent nationaliste en cavale et qui risquait sa tête. Il lut : « L'arabe est ma langue. L'Algérie est mon pays. L'Islam est ma religion. Notre population n'est pas de la France. Elle ne peut être de la France. Elle ne veut être de la France » et les effets luminescents du soleil illuminant Oran firent chanter dans son cœur un proverbe ancien qu'il connaissait bien : « Donne un cheval à celui qui dit la vérité ; il en aura besoin pour s'enfuir. »
Mais qui dit la vérité ? pensa Yassoud.


Non

NON !

« Non, NON ! » Ce mot, je viens de le murmurer d’abord en tremblant pour le répéter en hurlant avant de m’enfuir comme une voleuse, mais soulagée, presque en paix.
Moi, Sandra M. trente ans, conseillère bancaire, que l’on dit jolie fille – genre Deneuve avant qu’elle ne s’enrobe – marquée par une vie sentimentale tumultueuse. La faute à pas de chance. Le chic pour m’enflammer pour des mecs qui me payaient bien mal de retour.
Il y avait eu Kevin, mon premier amour, Johnny Depp dans sa prime jeunesse. On avait 15 ans, on s’était connus au lycée. Premiers baisers, premières caresses, idylle romantique. Jusqu’au jour où Kevin me fit comprendre que nous frôler, nous lécher le museau ne lui suffisait plus. Je n’étais pas prête à aller plus loin. Une claque, un « Sale petite allumeuse ! » et fin de l’histoire.
J’ai attendu trois ans et les bancs de la fac pour laisser un autre garçon me prendre dans ses filets : Phil, un sosie de di Caprio. Un an de bonheur. Je suis du genre douce gentille affectueuse, avide de câlins, d’en donner comme d’en recevoir. Phil et moi nous ressemblions à cet égard. Bien sûr, notre relation n’est pas restée platonique. Sur le plan sexuel, je pensais que tout allait bien aussi. Jusqu’au jour où mon amoureux s’est fait distant et où j’ai surpris une confidence à son meilleur ami. « Au lit, Sandra, c’est pas le pied ! » Ulcérée, je l’ai prié de faire sa valise.
Quelques mois plus tard, je n’ai pas su résister à Luc, un clone de Brad Pitt. J’étais persuadée que nous roucoulions de concert. Je commençais à imaginer un avenir semblable à un lit de roses auquel ajouter un berceau. Un parfum inconnu, quelques mails : j’ai découvert que le fourbe me trompait, pire s’accommodait sans vergogne de sa double vie. J’ai versé un seau de larmes, me suis juré de ne plus m’attacher. J’ai terminé mes études, me suis lancée à corps perdu dans mon boulot.
Un jour de mai, il est entré, jeans, bottes, chapeau, guitare en bandoulière, aventurier façon Indiana Jones : Le distributeur avait avalé sa carte bleue. Je ne sais pas ce qui m’a fait fondre : le look, le regard bleu, la guitare... Toujours est-il que j’ai accepté son invitation à un concert de son groupe le lendemain soir. Nous sommes rentrés ensemble... chez moi. Mon besoin de tendresse, il le comblait avec les refrains qu’il me chantait de sa voix un peu rauque mais si douce à mon oreille. Il ne roulait pas sur l’or mais ça ne me gênait pas de loger et nourrir un artiste, persuadée que son heure de gloire viendrait. Elle a tardé. Lui est devenu ombrageux, coléreux, violent. A la seconde volée, j’ai alerté mes deux frères qui l’ont délogé manu militari. J’ai songé à avaler une boîte de somnifères puis décidé d’en finir avec ce cinéma, de me passer des hommes qui ne savaient que me poignarder dans le dos.
Jusqu’à ce que je remarque qu’un collègue me regardait avec des yeux de merlan frit. J’ai commencé à le voir avec des yeux neufs : du charme, de la délicatesse, de l’élégance, un Richard Gere. Avec Jean, j’avais tout ce qui pouvait me rendre heureuse : tendresse, amour, sexe à mon goût. Quand il m’a demandé de l’épouser, fleur bleue, j’ai versé ma larme et dit oui. Le doute est venu parla suite, rongeant mes nuits avec les souvenirs de mes expériences désastreuses.
Et aujourd’hui, devant le maire et les invités, dans ma robe de satin blanc, j’ai dit NON parce que m’est revenu en tête un dicton cher à ma grand-mère : Le chat mordu par un serpent craint même une corde.


