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Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Archives -> Archives 2016 -> Jeu 230 - bolides à talons
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Hori
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Messages: 1 827

MessagePosté le: 20/06/2016 20:09:49    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

Brain-car

- La manipulation du génome B08-78 est opérationnelle Madame.
- Ah ? Très bien ! Testons, testons !
Le test, c'est sur moi. Je suis le prototype le plus performant de la nouvelle expérience des labos Garwdwith, une industrie high-tech, la plus chère au monde.
La voilà la Garwdwith, sur ses petits escarpins qui claquent, c'est la directrice, une ancienne politique corrompue qu'on a remisée au placard. Du moins c'est ce qu'on pensait. Son placard, c'est un immense réservoir voué à la science et au progrès. Ça fait des jours que je cohabite avec les échantillons vivants ou non de toutes les espèces terrestres homologuées de nos jours : des gorilles amputés, des dizaines de rats aveugles et bicéphales, une femme-tronc, des enfants devenus complètement autistes, des robots de l'ancienne génération, obsolètes. Moi, je suis le B08-78. Aujourd'hui, c'est mon tour...
Personne n'imagine ce qu'est le fait d'être génétiquement jumelé à une voiture électro-magnétique... Ça fait mal... très mal... Jour après jour, l'alliage d'acier et d'aluminium se fond à votre épiderme. Le moindre recoin de peau, tous les os et cartilages sont délités et recomposés jusqu'à épouser les formes d'un habitacle généré par ordinateur... L'étouffement progressif des chairs détruites par le processus de métamorphose électronique rétrécit inexorablement les organes. Mais rien ne se fait d'un coup... Ces différentes phases s'effectuent tout au long de la journée...interminables journées de torture.
Je pense que Christa m'a vendu à Garwdwith... Au chômage, je ne payais plus sa pension alimentaire. Ou alors c'est Chlora. Quand je n'ai plus pu lui donner de l'argent de poche, ma fille m'a renié : à ses yeux, j'étais devenu pauvre et inutile. Je dois représenter un sacré pactole au vu de l'expérience que je représente. Je vaux des milliards : la voiture new-generation ou comment recycler les indésirables de la société en accessoires utiles à la collectivité... La brain-car utilise un tiers de cerveau humain pour la conduite intuitive et deux tiers de cervelle robotique pour la fiabilité. Mais la pompe motrice, elle, demeure humaine... Une énergie... gratuite.
Garwdwith s'approche, effleure la carrosserie, claque la porte avant.
- Allez ! lance-t-elle au chef de circuit. En reculant, elle coince son talon si élégant dans une bouche d'aération destinée à recueillir la salive de la mise en route. Ouais... quand on me chauffe, je salive beaucoup. C'est un procédé d'humidification destiné à refroidir les turbines qui déterminent la vitesse de propulsion. La Garwdwith a failli tomber. Elle jure. Elle est connue pour ça. Elle jure, elle gueule, elle frappe, elle vire... Une pourriture de dirlo !
Elle frappe frénétiquement sur le capot, m'ordonne de démarrer.
Mon cœur fait des bonds ... C'est une pompe pleine de sang... Un sang plein et chaud qui martèle l'aorte, impatient de servir. C'est comme un étalon qui renâcle en moi, juste avant de se cabrer, plein de fureur. Combien de chevaux, combien de chevaux en colère y-a t-il en moi ?
Dans quelques secondes, je saliverai à sec. Les turbines seront tendues comme des arcs, je prendrai mon élan... et au premier demi-tour, je foncerai sur elle. Je la défoncerai, la piétinerai, la buterai la Garwdwith ! Dans mon tiers de cerveau, il reste un petit air, un vieux truc que chantaient mes parents. C'est là-dessus que je m'apprête à démarrer... Et ça fait : « Allez brain-car de-la Garwd-with-eu, ton heure de gloire est - arrivée ! »


