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232b Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Archives -> Archives 2016 -> Jeu 232 Le Cahier d'été
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tobermory
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MessagePosté le: 22/08/2016 15:34:29    Sujet du message: 232b Les textes Répondre en citant

Défis

Depuis leur rencontre sur Europe, ils ne s’étaient plus quittés. Sur place, ils avaient consacré les cinq semaines restantes à mieux se connaître. De nature franche, elle lui avait avoué être l’héritière de Nid tout en s’empressant de lui affirmer qu’elle ne le souhaitait pas. Il l’en avait dissuadée, non pas par intérêt pécuniaire, mais parce qu’il estimait qu’il était de son devoir d’assurer la pérennité d’une entreprise créée voilà plus de deux cent cinquante ans.
Pour se plaire mutuellement, il avait accepté de passer du temps dans le complexe, tandis qu’elle s’était fait violence pour s’adonner avec lui à quelques activités extérieures, les moins ardues bien-sûr !

De retour sur Terre, ils avaient repris leur travail à l’unité de production d’aliments lyophilisés mais se retrouvaient le plus souvent possible. Le flirt devint idylle puis véritable relation. Malgré la désapprobation du papa et patron, ils vivaient ensemble depuis deux ans, filant le parfait amour.
Daniel était toujours un grand sportif et il avait, petit à petit, conduit Justine à aimer l’activité physique. Les débuts furent laborieux et… douloureux ! Mais elle y prit goût et, augmentant régulièrement les efforts, son corps en demanda toujours plus. Et puis c’était une bonne façon de se défouler après le travail tout en partageant de bons moments avec son compagnon. Ils pratiquaient notamment la course, le cyclisme, la natation, le kendo et le tir à l’arc, pour la concentration.
Après avoir participé à de nombreuses compétitions, ils étaient prêts à se lancer un défi de taille. Aussi avaient- ils décidé de s’inscrire à une grande épreuve avec obstacles et en pleine nature qui devait se dérouler sur l’île de la Réunion, l’année suivante. Et il fallait bien ce laps de temps pour se préparer : entraînement au marathon pour travailler l’endurance, jogging sur chemins accidentés, renforcement de la sangle abdominale, musculation des bras pour les épreuves de soulèvement de pierres ou de tirage de corde et enfin travail au trampoline pour mieux maîtriser les sauts. Quant au mental : ils se ressemblaient dans le désir de vaincre en se surpassant et de tout mettre en œuvre pour atteindre l’objectif. A deux ils étaient prêts à tout affronter.

La Réunion avait été évacuée voilà un siècle car, après une stupéfiante éruption du Piton de la Fournaise qui avait déclenché plusieurs tremblements de terre avec d’innombrables victimes, le gouvernement mondial l’avait décrétée zone inhabitable. Cependant il était possible d’y organiser des évènements sportifs sur de très courtes durées et avec un hébergement en structure légère démontable. Sur le plateau de Cilaos les navettes supersoniques déposaient les participants qui se rendaient aussitôt au campement monté près de deux sources d’eau chaude. Justine et Daniel s’installèrent dans leur bungalow de toile et partirent pour une ballade de découverte. De loin, ils aperçurent le village désormais en ruines et envahi par la végétation. C’était émouvant d’imaginer comment avait pu être la vie des autochtones dans ce lieu isolé, difficile d’accès, entouré de montagnes découpées en lames de couteau. Et le souvenir de ces falaises abruptes rougeoyant à la tombée de la nuit allait les accompagner bien longtemps.
Le lendemain, très fébriles, ils s’avancèrent sur la ligne de départ avec les quelques mille autres concurrents. Dans leur sac à dos : de l’eau, des barres énergétiques (de la marque Nid, bien-sûr !), des chaussures de rechange et une trousse de premier secours. Au coup de feu ils s’élancèrent pour un parcours de douze kilomètres. Ils connaissaient les principales épreuves mais ils n’allaient pas tarder à avoir beaucoup de surprises, notamment la descente d’un torrent encaissé dans un magnifique canyon et un passage en accrobranche avec une hauteur vertigineuse. Les pistes étaient très accidentées, avec beaucoup de dénivelés, et les jambes étaient mises à rude épreuve. Les bras avaient été tout aussi sollicités par le transport sur une centaine de mètres de sacs remplis d’énormes fruits de jacquier. Mais les amoureux n’en avaient cure, ils fonçaient droit devant et serraient les dents. Peu importe s’ils étaient sales, couverts de bleus et d’égratignures et si leurs corps souffrait, ils devaient absolument franchir la ligne d’arrivée.
Pour le dernier obstacle les organisateurs avaient prévu un saut au-dessus d’un feu. Des bûches avaient ainsi été disposées pour former un rectangle large de deux mètres. En apercevant de loin les flammes et les braises incandescentes, Daniel et Justine s’arrêtèrent. Le souffle court il lui dit :
- On y est presque ma chérie, tu ne dois pas flancher maintenant.
- De quoi tu parles ? Tu sais bien, qu’avec toi à mes côtés, je n’ai peur de rien et je me sens invincible !
Il sourit, lui prit la main et ensemble ils se mirent à courir pour s’élancer et sauter. Ils étaient si heureux… Le matin elle lui avait annoncé attendre un enfant et cela était bel et bien un nouveau défi !

