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232a : Les textes

 
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tobermory
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MessagePosté le: 01/08/2016 20:11:43    Sujet du message: 232a : Les textes Répondre en citant

Thermidor

Par le hublot du Céphée, Marc fixait Jupiter, fasciné. Il l’avait observée à maintes reprises depuis la Terre avec son télescope. Dans son souvenir, elle était floue et semblait irréelle, lointaine. À présent, il en distinguait chaque détail. Il se sentait comme un grain de poussière face à cette géante qui régnait sur les lieux comme un souverain dont nul n’aurait eu l’audace de défier la majesté. Sur sa droite, Europe, l’un des 67 vassaux du Seigneur, grossissait à mesure que le vaisseau s’enfonçait dans l’atmosphère ténue, révélant des entrelacs de ce qui ressemblait à des canaux d’ocre creusés dans la glace. Marc considéra les autres passagers : tous semblaient excités et heureux. 379 volontaires qui, tout comme lui, avaient dû se plier à des batteries de tests physiques et psychologiques, avaient ensuite participé à la loterie et gagné l’immense privilège d’être les premiers vacanciers du système solaire externe ; et tout cela gratuitement. Quand on savait que seuls ceux dont le solde du compte bancaire comptait au moins six chiffres pouvaient s’offrir ce genre d’excursion, on se devait d’être heureux, ou du moins reconnaissant envers son employeur. Mais à mesure que le sol d’Europe se rapprochait, l’angoisse de Marc s’intensifiait.

Pendant la descente, Il observa avec une désillusion indicible la ville qui était censée accueillir les pionniers. Une structure en forme de dôme transparent abritait un lacis de tubes dans lequel filaient des cylindres qu’il identifia comme le moyen de transport local. Cela lui évoqua les réseaux pneumatiques utilisés au siècle dernier pour le transfert de liquidités dans les centres commerciaux. Pas d’espaces verts, pas de lacs. Cela ne ressemblait en rien aux images que la compagnie avait présentées. Le Céphée s’immobilisa dans le dôme tandis que les passagers, impatients de découvrir leur lieu de villégiature pour les quatre semaines à venir, s’excitaient comme des puces vers les sorties de la navette. Après sept semaines d’un voyage rythmé par des séances de sport obligatoires, Marc comprenait leur empressement, mais il commençait à se demander ce que cette destination avait de si extraordinaire. Oui, ils étaient les premiers. Et après ? Les premiers à être enfermés dans une boîte pendant un mois à respirer de l’air en conserve dans ce qui ressemblait à un hôpital aseptisé ; et même si Jupiter remplaçait la lune, est-ce que ça en valait vraiment le coup ? Il se trouva ridicule, lui qui se moquait allègrement des pigeons qui faisaient la file pendant des heures pour être les premiers à acquérir le dernier modèle d’I-Quelque-Chose. Il réalisa soudain qu’il avait fait la même chose. Oui, il était parmi les premiers. Et après ?

Marc sortit de la navette d’un pas lent et consulta sa montre : 28 juillet 2116, 19 heures. Cela ne voulait rien dire ici, mais avant de partir, lui et Laure avaient synchronisé leurs montres. Cela donnait à Marc un repère dont il avait bien besoin. Le Soleil diffusait une lueur timide sous l’horizon et il n’aurait pu dire si c’était l’aube ou le crépuscule. Il se sentait si seul à 6 millions de Kilomètres de chez lui. Jamais il n’aurait dû partir. Il aurait dû écouter sa femme qui, à cette heure, devait être en train de préparer le dîner qu’elle prendrait seule.

Quand la nouvelle d’offrir un séjour sur Europe avait fait le tour des médias et des réseaux sociaux, presque tous les employés des six sociétés philanthropes s’étaient rués sur l’aubaine. Laure avait fait une moue dubitative et lancé un regard sombre à son mari :

— Et toi, tu trouves ça génial ?

— Ça l’est, non ? Tu imagines ce qu’on nous offre ?

— Justement, avait-elle répondu en haussant un sourcil, perplexe, ce qu’on vous offre coûte des millions. Mais peut-être qu’ils ne sont pas très sûrs de leur coup et qu’ils ont besoin de cobayes…

— Tu es vraiment pénible avec ta méfiance, avait répondu Marc exaspéré.

Il avait passé les tests et gagné à la loterie. Après tout, ce n’était que pour 18 semaines.

05/08/2116 – Extrait du journal de Marc

Ils nous ont attribué nos chambres et nous ont autorisés à rester dans le dôme pour deux jours européens – une semaine terrienne. Entre deux séances d’entraînement, je passe mon temps à contempler le croissant de Jupiter, toujours présente à l’ouest. Elle semble immuable, tandis que Io et Ganymède, bien visibles à l’œil nu, semblent aller et venir au gré des heures. Il y a une éclipse solaire chaque jour ; je l’ignorais. 5 autres navettes sont arrivées. Nous sommes maintenant plus de 2000. Demain, nous commençons le premier jour de travail. Il y a 90 Km de tubes à placer dans l’océan souterrain avant de parvenir au sous-sol.

18/08/2116

Certains ont refusé de travailler et ont exigé de contacter la Terre. Il leur a été permis de rester inactifs sous la condition de ne plus être nourris. Les contacts avec la Terre sont exclus. Certains ont repris le travail, d’autres pas. Je ne sais pas s’ils iront jusqu’au bout. Laure, si seulement je t’avais écoutée…