Sur la route de Memphis

La porte d’entrée de la villa claque, me tirant en sursaut de ma sieste. Jade a l’air bien énervée ! En retard, comme toujours. Perchée sur ses talons-aiguilles, serrée dans sa jupe cigarette, elle tente de franchir au pas de course les trois mètres qui la séparent de moi. De toute façon, la course, la marche, c’est pas son truc : je suis là pour la véhiculer. Mais pour voyager avec elle, faut avoir du coffre !
Elle voulait un coupé Mercédès, pour épater ses amies. Phil, prudent– elle a passé le permis cinq fois – a cédé pour une petite Clio, pratique, d’un beau rouge carmin. Le rouge, elle y tenait : la couleur va super bien avec ses cheveux blonds. Moi, ça me va aussi parce que quand elle fait connerie sur connerie et que je meurs de honte, au moins ça reste intérieur, c’est déjà assez pénible comme ça !
Bigre, elle a failli décrocher ma portière avant de poser son derrière sur le siège ! Cool, Jade ! Je sais pas où on va mais : ensemble bleu dur, escarpins blancs, carrossée comme pour un jour de gala, ma patronne, tous enjoliveurs dehors ! Quoi que, bleu, blanc, avec moi ça fait pas un peu franchouillard ? L’autoradio susurre « Sur la route de Memphis », mon tube préféré. Jade met fin rageusement à cette « lavasse d’un autre âge », dit-elle. M’en fous ! Je la sais par cœur.
Débraye, avant de passer la seconde ! Je sais, avec tes talons, c’est pas facile... avec tes ballerines non plus ! Accélère, on est à trente à l’heure, ça klaxonne à tout va derrière nous. Non, là, c’est un couloir de bus, tu veux prendre une prime, une de plus ?
Le centre ville, c’est l’horreur et on en sort rarement. Jade, elle est faite pour conduire à la campagne sur une petite route pour elle toute seule. Ou alors une très très large : sur la route de Memphis, peut-être et à moi les grands espaces.
Ouf ! Elle a eu du bol, la mamie qui a traversé sur le passage clouté ! Jade a freiné à mort et s’est cogné la tête. On pouvait pas la rater pourtant– enfin si, heureusement qu’on l’a ratée – avec son manteau et son chapeau vert chou, Elizabeth 2 en vadrouille. Le coup de canne sur le capot, qui l‘a reçu, qui va avoir une vilaine marque ? Eddy, à l’aide, je bous ! La patronne bougonne que la vieille faisait exprès de marcher comme un escargot et en dehors des clous. Quelle mauvaise foi !
Au lieu de redémarrer, elle inspecte son front dans le miroir de courtoisie : manquerait plus qu’un bleu la défigure. Je me calme en me chantonnant un couplet de la route de Memphis, la la la la la... On se traîne à nouveau sur deux kilomètres. Puis Jade me pose au milieu d’une ruelle et se précipite sur le trottoir où elle se met soudain à sautiller sur une patte en hurlant : son talon s’est coincé dans une grille d’aération. Un type vole à son secours, la prend dans ses bras : ils échangent un baiser passionné. Ils avaient rendez-vous ? La garce, elle se fait entretenir par Phil, il lui passe tous ses caprices et elle le trompe ! Les roues m’en tombent.
Quoi ? Le gredin se dirige vers moi ? Il ouvre ma portière avec délicatesse, s’installe et manœuvre en douceur pour me garer le long du trottoir. Jade et les créneaux ? Mission impossible.
Ma foi, j’apprécie d’être traitée ainsi. Le mec est beau, costume de cuir, genre aventurier, un peu rétro. Ma colère bat de l’aile. Je me prends à rêver que sa liaison avec Jade dure, qu’il revienne souvent caresser mon volant et qui sait, m’emmène un jour sur la route de Memphis : je l’aurais enfin ma vie d’ange !