Alea jacta est

Le guide a la stature d'un belluaire digne des arènes romaines... et jargonne, la plupart du temps, un sabir totalement inconnu...
J'ai accepté ce cadeau offert pour mon anniversaire : un pack multi-sports à la montagne. Mes amis ont mis beaucoup d'argent là-dedans. Je suis le célibataire endurci qu'ils chouchoutent comme l'aîné de leurs gosses... Je ne pouvais pas refuser un tel témoignage d'amitié... Me voilà en pleine nature, avec une bande de filles débiles et un mono qui ressemble à un Hercule mais façon Cerbère... J'ai donc quitté les travaux que requiert ma chaire d'enseignement de la langue latine à l'université, ces recherches qui me mènent au bord d'extases linguistiques quand la déclinaison latine offre les plus beaux épigrammes de Catulle, les récits des Métamorphoses d'Ovide, les Bucoliques de Virgile ...
Ca fait trois jours qu'on a commencé. Le forfait disait : « Dépaysement assuré pour ce pack sportif en pleine nature ! » En fait, on doit être en préparation d'une action commando : je suis sûr que les résistants anglais du SOE ne s'entraînaient pas davantage avant de se faire parachuter sur la France occupée... Après les randonnées en relief escarpé et les plongées dans les ruisseaux glacés, nous voici aujourd'hui au pied d'une falaise...
– Pour qu’un débutant progresse, il doit faire ses « armes » dit Cerbère, ses jambes musculeuses campées dans le sol, mains sur les reins. En escalade, il faut enrichir son répertoire gestuel : la falaise reste le meilleur outil pour le faire. Toi, Mélinda, tu commences, tu leur montreras l'exemple ! Surtout, arrêtez de gigoter vos pieds une fois montés, ok ? Les quittez jamais des yeux, vos pieds ! Et ne cherchez pas à l'aveugle la meilleure prise. JAMAIS. Je dois vous ramener vivants, compris ?
Conan le Barbare vient de clore le discours inaugural qu'il adapte à chaque épreuve.. Tous les matins, depuis trois jours, j'ai l'impression qu'on peut mourir en vacances...
– Bande tes muscles ! reprend le Goliath français à mon intention, et active-toi, tu nous retardes !
Ca va Rambo ! La bande annonce de ce navet ( en pleine guerre du Vietnam) disait : « Ce que les autres appellent l'enfer... il appelle ça : chez lui ! ». Eh bien voilà... Il est chez lui... et moi, je suis en plein enfer musculaire... Et je ne parle pas des joggings interminables après les bains de boue matinaux...
J'admire la sveltesse de Mélinda déjà encordée et en début d'ascension....
Mélinda ne ressemble à personne. Vêtue d'un tee-shirt sale et d'un esprit fondeur, toujours en position d'attaquante, ce n'est pas une fille comme les autres. Les autres, elles miaulent devant chaque site à photographier, portent des baskets assorties à leurs tee-shirts avant de porter des chaussures de sport, ne se mouillent pas la tête dans les torrents de montagne (ça casse les pointes des cheveux !!! ), réclament une selle rembourrée en silicone pour les randos en vélo, ne mangent pas de tout, exigent toutes les deux heures un arrêt pipi... Mélinda, elle est multi-sports... tout terrain et tout en finesse d'esprit. Je le sais, on a parlé ensemble de l'harmonie naturelle des éléments, de l'odeur résinée du vent, des panoramas spectaculaires et vertigineux, du reflet coruscant des torrents de montagne où frétillent les truites argentées...
Le guide décuple sa monumentale ossature et adopte la position du maître-nageur en train de surveiller une baignade agitée : fessier rigide, épaules droites, cuisses écartées... Il a l'air bien satisfait de son élève modèle... « C'est bien Mélinda ! » s'écrie Cerbère.
On ne peut pas rivaliser avec cette forme humaine à l'imposante musculature... Les plus beaux proverbes forgés à l'ère de la civilisation romaine ne valent plus rien perdus dans ces montagnes, au pied d'un colosse titanesque qui ignore tout de la poésie du monde et des phonèmes verbaux des conjugaisons latines... Face à l'abrupte paroi, je me sens nu comme un ver, malingre comme un enfant débile, totalement impuissant face aux exigences que requiert l'escalade : agilité, force, concentration, anticipation...