Découvertes

Elle ne décolérait pas ! Pourquoi avait-elle, une fois de plus, obéi à son père ? Déjà cette idée de faire partie du personnel, incognito, pour tout apprendre de la société, lui avait fortement déplu. Mais impossible de s’opposer au grand patron de Nid, la célèbre marque d’agro-alimentaire. Elle était sa fille unique et, forcément, elle devait en hériter même si elle n’en avait absolument aucune envie.
D’après les premiers renseignements qu’elle avait pris, la planète Europe n’offrait pas pour elle un grand intérêt : une sphère de glace avec une température extérieure de -150°. Mais le CE ne savait plus quoi faire pour distraire le personnel, en lui procurant des sensations fortes. Et si, en plus, le gouvernement s’en mêlait… Ils avaient juste oublié de préciser que pour couvrir les quelques cinq cent quatre-vingt-onze millions de kilomètres aller et idem au retour, douze semaines seraient nécessaires. Les navettes spatiales avaient beaucoup évolué, mais pas encore assez ! Le groupe allait donc être mis en sommeil profond et ne se réveiller qu’à l’arrivée. Parmi les deux cent personnes volontaires, seulement une travaillait sur le même site qu’elle. Le jeune homme, pas très beau mais bien fait et musclé s’était présenté au moment de l’embarquement et elle s’était dit que, finalement, ce séjour ne serait pas si catastrophique.
Europe n’était pas exploitée pour ses richesses minérales, inexistantes, alors elle avait été aménagée en base de vacances, la première hors de la planète Terre. Le « village » était composé de maisons en forme d’igloo disposées en étoile autour d’un dôme central. Totalement transparent il permettait d’admirer des paysages à couper le souffle. Mais, toujours rageuse, elle n’avait pas quitté sa chambre depuis une semaine, s’y était même fait servir les repas et avait beaucoup lu. Tant pis, pour l’instant elle n’avait envie de parler à personne et il lui restait quand même cinq semaines pour revoir Denis, Daniel, elle ne savait plus. De plus, toutes les animations étaient organisées autour de sports de glisse ou d’ascensions de banquises glacées. Or, en bonne sédentaire, devoir enfiler la combinaison et l’énorme casque avec son système respiratoire intégré, la fatiguait à l’avance.
Il était fou de joie ! Dès qu’il avait vu l’annonce sur l’intranet, il s’était inscrit. Lui, l’insignifiant agent de maintenance des robots, n’aurait jamais pu s’offrir un tel voyage. Et puis, le jour du départ il avait rencontré une jeune femme qui l’avait fortement impressionné. Décidemment ce voyage se présentait sous les meilleurs hospices. Cependant, bien que depuis huit jours sur la planète, il ne l’avait pas encore revue. Qu’importe ! Lui, le sportif de l’extrême, était bien décidé à s’adonner à toutes les activités proposées. L’équipement spécial n’était qu’une formalité et il passait toutes ses journées « dehors ». La veille, il avait vécu une expérience inoubliable : une plongée dans l’océan souterrain. Dans la couche de la glace la moins épaisse un puits avait été creusé et il était alors possible d’aller nager dans cette eau cristalline où vivent, dans une totale obscurité, des organismes bactériens. De puissants projecteurs avaient permis de découvrir des concrétions, sans doute volcaniques, aussi splendides que terrifiantes ! Demain, après le patinage sur l’anneau de vitesse, il irait à l’observatoire. Europe étant un satellite de Jupiter, il était possible de voir des images de cette dernière projetées sur écran géant depuis la lunette astronomique. Pourtant, tout en profitant au maximum de son séjour, il ne pouvait s’empêcher de penser à la jeune femme. Mais où était-elle passée ?

Il fallait quand même qu’elle sorte de cette maudite chambre. Si elle voulait le rencontrer, il devait au moins se rendre dans un des restaurants ou une des salles de relaxation puisqu’il était exclu qu’elle pratique une quelconque activité extérieure. Puis, en consultant la brochure, elle avait choisi d’aller à l’observatoire. Pour s’y rendre, elle avait emprunté un long tunnel ouvrant de temps en temps sur des grottes creusées dans la glace par des artistes qui y avaient réalisé de somptueuses sculptures. Dans le Jupitarium, elle s’installa confortablement pour tenter d’apprécier la beauté des images. Soudain on lui tapota l’épaule. Elle se retourna vivement. Il était là.
- Bonjour … Justine. Vous vous souvenez ? Je suis Daniel.
Brune, cheveux mi- longs, d’immenses yeux bleus, Dieu qu’il la trouvait jolie.
- Bonjour, oui, ravie de vous revoir.
Un sourire malicieux transformait son visage en lui donnant un charme fou.
- Vous permettez que je m’installe à vos côtés ?
- Avec plaisir !
Il avait fallu qu’ils quittent le très vieux continent pour aller se rencontrer sur cette lointaine planète du même nom. Aussi les semaines suivantes furent-elles exclusivement consacrées à de conjointes et mutuelles découvertes…

Navette-Paradis

Gérald était commercial dans la très importante entreprise Galaxie-import/export qui employait environ trente mille personnes. Travailleur modèle aux dents longues, il se démenait pour ne pas rester perdu dans la masse des salariés répartis sur plusieurs continents. Cet homme, sorti d’une grande école de commerce et conscient de sa valeur potentielle, fut extrêmement flatté de se voir convié dans le bureau du directeur des ressources humaines. Un peu inquiet tout de même, se demandant quelle erreur il avait pu commettre ou quelle mission lui serait imposée, il prit le métro spatial qui reliait Lyon à Moscou et une heure plus tard pénétra dans les locaux de la maison-mère.

« La valeur de mon travail est enfin reconnue ; mon entreprise nous offre 18 semaines de vacances, tous frais payés. Nous serons logés dans des pavillons individuels insonorisés et isolés avec une vue imprenable, toutes les activités, tous les repas seront pris en charge par l’entreprise. C’est une chance inouïe et je ne la laisserai pas passer, n’oublies pas que je n’ai pas pris de vacances depuis deux ans !
– Mais Gérald, tu n’es pas sérieux, c’est très loin Europe!
– Avec les Navettes-Paradis c’est à six jours de la Terre !
– Passer quatre mois et demi sur une planète gelée, non merci. Je n’aime pas les sports d’hiver !
– Lucas et Océane feront du ski, du patin à glace et…
– Lucas et Océane seront en classe ! Tu ne crois pas qu’ils vont manquer un trimestre de cours. Quant à moi, pas question de laisser tomber mon job aussi longtemps. Tu pars seul ou tu ne pars pas, de plus je n’appelle pas ça une reconnaissance mais une mise à l’écart ! »

Le matin du départ arriva et la famille se présenta à l’embarquement de la navette-Paradis. Océane et Lucas rêvaient de cette incroyable aubaine depuis qu’ils savaient pouvoir mener de front études et vacances ; Les aménagements high-tech leur permettraient de profiter au maximum de ce séjour de rêves. Leur mère avait fini par se laisser convaincre de participer à cette merveilleuse aventure. Il lui serait possible de continuer ses écrits dans le calme et sans (c’est ce qui l’avait décidé) se soucier de ménage, cuisine ou courses harassantes. En dix-huit semaines elle aurait le temps de boucler son livre sur les flux migratoires vers l’Europe au XXI ème siècle. Ils prirent place sur les confortables couchettes du transporteur et se sourirent lorsque le ronronnement de la turbine se fit entendre. Ils voyageraient en état léthargique pour se réveiller à l’arrivée. Avant de sombrer dans le sommeil, ils se dirent joyeusement « au revoir, à bientôt ! »