Jaws

Un gosse est couché sur son canot pneumatique. Il remue nonchalamment l’eau avec ses mains. Il n’y a pas de réelle intention de navigation derrière ses mouvements ; couché sur le ventre, le dos rougi par les premiers rayons du soleil, il cherche tout au plus à se rafraîchir. Vue du dessous, dans l’immensité bleue, l’embarcation gonflable apparaît comme un animal pataud auréolé de petites vaguelettes. La caméra se rapproche tandis que Wagner joue son leitmotiv. Les mâchoires se referment avec davantage de férocité sur les chips. Les regards sont vissés sur l’écran. L’œil de Spielberg vient se coller juste sous l’embarcation et on sait déjà que ça n’annonce rien de bon. On anticipe le drame qui va se dérouler. Il n’y a pas de suspense mais on reste figé, retenant son souffle, comme si on était sous l’eau avec le monstre. On regarde la silhouette ridicule du bateau, les crêtes et les creux qui en sortent, et on a envie de mettre en garde l’inconscient qui y somnole – moins par empathie que par désir de pimenter le duel – mais on s’abstient, par peur du ridicule : les événements sont inéluctables. On a déjà vu le film dix fois et à chaque séance, c’est le même carnage. On pourrait se lasser mais non, on regarde encore et encore, avec la même tension dans tout le corps. Je suis sûr que c’est dans un moment pareil que Bush s’est étranglé avec son bretzel. On est tellement crispé que c’est avec soulagement que l’on accueille l’attaque du mastodonte. Brutale, violente, terrible, conforme au souhait que l’on n’ose pas s’avouer. Le sang gicle comme si l’enfant n’était qu’une outre remplie de liquide rouge maintenu sous pression. Il hurle pendant que les dents du robot hollywoodien lui labourent les chaires. Dans le salon tout comme sur le rivage, les poils se dressent. Les baigneurs, à la vue de l’aileron et de l’eau écarlate, se tortillent comme des sardines étouffant dans un filet. On se bouscule, on s’agite dans tous les sens, on invective, on supplie Dieu et on l’insulte tout à la fois. La bête peut bien bouffer les autres, pourvu qu’elle nous épargne, nous, les braves gens, qui n’avons rien demandé à personne. Devant le carré grésillant, on se détend en voyant les plaisanciers morts de trouille. On se dit qu’au final tout ça, « c’est pour rire ». Le petit Arthur n’a que cinq ans et, caché entre son frère et sa sœur, on l’a presque oublié. Mais il est bien là et chaque image de la boucherie a été archivée dans son cerveau.

Plus tard, Arthur emmènera son fils barboter à la piscine municipale. Mais dans la petite profondeur seulement ; là où on peut voir le fond…


Le bandit

Dès sept heures Basile, après avoir rangé son ardoise et son déjeuner dans les sacoches de son vélo, se lançait sur le chemin de l’école. L’hiver, chacun était tenu d’apporter du charbon pour alimenter le poêle ronronnant de la classe, Il fixa sur le porte-bagages un petit sac de toile contenant quelques boulets noirs et se mit en route. Le village était à sept kilomètres de la ferme de ses parents. Le garçon pédalait à travers le Causse, le long d’un muret de pierres sèches. Cet endroit désertique était occupé par un grand troupeau de brebis qui trouvaient leur pitance entre les plaques de calcaire. Basile croisait parfois le berger ; ils échangeaient des signes de la main, mais dans ce matin froid il n’était pas question de s’attarder.
En arrivant au village, il vit un attroupement devant l’école. Sur le perron le Maire et le maître d’école, tous deux en manteaux sombres et cols blancs, ainsi que Monsieur le Curé avec sa soutane noire, parlaient à voix basse en laissant échapper de petites volutes de buée dans l’air glacé et arboraient un air catastrophé. L’instituteur prit la parole : « Mes chers petits votre camarade de classe, Ernestine, a été suivie par un individu qui a poussé son vélo dans le fossé et l’a v… » Monsieur le Curé donna un coup de coude à l’orateur qui se reprit : « … volé ses affaires et l’a frappée. Ses parents l’ont emmenée en ville à l’hôpital, puis ils iront à la gendarmerie ; nous aurons des nouvelles demain. Mettez-vous en rang et rentrez dans la classe en silence. » Les élèves eurent du mal à se concentrer, tous aimaient bien Ernestine. L’intervention du Curé leur avait fait comprendre ce qui s’était réellement passé.
En hiver les enfants prenaient leur déjeuner dans la salle de classe sur les bancs installés autour du poêle. Les conversations allaient bon train :
« Le bandit, il est pas de chez nous.
- Paraît qu’il est tout noir, et qu’il a des yeux rouges qui brillent.
-Eh bé, moi, si je le rencontre, je le tue.
-Pauvre ! C’est lui qui t’aura d’abord. Faudra vite rentrer chez nous après l’école, peut-être qu’y veut en attraper une autre ou UN autre !
Un grand silence suivit cette affirmation. Les élèves se réinstallèrent à leurs pupitres mais les pensées ne pouvaient s’écarter de la petite fille partie pour l’hôpital et du bandit qui courrait toujours. A cinq heures le maître sonna la cloche qui annonçait la fin de la classe et aida les enfants à s’emmitoufler dans leurs écharpes, passe-montagnes et moufles. « Tout le monde rentre immédiatement à la maison. Pas de détour. »
Il faisait très froid et la nuit était presque là. Basile songeait avec angoisse qu’il ferait noir quand il traverserait le Causse désertique. Il pédalait de toutes ses forces, tournant la tête de temps en temps pour voir s’il était suivi. Le brouillard tombait mais il lui sembla distinguer une forme sombre. Il redoubla ses efforts. Soudain il entendit derrière lui, couvrant les crissements de ses roues sur les graviers, des claquements secs et réguliers. Non ! Le bandit était à cheval et il allait le rattraper. Vite, plus vite ! Basile était à bout de souffle, il avait l’impression que son cœur allait exploser, que ses jambes allaient le lâcher. Les larmes lui brouillant la vue, il ne vit pas la grosse pierre au bord du chemin et chuta durement.