La Corvette

Brrr, il fait un froid de canard. Il est déjà loin le temps où j'étais bien au chaud, là-bas dans mon usine. Sur la chaine d'assemblage, le bruit courrait qu'on serait toutes choyées, que le mois de décembre était un bon mois pour sortir. On nous surnommaient les chanceuses de noël, prédestinées à faire briller les yeux de nos futurs propriétaires au soir du réveillon. Les employés sifflotaient Jingle Bells en nous bichonnant. Pas question de sortir sans une peinture impeccable, des chromes lustrés, un coffre et des portières graissées. Tiens, j'entends le garage qui s'ouvre. C'est sans doute pour moi.
" Oh, merde! Gérard, c'est quand que tu vas te décider à boucher cette foutue grille d'aération. Je viens encore de bousiller mon talon d'escarpin. C'est quand même ma troisième paire!
-T'inquiète pas ma Paulette. J't'en rachèterai des chaussures, et des plus belles encore. Aller, file te changer, on va finir par être en retard pour le réveillon. Je t'attends dans l'auto avec les cadeaux."
Gérard s'installe et se met à chantonner Jingle Bells.
Un frisson parcourt ma carrosserie. Me voilà toute émue d'entendre à nouveau ces quelques notes. Le sol se met à vibrer sous mes roues. Le ronronnement du moteur réchauffe ma carcasse endormie. Voici enfin venue l'heure de ma grande sortie.
" Oh Tonton, merci! Elle est magnifique. Rouge en plus! C'est le plus beau cadeau de Noël de ma vie."
Pierre est en admiration devant moi. Ses mains me caressent avec délicatesse et me donnent des frissons. Il m'explore de fond en comble, entrouvre mes portières, examine mon coffre, soulève mon capot. A chaque fois, il s'esclaffe enjoué qu'il est le plus heureux de la terre. Je devine que l'on va faire un très long chemin ensemble.
Il palpe mes roues, l'une après l'autre, pour s'assurer que je serai bien capable de dévaler le bitume. Même mon châssis l'intéresse. Il y scrute les moindres détails. Je me sens belle. Je suis fière de lui appartenir.
" Je peux aller l'essayer Tonton?
-Maintenant? Par ce froid?
-J'm'en fiche. Je vais mettre une veste. Faut que je la montre à Michel. Il va être vert de jalousie!
-Ok, mais sois prudent sur la route, fait attention de ne pas glisser. Il y a peut-être du verglas."
Pierre se précipite prendre son manteau. J'entends la porte claquer sur son passage. En moins d'une minute, nous voilà tous deux sur la route, impatients d'explorer le monde.
" Wouah! Elle est magnifique ta voiture Pierre! Purée, une Corvette! T'as de la veine toi. C'est pas moi qu'aurai un cadeau comme ça. C'est ton père qui te l'a payée? demande Michel.
- Non, c'est mon oncle Gérard. Tu sais celui qui vit en Amérique.
- Pfff. Moi j'ai l'air minable maintenant avec ma Simca 1000.
- Là-bas, elle fait fureur. C'est le dernier modèle. Les Amerloques ils ont tous des Chevrolet.
- Ah bon? Et Elvis, tu crois qu'il roule en Corvette en écoutant Jingle Bells? "
Pierre et son ami pouffent de rire. Un fou rire inextinguible, mémorable, scellant un peu plus leur amitié et se promettant de se retrouver chaque après-midi.
Les lendemains se sont succédés. Après avoir fait le bonheur de Pierre, d'autres m'ont succédé. Trente années sont passées.
A Noël, quand résonne Jingle Bells, je sais qu'il pense à Michel, à ce fou rire inoubliable et à nos longues journées passées à dévaler l'asphalte devant les copains envieux.
J'ai une place privilégiée dans le cœur de Pierre. Je serai à jamais sa préférée. Sa toute première voiture de collection au 1/18eme de Dinky Toys.