Dans son bureau sobre aux meubles laqués blancs, le DRH de Galaxie-import/export alluma son écran pour assister au décollage de la troisième « navette-paradis ». Il surveilla l’embarquement, recompta chaque voyageur entrant dans le sas en les nommant mentalement. Trois cents personnes, comme dans les deux premiers voyages. En l’espace de trois ans Il avait réussi une coupe sombre de neuf cents employés inutiles, qui coutaient très cher à l’entreprise. Des travailleurs dont le salaire était bien supérieur à ce qu’ils rapportaient. Le bien-être du capital humain était un concept qui n’avait plus cours depuis longtemps dans le monde du travail. Le gouvernement général finançait ce projet sur plusieurs continents…Il fallait aussi penser à la menace de surpopulation. Seule la croissance économique comptait.

Dans exactement six jours, la navette-Paradis frôlerait Europe sans s’y poser et continuerait son voyage pour rejoindre les deux transporteurs précédents, en orbite autour d’une petite planète à l’autre bout de la Galaxie. Leurs occupants devaient être réduits à l’état de squelette à présent !
Encore trois expéditions de vacanciers et il aurait rempli son contrat.
Avec le sentiment du devoir accompli, il prit sa veste et descendit déjeuner à la cafétéria de l’entreprise.

Par Jupiter !

Le vaisseau atterrit sur le sol d’Europe avec la plus grande douceur. Le commandant de bord échangea un regard entendu avec son copilote : pour une fois les passagers ne trouveraient rien à redire.
— Ah ben quand même, pas trop tôt !
— C’était longuet, en effet…
Le pilote soupira. Quelle riche idée de la part de la Compagnie de leur faire parvenir en live les commentaires de la cabine des passagers – bien sûr à l’insu de ces derniers ! Les Grands Patrons tenaient à ce que l’équipage recueille les réactions à chaud de ces messieurs-dames, afin d’améliorer le service pour les prochains vols payants.
« Longuet »… A l’époque où l’Homme accomplissait ses premiers voyages vers la Lune, le trajet Terre-Europe aurait nécessité une vingtaine d’années. Ils venaient d’accomplir ce périple en une semaine, et ces ingrats se plaignaient. Rien que le voyage aller-retour leur bouffait déjà quinze jours de vacances, gémissaient-ils ! Les pauvres chéris…
Sur le papier, le concept promulgué par le gouvernement ressemblait pourtant à une bonne idée : l’entreprise offrait à ses employés volontaires un voyage spatial tous frais payés en direction d’Europe, suivi d’un séjour de quatre mois en pension complète dans une base de luxe du satellite, destinée à une future clientèle aisée… La compagnie Star Trip pourrait ainsi tester les réactions des « clients », et ceux-ci, dès leur retour, feraient de la publicité en clamant leur enthousiasme sur tous les réseaux possibles et imaginables. Un plan gagnant-gagnant. Ils avaient juste oublié une règle psychologique de base : la gratuité s’accorde mal avec l’enthousiasme. A l’évidence, les dix imbéciles qui s’étaient portés volontaires avaient pour seules motivations la gratuité en elle-même, et la perspective de bénéficier d’une durée de congés six fois supérieure à leur ordinaire.
— Bon, ils vont s’occuper de nous, oui ?
Excédé, le commandant murmura à son copilote :
— Va les calmer avant que j’en bute un.

— Vous avez sans doute consulté au cours de votre voyage la documentation que nous vous avons fournie. Vous connaissez tous, je suppose, l’histoire d’Europe et sa relation avec Jupiter ?
— …
— Ce n’est pas grave, enchaîna la guide touristique avec un sourire crispé, nous allons réviser notre mythologie ! Vous savez bien sûr que Jupiter est le nom romain de Zeus, le roi des dieux de la Grèce antique ?
Deux ou trois touristes hochèrent la tête, les autres continuèrent à la fixer d’un regard vide. La guide soupira. C’était pire qu’elle le craignait.
Le groupe d’employés résidait dans la base Europa Paradise depuis six jours, et déjà elle n’en pouvait plus. Rien ne semblait les intéresser, à part la qualité du service et la composition de leurs repas. Allons, se rassura-t-elle, d’ici peu ils s’émerveilleront du spectacle que nous leur réservons : dès que le soleil se couchera à l’horizon, Jupiter leur apparaîtra dans tout sa splendeur, ceint de ses anneaux scintillants, sa Grande Tache Rouge trônant en son centre.
Elle reprit :
— Europe était donc une princesse phénicienne dont Zeus tomba follement amoureux. Pour la conquérir, il l’aborda sous la forme d’un taureau blanc. Puis il l’enleva et la transporta sur son dos jusqu’en Crète, où il reprit forme humaine et s’accoupla avec elle. Ils eurent trois…
— Europe, salope !
Le groupe entier explosa de rire. Le plaisantin, fier de son succès, fit un clin d’œil coquin à la guide. OK. Laissons tomber la mythologie, décida-t-elle. La nuit tombe déjà. Une dernière explication sur ce qu’on va voir, et basta.
— La Grande Tache Rouge de Jupiter est un immense anticyclone, d’une taille supérieure à celle de la Terre. On parle d’anticyclone parce que c’est une zone de hautes pressions, dont les vents tournent…
— Bon, pour écouter la météo, on pouvait rester sur Terre, hein !
Le reste du groupe ricana. Décidément, pensa-t-elle, Monsieur Plaisantin est en pleine forme ce soir.
Tiens ! Mais était-ce une lueur d’intérêt qu’elle lisait dans leur regard ? Ils semblaient même captivés, tout à coup ! Que se passait-il ?
Elle se retourna pour profiter elle aussi du spectacle, et ne fut pas déçue : Jupiter était désormais très visible. La Grande Tache Rouge aussi. Trop. Elle semblait deux fois plus grande que la dernière fois qu’elle l’avait observée. Non, trois fois… Mais… Elle grossissait encore ?
L’explosion fut silencieuse mais efficace. Elle balaya tout sur son passage : base, vaisseau, Terriens, tout redevint poussière en quelques secondes, rendant à Europe sa surface immaculée.