Il était seul, le bruit avait cessé. Il vit que la lanière de cuir de sa sacoche était raide de gel. A chaque tour de roue elle frappait le cadre avec un claquement sec.

Adam, Eve et le chat

Au paradis terrestre, ce fut Eve que le chat rencontra d’abord et il aima tout de suite se blottir contre cette chair nue et douce. Quand il vit Adam, il ressentit une pointe de jalousie de n’être pas le seul dont Eve appréciait les câlins. Néanmoins, très vite il accepta l’homme car c’était deux jambes de plus où se frotter et deux mains de plus pour le caresser. Tel n’était pas le cas du serpent, créature tout en tige, sinueuse et insinuante, à la froideur répulsive. Pourtant Eve semblait subjuguée par les paroles qu’il lui débitait. Alors, le chat se hérissait et crachait pour éloigner l’importun.
Autre souci pour le chat, ces griffes rétractiles qui le démangeaient en présence d’une souris ou d’un oiseau. Hélas, au jardin d’Eden, il était hors de question de tuer. Ce jardin n’était pas grand et le chat l’avait exploré à fond, constatant que et de tous côtés il s’arrêtait brusquement. Au-delà, le vide et très loin, juste au dessous, un autre jardin, où des fauves donnaient libre cours à leur férocité sur d’autres créatures. Il se dit qu’il lui fallait absolument visiter ce monde. Il demanda à Adam de lui trouver un moyen de descendre jusque là-bas. L’homme ramassa des lianes qui pendaient d’un arbre très haut – au Paradis, les arbres montent jusqu’au ciel– et les tressa en une corde grâce à laquelle le chat put se laisser couler jusqu’à ce territoire d’en bas, qui n’était autre que la Terre.
Là, il s’en donna à cœur joie à guetter, chasser et dévorer les bestioles. Puis il remonta par la corde jusqu’à L’Eden. Le serpent avait profité de son absence pour enjôler la Naïve Eve. Le chat tenta de le chasser, mais le reptile, plus rapide, se détendit et le mordit.
A moitié mort, le chat se retira dans un coin et on ne le vit pas de plusieurs jours. Pendant ce temps le serpent put arriver à ses fins avec Eve et on connaît la suite : Dieu bouta le couple, et par la même occasion leur chat, hors du paradis. Ils furent propulsés vers le monde d’en bas sans même avoir utilisé la corde, avec juste la bonté divine en guise de parachute.
Le chat n’eut aucune peine à s’adapter au séjour terrestre qu’il connaissait déjà et où il reprit chasses et vagabondages. Adam et Eve au contraire avaient la nostalgie de ce jardin où ils n’avaient pas besoin de travailler pour vivre. Souvent ils contemplaient la corde par laquelle le chat avait fait l’aller retour, mais Adam n’était pas Tarzan ni Eve Liane-la-sauvageonne. Alors, faute de pouvoir remonter elle-même, Eve la curieuse dit au chat :
– Tu pourrais refaire une virée là-haut et tu me raconterais ce qui s’y passe.
Le chat aurait aimé faire plaisir à Eve, mais la corde qui se balançait lui rappela le serpent et il fit un malaise.
Cependant au fil des années, la corde se transforma car les lianes qui la constituaient étaient celles d’un banian, arbre dont chacune reprend racine et se développe en un nouveau tronc.
Eve montra au chat cet arbre qui s’élançait vers le ciel et qui ne ressemblait plus du tout au serpent si bien que le petit félin accepta de grimper : Une fois là-haut, il se replongea quelques heures dans ce monde de paix et de sérénité avant de redescendre sur terre et retrouver ses instincts sauvages.
Et désormais, il fit souvent le va et vient entre les deux mondes. Et au retour de l’Eden, avant de repartir à la chasse, il ne manquait jamais de venir se blottir contre Eve pour lui donner des nouvelles d’en haut et lui offrir câlins et ronron au gout de paradis.
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MessagePosté le: 23/05/2016 05:45:58    Sujet du message: Publicité

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