230 JPH 16

Comme d’habitude, le docteur Lloco arriva en retard à la réunion hebdomadaire du service de psychiatrie qu’il présidait. Son équipe de jour au grand complet l’attendait en bavardant autour d’un écran de télévision où deux nations s’affrontaient avec un ballon. C’est au cours de cette réunion que se réglaient les problèmes de la vie courante du secteur. Quelqu’un se leva pour remplir sa tasse de café quand le patron surgit et attaqua d’entrée.
− Ange von Orvath. Vous nous lisez son dossier, Li ?
Li Pa Foo, sa nouvelle assistante laotienne, extirpa une chemise de son cartable et d’une voix flûtée chanta ses notes.
« Ange von Orvath, petit fils d’Ödön von Orvath, le célèbre écrivain hongrois. Naissance le 9 décembre 1971 à Belgrade. Premiers troubles bipolaires diagnostiqués à vingt trois ans, aggravés par des troubles de l’identité dissociative. Perd sa mère à trois ans quand son escarpin, coincé dans une grille d’aération, la fait trébucher sous les roues d’un quinze-tonnes. Se prend aujourd’hui pour une voiture ».
Lloco grogna.
− Ça pose un problème ?
− Son compagnon de cellule se plaint de coups de klaxon nocturnes.
Lloco haussa les épaules. Il y avait pire, comme nuisance.
− Qu’il entre.
Une porte claqua. Ils allaient une fois encore devoir recadrer la plus célèbre voiture du service. Un infirmier lui désigna un siège.
− Assieds-toi là.
L’homme s’approcha de la chaise, la dépassa d’un mètre puis fit marche arrière en psalmodiant sa comptine favorite : « The wheels on the bus goes round and round ». Lloco se tourna vers son assistante.
− Qu’est-ce qu’il fabrique ?
− Un créneau.
− Bon, Ange, gare-toi et dis-nous comment tu te sens.
L’homme lui jeta un regard excédé.
− Moi, c’est 230 JPH 16.
− O.K, JPH.
− Vous pouvez m’appeler par mon prénom, 230.
Lloco soupira.
− Tu sais ce qui arrive aux véhicules qui franchissent la ligne jaune, 230 ? On les branche sur le secteur. Tu aimerais être une voiture électrique ?
Les yeux d’Ange traversèrent le mur.
− Mon père adorait les bagnoles. Je vous ai déjà parlé de sa DeLorean ? Il l’emmenait partout, la bichonnait, l’embrassait, sa voiture, c’était son bébé. Jamais il ne lui aurait fait de mal.
− Tes problèmes de ventre, ça s’arrange ?
Dernièrement, Ange s’était plaint de ballonnements.
− C’est pour la planète que je me retiens. Saviez-vous que les vaches sont responsables d’un tiers des gaz à effet de serre ?
− Oui, mais toi tu es une voiture, pas une vache, et une voiture, ça se vidange régulièrement. À quand remonte ton dernier contrôle technique ?
− Mon père, les voitures, il supportait pas qu’elles soient sales. J’avais beau me laver au savon noir, jamais je ne brillais autant que sa DeLorean.
− Ton père aimait surtout les vélos. Pas vrai, les gars ?
Un infirmier, d’abord surpris, enchaîna.
− Ça, pour sûr, les bécanes, c’était la seconde passion de ton père. Les vélos sans sonnette, surtout. Il roulait sans bruit dans les couloirs en veillant à ne pas réveiller les gens. T’aimerais pas être un vélo ?
Ange sortit de sa bulle et leur jeta un regard buté. Son père détestait les vélos.
− Moi, c’est 230 JPH 16.
Lloca céda.
− O.K, va pour une voiture. Mais plus de klaxon la nuit, compris ?
− Compris, chef !
Ange se leva et libéra sa place de parking en fredonnant sa chansonnette d’un air mutin.
« The horn on the bus goes beep, beep, beep,
beep, beep beep,
beep, beep, beep.
The horn on the bus goes beep, beep, beep,
all through the town !
»


Pistache

C’est la clé qui tourne dans le contact qui me réveille. Je veux remuer, et le châssis grince. Le frein à main est encore en place.

C’est la nuit. Je suis garée dans une impasse, où l’asphalte se transforme en chemin de terre et le trottoir en bas-côté ourlé d’herbes folles. Vers la route, un horizon lointain d’immeubles éclairés de milliers de petits carrés jaunes. Vers le chemin, un horizon proche et noir de frondaisons agitées par le vent. Mes roues sont pleines de boue.

Il y a sur le trottoir un escarpin vert pistache, le talon coincé dans une grille d’aération.

La pluie tombe uniformément sur ma carrosserie également pistache, elle dégouline comme si c’était sur des cheveux, et je me rends compte que dans une vie antérieure, j’ai dû avoir des cheveux.

De cette vie antérieure, je ne sais rien. J’ai l’impression de naître dans un corps qui n’est pas le mien, un corps inerte, lourd, métallique.

L’inconnu assis sur le siège du conducteur allume la radio. C’est I go to sleep de Sia. Sur Nova. C’est ma station favorite, il me semble. Cette chanson est la seule chose dont je me souviens depuis mon réveil : je l’avais toujours dans la tête et j’en plaisantais régulièrement avec quelqu’un dont le visage reste flou. Nous la reprenions en cœur.

L’inconnu semble sur le point de desserrer le frein à main, puis se ravise. Ses mains sont poisseuses, je sens un liquide sur le volant et le frein. Il sort brusquement sous la pluie et ouvre le coffre. Je sens qu’il en déleste le compresseur et de menus objets, le triangle de signalisation d’accident, le gilet jaune, un bouquet de fleurs en piteux état. Il s’en va vers le sous-bois.