— Quand même… Tu exagères, parfois !
— J’exagère ? tonna Zeus. Ils te colonisent, ils nous emmerdent depuis des jours, et en plus ils te traitent de salope ? Et attends, ils ne se seraient pas arrêtés là : tu imagines les hordes de touristes pleins aux as qui auraient débarqué ? Tu as vraiment envie de finir comme la Terre ?
— Non, bien sûr… Ne te fâche pas, mon chéri. Allez, on repart à zéro !
— Ma petite princesse !
— Mon grand taureau !

Monsieur Jousse

-
- Et il y des platées entières de beignets de cristal !
- Ca a quel goût ? demanda l'enfant, excité par cette évocation culinaire si surprenante.
- Un goût de glace à la Chantilly mais c'est comme si tu croquais dans un nuage !
- Ca doit être bon ! saliva l'enfant. Tu pourrais m'en faire ?
- Non ! Il n'y a que sur la planète Europe qu'on trouve du cristal comestible !
- Et après ? Raconte encore ce qu'il dit papa !
- Papa dit qu'on mange des crottes de mouches en gelée et des yeux de libellule confits, c'est le nouveau caviar ! Et aussi des bouchées de Strecnum, un gaz pétillant ! Ca craque dans la bouche !
- Et les desserts ?
- Les desserts, si tu savais ! On mange du diamant à la crème, de la poussière d'étoiles qui fait comme du sucre glace ! C'est très énergétique, dit papa, et extrêmement nourrissant !
- Comment sont les Européens ? demanda l'enfant rendu fou de curiosité.
- Ils sont blancs ! Tout blancs ! Ils ont été sélectionnés, tu comprends ! On prend les meilleurs !
- Et quand c'est qu'on va aller voir papa ?
- Il faut attendre que les résultats soient positifs et on ira le rejoindre, promis !
Une lueur fluorescente inonda la pièce et Mme Jousse, le cœur battant, courut vers la lumière. L'hologramme de M. Jousse apparut dans la pièce. Il avait vraiment beaucoup grossi, pensa Madame Jousse... encore plus que la dernière fois... M. Jousse sembla vouloir parler mais aucun son ne se produisit et l'image virtuelle finit par disparaître aussi vite qu'elle était apparue.. Monsieur Jousse avait eu un drôle de regard... Un regard presque désolé... triste ? Tout cela devenait un peu étrange.
Après l'engouement des premières semaines où l'hologramme racontait la découverte d'un site totalement dépaysant, voilà quelques temps que son époux peinait à apparaître et plus encore à parler... Et cette prise de poids si visible... c'était inquiétant, lui qui était déjà si corpulent de nature...
Invoquant une panne magnétique, Maman Jousse rassura son enfant, le baisa au front et quitta la chambre.
-
En l'an 2169, après que divers épisodes de canicule apocalyptiques eurent ravagé les terres agraires du vieux continent, incendié les autres terres du globe terrestre et fait périr ses habitants, un vent terrible tournoya sur les plaines et vallées des climats tempérés et acheva de consumer ce qui restait des champs et des herbages. Affamées, les bêtes finirent par mourir. Les mers, trop vite réchauffées, tuèrent la vie sous-marine et il n'y eut bientôt plus de réserves piscicoles: il devint difficile de manger. Les survivants du cataclysme gagnèrent les villes et cette marée migratoire sans précédent acheva de réduire, à des rations drastiques, les denrées alimentaires des habitants. Le gouvernement de la supra-structure qu'était le Vieux Continent décida d'essaimer sur la planète Europe - satellite de Jupiter et en travaux depuis un siècle- en vue de la survie des générations futures. Après une campagne de sensibilisation à ce projet de colonisation, le gouvernement offrit l'opportunité de séjourner plus de quatre mois sur Europe, aux frais de l'Etat, des congés payés en quelque sorte. C'était les Comités Européens de Colonisation qui décrétaient quel salarié pouvait se voir offrir le privilège d'y aller. Mais on cherchait, en réalité, des testeurs volontaires. Henri Jousse, dont l'efficacité professionnelle était établie, fut le premier testeur accepté. Le testeur s'engageait à honorer les quatre repas quotidiens obligatoires et ce, pendant dix-huit semaines. A l'issue de cette période nécessaire à une certaine assimilation organique, on aurait assez de données pour déterminer si la nouvelle nourriture (basée essentiellement sur des insectes confits qu'on avait en élevage, des gaz gélifiés et du diamant pilé) pourrait perpétuer l'espèce européenne. Passé ce délai, on invitait sa famille à le rejoindre.
Un eugénisme ostensible prédisposait à peupler Europe par l'implantation des colons blancs. La pérennité de la race exigeait de l'isoler pour la démultiplier à nouveau et recouvrer enfin, sa suprématie.

Beaucoup plus loin, sur Europe, You Branc entra dans le bureau du président. On travaillait dur ici. Les infrastructures de loisirs dont on avait privilégié l'édification pour berner les vacanciers-testeurs avaient ralenti les autres constructions nécessaires à l'implantation du nouveau gouvernement.
- Monsieur le Président, les tests Jousse sont terminés.
- Ah ! C'est opérationnel voulez-vous dire ?
- Oui, Monsieur le Président. Nous commencerons demain.
- Bien ! Le président se frotta les mains à l'idée de la viande juteuse qui égaierait le prochain repas. Les beignets de cristal, le diamant pilé, le Strecnum géléifié ne valaient pas les protides qu'on trouvait dans la viande ! Et les testeurs blancs, gorgés de lipides, fourniraient la meilleure chair du moment.
- Passez au suivant You, voulez-vous ? Nous allons en avoir besoin, sous-entendit le président en pensant aux grands travaux qu'allait mener l'élite des colons.
-

L’eau noire

« Et toi ? demanda Chimène, après quelques secondes de silence à contempler les ténèbres par un hublot.
- Moi aussi, j’ai mis mon bulletin de candidature dans la grande boîte du hall d’entrée, comme tout le monde, soupira Farid.
- La grande boîte décorée avec des néons en forme de sabre-lasers et des autocollants du ministère de l’Espace…
- …et le concierge qui offre une figurine du vaisseau à chaque candidat.
- J’avais donné la figurine à ma fille ; elle l’utilise comme doudou. A l’heure qu’il est, elle regarde les étoiles en pensant que je prends du bon temps… »
Chimène et Farid se turent. Ils se connaissaient à peine ; l’une dirigeait le département des finances, l’autre était agent comptable. Deux étages donc deux mondes différents. Les circonstances les avaient rapprochées ; moins il restait de monde à bord et moins on avait à qui parler.

Le Louzeau était l’ancien vaisseau amiral français, démilitarisé et offert par le gouvernement à la société dans le cadre d’un partenariat public-privé. De plusieurs kilomètres de long, il avait été construit selon les normes des bâtiments civils, avec de larges coursives et toutes les commodités des vaisseaux de croisière, mais il arborait encore les grandes plaques bleues honneur - patrie - valeur - discipline sur la superstructure. L’équipage civil s’était régalé à manœuvrer un vaisseau légendaire tel que le Louzeau, et les employés avaient apprécié le charme suranné des fumoirs lambrissés, des bibliothèques et des carrés.

Tous les employés avaient pris des selfies devant Jupiter, lorsque la planète géante avait entièrement rempli la vue des hublots. Puis le vaisseau était passé derrière Jupiter et les communications avec la terre avaient dû s’interrompre. La dernière photo de Chimène sur Facebook, destinée à sa fille, la montrait en train de lever une coupe de champagne devant la grande tache rouge de Jupiter. Depuis Europe, le lieu de villégiature, aucune communication ne serait possible. C’était la source principale de fantasmes des employés : dix-huit semaines de congés payés sur une lune exotique, à étrenner le tout premier hôtel de luxe d’Europe. Toujours dans le cadre d’un de ces partenariats public-privés destinés à relancer l’industrie et le tourisme français.

« J’ai soif, dit Farid.
- Il reste un magnum de Don Pérignon, un pack de Despé, deux briques de lait entier, et trois bouteilles de produit à lentilles.
- Et en nourriture ? »
Chimène ne répondit pas.

Europe ! Sa surface sinistre, martyrisée jusqu’au sang, striée de plaies rouges ! D’agréables monticules à franchir, sensations garanties en motoneige, assuraient les tours opérators. Sa quasi-absence d’atmosphère, sa température invivable, plus basse que sur les pôles terriens ! Une confortable combinaison d’astronaute, au graphisme audacieux et dont la petite-nièce de Lady Gaga fut l’égérie, et le tour était joué. On avait réaménagé le site scientifique en complexe hôtelier : soleil artificiel, piscines, serres, salles de spectacles…Un site entièrement dédié au bien-être des vacanciers.

Il aurait simplement fallu que le Louzeau ne se crashe pas dessus.

Le gigantesque vaisseau était peu manœuvrable dans l’atmosphère ténue d’Europe, insuffisante pour freiner son approche. Il perdit trop d’altitude et la gravité de la lune se faisant sentir, il bascula en tournant sur lui-même. Les machines à gravité artificielle tombèrent en panne et un maelström d’objets divers et d’employés paniqués virevolta dans les coursives. L’impact volatilisa les bâtiments en béton et la glace autour. La carlingue surchauffée du Louzeau, conçue pour résister à une attaque nucléaire, trembla mais résista ; le vaisseau s’enfonça dans la glace dans un craquement feutré, et celle-ci se reforma immédiatement dans son sillage.

Et la petite centaine d’employés survivants comprit vite que son sort était infiniment moins enviable qu’un trépas rapide dans l’explosion d’un vaisseau contre un immeuble.

Europe ! Sous sa glace, son immense océan à la profondeur insondable ! Ses eaux noires compactées par une pression dantesque ! Cette immensité opaque, nouée de courants invisibles, dont les soubresauts fendent parfois la glace et rejettent des vapeurs rouges…

Chimène trace un smiley sur la buée du hublot. Il fait froid maintenant. Elle est assise sur une étagère qui fait office de siège dans le vaisseau qui gite à 90 degrés. Autour d’elle, elle a entassé couvertures, bouteilles de tout liquide potable, goodies de la société, maquettes des autres vaisseaux de la flotte, comme autant de doudous dérisoires. Loin en dessous, là où elle a laissé le corps de Farid, on entend le cri de la carlingue compressée et le sifflement de minuscules voies d’eau. La dernière fois qu’elle s’est aventurée en bas pour chercher de la nourriture, elle n’a pas pu descendre dans les soutes, à demi-inondée par une eau noire, un peu visqueuse.

Une eau qui s’étire en tentacules fébriles, en silhouettes graciles qui, peu à peu, explorent les entrailles de l’intrus...

Bien Plus haut que l’Olympe

Le plus beau cadeau aux salariés depuis 1936 et les Congés payés, 130 ans auparavant.18 semaines de congé sans rien débourser, tous frais pris en charge. Certes, il y avait une condition à la clé. Ces vacances fabuleuses, pas question de les passer à Venise, pas plus que sur une île du pacifique ou au cœur de l’Amazonie. Destination imposée, et digne de la science-fiction d’antan : Europe, la plus petite des 4 lunes de Jupiter, à 750 millions de km de la Terre.

Le projet « Vacances olympiennes » avait été concocté par le Ministère de l’Exo-tourisme et celui du Travail et de l’Aliénation . Un programme en partenariat avec Solsys (Solaris System), une agence de voyage déjà organisatrice de séjours sur Mars.

Europe, une sphère aride, glace lisse et mini cratères, qui comme les ex Pays-Bas culminait à 150m. Pourtant les vidiopubs de Solsys parvenaient à rendre attrayante la quinzaine de formules de vacances qu’elle offrait là-haut :

Formule Découverte : Visitez les cratères, bassins, failles, plaines de glace, en toute sécurité.

Formule Aventure : La liberté avec ses dangers, sans surveillance vidbrother, ni suivi génétique ni contrôle cérébral. Soyez les premiers à pénétrer dans les zones balisées au rayon Z+ (« inexploré »). Des découvertes stupéfiantes vous attendent. Décharge de responsabilité obligatoire.

Formule Max de glace : éclatez-vous en escaladant glaciers et crevasses et en vous enfonçant dans les gouffres mystérieux.

Formule Europe Lune de miel : un voyage de noce inoubliable, le romantisme du clair des 4 lunes. Soyez l’Adam et l’Eve de ce nouvel Eden.