Je suis obligée de l’attendre sous la pluie, les phares allumés. J’essaie de désembourber mes roues, mais je comprends que je ne peux rien faire seule : il faut que l’inconnu desserre le frein à main, passe une vitesse et dirige le volant. J’ai hâte qu’il revienne. J’ai envie de découvrir la sensation de la route sous mes roues.

L’inconnu revient enfin. Dans le coffre, je sens un poids lourd, celui du long paquet enroulé dans une bâche noire que l’il vient de placer. Un pied nu en dépasse.

Il revient s’assoir à l’intérieur de moi, claque la portière et chantonne I go to sleep.

Cette chanson fredonnée avec sa voix est ma madeleine de Proust. Je me souviens brusquement que l’escarpin vert, c’est le mien, que j’avais perdu en courant. Que c’est mon pied nu qui dépasse du long paquet. Que la Clio pistache, c’est ma voiture.

Que l’inconnu, c’est mon mari.


Dans de beaux draps

Depuis que j’ai perdu mon boulot et que ma femme m’a claqué la porte au nez, je squatte ce coin de trottoir, allongé sur une grille d’aération, mes débuts de SDF. La journée se traine, morose. Et puis voilà que déboule, pétaradant et trompetant, un étrange défilé de vieux tacots. Toute la gamme est là, des aïeules anguleuses et trébuchantes, genre taxis de la Marne, jusqu’aux plantureuses américaines des années 50. Une berline toute blanche vient mordre le trottoir avant de s’arrêter devant moi. C’est une élégante aux formes élancées, aux ailes interminables et galbées comme des jambes de star, un délire de courbes, l’ivresse des débuts de l’aérodynamisme. En sort une jeune femme au look années folles, aussi belle et classe que son carrosse. Elle se précipite vers le bureau de tabac d’à côté, en sort un instant plus tard paquet de clopes en main, me bouscule au passage et pousse un cri : le talon de son escarpin s’est coincé dans ma grille grabat. Elle a beau tirer, rien à faire. C’est moi qui parviens à la libérer. En plus d’un sourire craquant, la voilà qui se penche et pose un baiser sur ma joue. Ce pourrait être le début d’une idylle. J’ai 32 ans et je ne suis pas si mal. Mais déjà elle remonte dans sa voiture. Ah comme j’aimerais être cette voiture ! A peine ce vœu formulé que j’entends une petite voix tout près :
- Chiche !
Je divague ou bien c’est vraiment une bonne fée prête à m’exaucer ? Ce serait une grande première. En réponse, j’acquiesce de toutes mes forces.
Sitôt dit, sitôt fait. Je suis maintenant entre les mains de la belle conductrice. Sa chevelure inonde et caresse mon siège, ses mains cajolent mon volant, son dos, ses fesses, ses cuisses épousent mon cuir, ses pieds jouent avec mes pédales une partition sensuelle d’accélérations, ralentis et reprises fulgurantes. Tout mon être n’est plus qu’un tsunami d’extases.

Mon antique tableau de bord est doté d’un autoradio dernier cri, qui diffuse toutes les informations sur cette manifestation motorisée rétro et ses participants. J’apprends qu’elle doit se terminer par un gymkhana sur l’hippodrome de Longchamp et que ma dulcinée s’appelle Carole.
Maintenant, la radio susurre la chanson : « Pour un flirt » : Pour un petit tour, au petit jour…entre tes bras…entre tes draps.Cette scie m’obsède, je suis un homme après tout, je veux aimer cette femme en homme, mais pour l’instant, c’est comme voiture que je dois l’éblouir car nous arrivons sur l’hippodrome. Quand vient le tour de Carole, je me donne à fond, me souvenant de mon passé sportif. Je triomphe des épreuves avec brio.
On nous applaudit et davantage encore aux résultats : Carole et moi, nous remportons le premier prix. Si je n’étais voué au blanc, j’en rougirais. Elle fait un speech tout en caressant ma carrosserie : « C’est grâce à cette merveille, quel bonheur de la conduire, de ne faire qu’un avec elle. »

Entre tes bras…Entre tes draps…

Elle m’aime sur 4 roues, elle m’aimera sur deux pieds. Bonne fée, je veux redevenir un homme !
- Déjà ? Attends un peu il faut que je règle quelques points, sinon…
- Non non tout de suite !
- Bon, tu l’auras voulu…

Ça y est, j’ai retrouvé forme humaine, mais… mais, je comprends pourquoi la fée hésitait à cette transformation si précipitée : je suis à nouveau un homme, mais j'ai gardé l’âge de la voiture, une Hispano-Suiza 1929 : j’ai 92 ans. Même si par extraordinaire tu m’y acceptes, Carole, je me demande bien ce que je pourrai faire entre tes bras…entre tes draps !