Formule Lune de miel Bis : un nouvel élan pour votre couple. A 750 millions de km de la Terre, oubliez les tabous, donnez le vertige à vos sens.

Formule Sciences : découvrez les origines de la vie en observant les bactéries anaérobies du sous-sol.

Et encore, des Formules Patinage, treckking, canoe sur cascades trampoline sur geysers etc.

Eva était partante. Elle avait eu une jeunesse intrépide, fan de sports à risque. Restait à convaincre Eric, a priori peu enthousiaste. Quand elle avait lancé que vu le libertinage du maître de l’Olympe, l’orbite de Jupiter devait être imprégnée d’une aura aphrodisiaque, l’œil d’Eric s’était allumé. Le ciel, un bon plan pour monter au septième et s’envoyer en l’air avait-il plaisanté avec un sourire égrillard. Après trois ans de Pacsplus, le couple était en panne de ce côté-là. Lui, demandait toujours plus et elle, toujours moins. Finalement ils s’inscrivirent pour « Aventure ». Après une batterie de tests, ils furent expédiés sur les lieux, transfert en télétransport en raison de la distance.

Sur place, Eva éprouva un choc devant cet univers figé, aux éclairages changeants, modulés par la lumière réfractée au travers des anneaux de glace entourant l’astre. Eric lui tenait la main et elle était heureuse qu’il communie avec elle dans cette exaltation d’être là, debout au bord de l’infini, le cœur s’emballant d’un afflux de sentiments et sensations trop grands pour lui.

Puis l’aventure commença. Des combinaisons à nanorégleurs leur assuraient des conditions de température, pression et oxygénation terriennes. Aux arrêts, ils utilisaient le resting-buble, champ de force ménageant une bulle dans laquelle ils pouvaient se mettre à l’aise.

Eva s’émerveillait du comportement d’Eric. D’ordinaire mollasson (en dehors de la bagatelle) et timoré, il se révélait ici volontaire et audacieux. En maintes occasions il la sauva au péril sa vie. Un héros, un prince charmant inespéré, qui la faisait fondre. Dans l’intimité de la bulle ils firent et refirent l’amour, extases inouïes sous les astres inconnus. Sans même le secours de « Lune de miel bis » leur couple renaissait. Magique !

Sauf que de retour sur terre, Eric redevint le mollasson timoré. Quand Eva évoquait leur périple, dévidait les Cinéclics pris là-haut, il hochait la tête d’un air hébété. Rien à en tirer à part des borborygmes, comme s’il cachait quelque chose. Elle l’espionna et trouva des Cinéclics portant les dates du séjour là-haut, mais sans rien du contexte « européen » : Ciel bleu, sable fin, cocotiers ; et Eric sur la plage ou au lit avec des filles canon. Mêmes dates, deux réalités incompatibles. Digne du chat de Schrödinger.
Eva s’en ouvrit au Ministère, qui lança une commission d’enquête. Conclusions : supercherie. Solsys n’avait expédié personne sur Europe. Les touristes de l’espace étaient restés dans les annexes de l’agence, coiffés de casques à interfaces sensorielles. La lune Europe, l’aventure, le héros Eric : du virtuel calqué sur les aspirations d’Eva, numérisées lors des tests. Les sensations, les émotions : réelles, mais générées par impulsions neuronales. Et puis, un big bug : L’ordinateur de Solsys qui lance Eric sur un programme érotique au lieu de celui d’Europe.
Le couple s’est dépacsplussé, car toutes les filles courent après Eric depuis qu’Eva a déclaré « C’est sa libido qui a fait péter un câble à l’ordi ! »

Effets secondaires

2086
La liste des inscriptions était ouverte. Nous étions nombreux à avoir postulés afin de partir loin des nuisances terrestres pendant près de seize semaines. Notre entreprise avait adhéré au dispositif gouvernemental "Europe-Economie".
150 ans après les premiers congés payés, cette avancé sociale était une véritable révolution. Depuis plusieurs années, les médias dénonçaient les dangers des séjours de vacances terrestres. Le cumul du réchauffement climatique et de la pollution des mers avait, au fil des années, transformé les territoires historiquement touristiques en véritable bombe à retardement sanitaire.
La chaleur estivale était devenue un fléau à combattre. Le sud de la France était désormais classé en zone désertique dangereuse. Les incendies répétés de ces dernières décennies avaient décimés toute végétation. Les rayonnements ultra violets n'étant plus stoppés par l'atmosphère saturée de substances chimiques, les derniers habitants avaient dû se résigner à porter des combinaisons spécifiques pour ne pas périr de brulures solaires. Plus aucune famille ne vivait en dessous de la diagonale sèche Bordeaux - Besançon.
Le bleu azur de la mer cachait des concentrations exponentielles de composés toxiques, véritables cocktails de perturbateurs endocriniens, métaux lourds et solvants. Les alertes répétés des précurseurs du siècle dernier étaient restées lettre morte jusqu'à ce que l'épidémie mondiale de maladies neuro-dégénératives n'interpelle les politiques mondiaux. Plus un seul foyer n'était épargné par la sclérose en plaque, la maladie de Parkinson ou encore la maladie d'Alzheimer.
La sélection des salariés avait été drastique, sur les quatre cent-vingt inscrits, seule une centaine avait reçu un billet pour Europe. Les ressources humaines avait estimé que les employés les plus fatigués devaient être prioritaires. Grâce au médecin du travail, j'avais eu la chance d'être retenue. Mes six mois de dépression m'avaient beaucoup affectée et malgré une reprise à temps partiel, je restais encore très fatigable.
Nourriture, logement, voyage, tout était organisé et pris en charge par l'entreprise. Une véritable aubaine. Après six semaines de voyage en sédation profonde, je débarquais avec mes collègues sur le base Europe. Le centre de vacance, pressurisé et aseptisé était flambant neuf. Le complexe s'étendait sur quinze mille mètres carrés avec une centaine de chambres grand standing, un restaurant , une salle de spectacle et un centre SPA avec solarium.
Le rythme terrestre nuit et jour était reproduit grâce à un plafond de verre de haute technologie qui nous permettait de voir l'espace tout en bénéficiant d'un rayonnement lumineux mimant le cycle nycthéméral. L'équipe d'animation du centre était au petit soin et mettait tout en œuvre pour que nous nous reposions.
Ce furent les plus belles vacances de ma vie.
2088
Le médecin vient de m'annoncer que ma fatigue n'était pas dû à une rechute dépressive. Je m'en doutais parce que je ne m'étais jamais sentie aussi bien moralement et physiquement que depuis mes dernières vacances. J'avais retrouvé une énergie incroyable.
Mes examens ont révélé une tumeur cérébrale. L'immunothérapie pourrait me permettre de survivre encore six ou sept mois, mais la guérison est impossible. J'ai décidé de refuser tout traitement. Je veux profiter de mes derniers mois de vie et repartir sur Europe.
2126
La base spatiale Europe a définitivement été désaffectée. Plus de cinquante mille Européens sont décédés des suites de la procédure d'optimisation génétique subie à leur insu lors des séjours sur le satellite.
Cette mesure avait été secrètement mise en œuvre dès 2086 par les gouvernements des pays en voie de paupérisation afin de rendre les travailleurs résistants au burn-out et au surmenage. Ce dispositif avait rendu possible la promulgation de la loi sur les 36 semaines à 75h. La concurrence féroce des pays climatorésistants et le déclin économique avaient été endigués.
Il aura fallut une génération pour mettre en lumière les effets pervers des voyages Européens. C'est l'augmentation dramatique de la mortalité qui a révélé les effets secondaires désastreux des séjours sur le satellite.
Les rayonnements génomodificateurs en vigueur dans tous les centres de vacances Européens ont provoqués des mutations génétiques irréversibles. Ainsi, alors que les salariés devenaient insensibles à la fatigue et au stress, leur système immunitaire se renforçait au point de s'attaquer à leurs propres cellules provoquant des maladies auto-immunes et cancéreuses. Ces pathologies sont, aujourd'hui encore, la première cause de mortalité des moins de quarante ans.
Les derniers voyageurs viennent d'être rapatriés et seront hébergés dans un centre de réhabilitation génétique jusqu'à ce que la science découvre un moyen de réinitialiser leur ADN. Leur espérance de vie est estimé à trente mois.
La loi sur les 36 semaines à 75h devrait être abrogée dans les semaines à venir.

Europe A

Ils posèrent pied sur la surface du satellite. L’ère du tourisme stellaire débutait et elle était glacée. Sur la banquise d’Europe, les bikinis étaient proscrits et maillot de bain rimait avec des tenues trop grandes, trop grosses, trop blanches. Au moins, personne ne manquerait de glaçons dans son martini, se surpris à penser Michael. Émerveillé par la beauté de l’espace, de Jupiter et par la situation qui l’avait propulsé de son Oregon à l’assaut de l’astre galiléen, il ne pouvait ni mettre de détails sur le voyage ni sur les démarches qui avaient permis cette aventure. Il était là avec ses collègues et ils allaient passer trois mois loin du soleil, à seulement dix kilomètres de la mer en dessous de leurs pas.

Les chercheurs étaient récompensés pour leurs travaux qui avaient permis en l’espace de six années de modifier les navettes spatiales et de rendre accessible à l’humanité tout le système solaire. La vitesse des déplacements avait été décuplée, les vaisseaux les plus performants atteignaient Mars en une journée.
Son entreprise avait reçu le sésame et pavanait à toutes les conférences spatiales du globe. Il était logique quand la question du tourisme se posa sur la table, que les premiers billets furent offerts à la troupe prestigieuse. On rendait à César une feuille de laurier et on laissait la couronne aux actionnaires comme il est courant de procéder dans ce cas.

Ils ne restèrent pas longtemps à glisser sur la banquise. Un semblant de maître d’hôtel les attendait. Pour l’instant son costard était assorti aux tenues des visiteurs et son visage se résumait à une visière qui reflétait le paysage blanc et la lumière solaire. Il les invita à venir le rejoindre, agitant ses bras en un salut ; salut le plus enthousiaste que sa combinaison pouvait permettre et qui se résumait à faire une brasse dans l’air. Derrière l’astronaute se trouvait un dôme qui laissait entrevoir des végétations : les premiers légumes de l’espace poussaient. Michael le savait déjà : le reste de l’installation était souterraine et le maître des lieux allait les inviter à s’engouffrer dans les entrailles du satellite.

Ils descendaient dans la station et ce que Michael n’avait pas vu venir, c’est que le guide avait une tête et des gestes que trop familiers pour lui. Ils avaient ôté leurs casques et le doute s’était insinué : il connaissait ce visage à la mâchoire ferme et aux yeux sombres, cette chevelure brune, grisonnante sur les tempes et cette barbe courte, un style impeccable. Le quadragénaire avait des allures de star Hollywoodienne et c’était sûrement pourquoi son visage titillait Michael. Il les avait salués :
« Bonjour messieurs-dames, j’espère que vous avez fait bon voyage ! Bonjour Michael, suivez-moi je vais vous montrer la salle.
− H… »
Aucun son n’arrivait à s’échapper et l’exclamation de Michael mourut. Dans la tête du chercheur, tout devint flou. La seule image qui y résidait était la tête du guide qui l’emmenait dans la salle. Quand il avait accentué ce nom, Michael en avait perçu l’image, l’instant d’après il était dedans. Il ne sut pas comment ses pieds et le reste de sa carcasse avaient atterri dans la pièce. Le groupe était sûrement derrière lui et allait arriver mais pour le moment il était seul avec leur hôte. Il détacha son regard de la belle gueule pour s’attarder sur son environnement.