Midnight-Express


Mes phares l’ont vu ! Cette grande godiche a laissé son escarpin transparent au sol. Ah, elle est belle, en train de déambuler, de gerber son plaisir, accrochée aux bras de l’autre truffe, tenant à peine son rôle de bouée dans ce naufrage.
Ferrari orange pétant, j’arrivai une poignée d’heures plus tôt à la soirée, aux bras de la belle, les cheveux blonds, longs, ramenés d’un seul côté de son visage, un air décoiffé, un air savamment faussement décoiffé. Moi, des rayures noires le long de ma carrosserie, des grosses jantes à en faire jalouser les Monster Trucks, et une sono d’enfer. J’observai, amusée, ces fêtards se trémousser quand ils m’avaient entendu hurler Higway to Hell en arrivant dans la place.
La soirée fut des plus ennuyantes. Les caisses crades d’étudiants faisaient mine de ne pas me voir, enflées de rivalité, et mes appels de phares insistant n’y changeaient rien. Pour éviter de trop ronger mes freins, je m’occupais en espionnant les êtres organiques. Ma belle Cendrine apparaissait sur la terrasse par intermittence, de plus en plus décoiffée. Une bouteille en verre à la main que seule sa bouche pouvait chausser tant elle la gardait jalousement, elle était flanquée aux côtés d’un prince pas charmant du tout, abruti, imbibé d’alcool et de belles phrases destinées aux beaux yeux de la blonde. C’est marrant comme les yeux en question, en ces occasions frivoles, ne signifient pas la même chose pour le dragueur et pour la belle innocente. « T’as un beau cul, laisse-moi fourrer mes mains dans ton décolleté ! » C’est ce qui revenait à mes rétroviseurs. Et la voilà qui continuait à boire, et à se coller de plus en plus à lui. Voulait-elle se déglinguer le bide au houblon et à la pomme de terre jusqu’à sa mise en bière ? Comme pour me répondre, elle vida la bouteille, et, manquant de trébucher sur une grille d’aération, elle franchit la porte pour aller danser.
À l’intérieur, la musique techno atteignait le volume suffisant pour éclater les neurones des jeunes soiffards. Mon pare-brise vibrait.
Le beau bal d’Halloween… Baiser en costume, rien de plus excitant. Sorcières et brigands, Joker et Catwoman allaient de tous côtés soulager leurs fantasmes. La grande nunuche n’était pas trop dans le thème, déguisée en princesse, mais il faut bien reconnaître qu’elle était la reine de la soirée. Ses bras fins et gracieux, son sourire étincelant, ses joues d’enfants - très rouges - son corps de femme toute en courbes, elle embuait mes pensées. Elle m’avait conduite ici, me caressant de ces doigts doux, me maitrisant de ces pieds habiles, je m’étais laissé faire.
À sa dernière apparition sur la terrasse, elle s’était définitivement vautrée sur la grille en coinçant son talon et son prince vampire la relevait avec peine.
À ce moment précis, j’aperçois la chaussure désormais orpheline. Trop saouls pour s’en rendre compte, ils avancent déjà vers moi. La paume qui soutient Cendrine descend habilement contre ses fesses, la belle resserre son étreinte, une main contre le torse du Don Juan, l’autre s’aventurant en dessous du nombril. On ouvre ma portière droite, le siège passager est baissé à l’arrache, on claque la porte. Mon pare-brise vibre. Mes phares sont rivés sur la pantoufle de verre. Je ne peux pas m’évader, moi l’homme au déguisement de citrouille transformé par Marraine la grosse truite en bolide. Le lendemain, je reviendrai ramasser la chaussure afin de retrouver sa propriétaire. Dans un concert curieux, minuit sonne.
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MessagePosté le: 20/06/2016 20:09:49    Sujet du message: Publicité

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