C’était une pièce circulaire, criblées de fenêtres du même genre : des hublots. Il s’attarda sur la vue que les lucarnes offraient : de l’eau… Pas un aquarium non, de l’eau à perte de vue : un océan … impossible. Il ne fut même pas surpris quand il crut voir un mouvement aquatique. Il posa de nouveau ses yeux sur la pièce. L’autre était assis derrière un bureau et attendait les yeux perdu dans le vague. Tout autour d’eux, un énorme bazar. Des piles de papiers étaient entreposées à même le sol, ainsi que des jouets et des chaises, certaines renversées. Michael reconnu le nounours dont la tête frôlait son pied. C’était son Pierrot, une peluche de son enfance. Dans le bureau, il y avait des copies, Michael en était certain… Elles étaient tâchées d’un rouge rageur, celui qu’il inscrivait avec son stylo Waterman. En face de lui, le visage de l’homme se déforma dans un rictus narquois, sa forme avait changé et Michael fit face à son jumeau dément :
« C’est nul, nul, NUL ! D pour le papier et l’encre ! »
Il hurla, et il ouvrit les yeux. Il s’était endormi devant la télé, chaîne d’info en continue. Le « guide » à la belle gueule était interviewé : John Morrow, chercheur en aéronautique ; l’homme qui avait piqué et les idées et le rêve de Michael. Pourquoi avait-il fallu qu’il croise sa route étudiant ?
Depuis trois mois, les vols vers Europe se multipliaient. Depuis trois mois, l’imposteur se pavanait et on avait eu l’audace de lui offrir un voyage spatiale. Depuis trois mois, Michael, professeur de physique de seconde zone, revivait ces vacances fictives. Cela faisait dix-huit semaines que les copies n’avaient pas eu de meilleurs résultats que C.


Manta

Elle s’efforçait de ne penser à rien tandis que son médecin s’activait sur les plaies de ses pieds. C’était d’anciennes lésions que rien ne parvenait à refermer, suintant comme des stigmates et dégageant une odeur de pourriture qui annonçait de loin sa venue partout où elle passait. Le traitement consistait à recouvrir les ulcérations de larves. En quelques jours, elles absorbaient le pus et stabilisaient les plaies. Elle recouvrait alors sa bonne humeur et l’usage de ses jambes, jusqu’à la prochaine rechute.
− Comment vont nos « vacanciers » ?
Un nouvel arrivage de Terriens avait æuropi dans la matinée au grand plaisir de la Gouverneure. Le médecin lui répondit sans quitter les plaies des yeux.
− Certains n’ont pas résisté au processus de cryogénisation. Le dégel... C’est une aubaine, nous manquions de reins et de foies. Les greffes sont en cours, le reste ira aux pièces détachées.
− Et le chef de la délégation, Martinez ?
− Il va bien. Je doute qu’il se rende compte de ce qui l’attend.
Sur Europe, on vivait sous terre, dans le Sanctuaire, pour échapper au rayonnement radioactif intense qui nimbait la surface de la planète. L’air était filtré, mais des poussières microscopiques de roche parvenaient à s’infiltrer dans les lieux de vie. Chez certaines personnes allergiques, des enfants surtout, ces scories nécrosaient les poumons et entraînaient à terme la mort par asphyxie. Elle s’installa dans son tube à lévitation magnétique et franchit le kilomètre vertical qui la séparait du vacancier. Martinez venait à peine de se réveiller.
− Où sommes-nous ? marmonna-t-il.
Sans répondre, elle lui tendit un casque. C’était un privilège royal d’ignorer les questions.
− Posez ça sur votre tête, nous allons visiter le Sanctuaire sans nous déplacer.
− Qu’est-ce que c’est ?
− Un déambulateur virtuel. Les invalides s’en servent pour se promener et garder le contact avec le reste de la communauté. On peut accéder à tous les lieux publics, interpeller les passants près des bornes interactives, se joindre à un groupe de badauds. Vous êtes prêt ?
− Je ne vois rien.
− Il n’y a rien à voir. Fermez les yeux.
Martinez obéit. Quelque chose frôla ses paupières, puis se colla à ses globes oculaires.
− Détendez-vous, ce n’est pas douloureux, juste désagréable. Vous y voyez, maintenant ?
Il se retrouva soudain au bord d’un lac de magma sombre, secoué par endroits de spasmes liquides qui projetaient des gerbes de lave vers la voûte. Un grondement sourd accompagnait ces manifestations instables de fureur naturelle, alimentées par les fragments de roche incandescente qui se détachaient de la paroi en surplomb.
− Cent mille degrés de granite en fusion. Nous lui confions tous nos déchets, rien ne lui résiste. Les déchets et les morts.
− À quelle profondeur sommes-nous ?
− Trente kilomètres sous la glace. C’est une station d’incinération intermédiaire, nous descendons beaucoup plus bas. Parvenir jusqu’au centre d’Europe est aussi difficile que s’échapper du système solaire. C’est notre but ultime, le terme de notre aventure. À condition de ne pas tomber à court de fulmicoton !
− Ne le prenez pas mal, mais je trouve étrange l’idée de vivre sous la glace. Pourquoi choisir un milieu aussi hostile ?
− À la surface, la radiation vous tuerait en quelques heures. Venez, je vous emmène à la mer.
Martinez eut l’impression de tomber dans le vide et s’agrippa instinctivement à l’accoudoir de son siège.
− Curieux, comme sensation.
− Gardez les yeux fermés et respirez profondément, vous devez avoir un problème d’oreille interne. Vous ne vous en rendez pas compte, mais le casque est truffé de neurotransmetteurs qui relaient à vos sens l’information du lieu visité. Ça sentait le souffre près de l’incinérateur, bientôt vous respirerez les embruns.
Martinez n’eut pas le temps de répondre. Il se retrouva soudain sur une plage fictive où l’eau irisée s’étalait aussi loin que le regard pouvait porter. Il leva les yeux vers le soleil artificiel, une chose oblongue et chaude en position fixe à l’horizon, diffusant une lumière aux reflets bleus. Le ciel était bas, mais le trompe-l’œil, parfait. Une végétation de type subtropical se partageait avec le sable l’espace laissé libre par l’eau clapotante. Il sentit que son amphitryon attendait un commentaire.
− J’aime beaucoup les nuages.
− Ils donnent de la profondeur et contribuent à préserver un degré d’humidité constant.
− Beau travail.
− Pour vous, Terriens, ce n’est rien ; pour nous, c’est le paradis, le seul endroit où l’œil se perd. Vous avez faim ? Non ? C’est dommage, il y avait du vacancier au menu. Exquis ! Quand le médecin a fini de prélever ce dont il a besoin pour soigner ses malades, il me cède le reste.
Un frisson parcourut l’échine du visiteur.
− On m’avait parlé de vacances...
− Dix-huit semaines, c’est exact. Profitez-en, parce qu’ensuite...
Elle éclata de rire et posa une main froide sur son hôte. Elle avait des yeux complètement verts, sans iris, écartés comme ceux d’une mante religieuse.
_________________
Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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MessagePosté le: 01/08/2016 20:11:43    Sujet du message: Publicité

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