Quelques heures plus tard j'ai fini en rappel... accroché au Cerbère : l'humiliation publique...
Pourtant, le soir, quand il a fallu passer l'épreuve du feu, c'est moi qu'elle a choisi, Mélinda...
Elle a tendu son joli minois crasseux vers moi et pendant que son haleine parfumée au smoothie menthe-fraise me caressait les narines, elle m'a demandé de sauter par-dessus le feu avec elle. Comment refuser ? J'ai gardé mes chaussures, elle s'est mise pieds-nus ; j'ai hurlé de peur, elle a crié de joie. Et quand nous avons eu franchi l'obstacle, cette oréade des montagnes aussi fraîche et vive que les ruisseaux saisissants dans lesquels nous nous étions baignés, m'a susurré à l'oreille :
– J'aime les braves quand ils ont l'audace de leur faiblesse...
– Virgile ?
– Non ! Moi !
Allez comprendre... A l'impossible, nul n'est tenu mais la fortune sourit à ceux qui osent... Proverbes latins, bien entendu !

Le premier Kori

Planète Terre, époque inconnue.

« Et ça, vous savez ce que c’est les enfants ?
— Moi je sais, moi je sais ! C’est une photographie !
— Oui Canopée, c’est une photographie et tu peux nous dire à quoi ça servait ?
— C’est un truc avec les humains mais je suis pas sûre, c’est comme nos puces mémoire qui permet de rien oublier j’crois…
— Ce n’est pas tout à fait ça mais Canopée a raison : les humains utilisaient les photographies pour leurs souvenirs. Ce sont des images immobiles qui sont obtenues grâce à des systèmes optiques et une surface qui les recueille pour les capturer. Les humains les utilisaient pour montrer à leurs congénères des événements qui étaient arrivés dans leurs vies et pour les revoir ensuite.
Les images obtenues étaient de faible qualité comme vous pouvez le voir, mais elles nous laissent une trace de cette espèce et de ses inventions. Je sais que ça peut sembler abstrait, mais y aurait-il un volontaire pour me décrire la photographie ? Oui, Sténopé ?
— Il y a deux humains, je crois que c’est un mâle et une femelle. Ils ont les mains ensemble, on dit qu’ils se la tiennent, je crois. On a vu en cours qu’ils font ça pour danser je crois, donc je pense qu’ils dansent. Mais par contre je comprends pas, ils sont au-dessus du feu, ils doivent sûrement marcher sur un truc transparent.
À droite, il y a comme nos tours de désintégration, alors ils étaient peut-être en guerre, c’est sûrement pour ça qu’il y a du feu et qu’ils dansent, pour pas avoir peur.
— Merci Sténopé. Tu as raison : il s’agit d’un mâle et une femelle, en revanche il faut que vous arriviez à imaginer le mouvement, ce n’est pas évident. Sur cette photographie, les deux humains sautent par-dessus le feu et ils avancent du fond de l’image vers nous. Ils ne dansent pas même s’ils se tiennent la main. Sténopé… Un peu de calme ! Eh ! Écoutez-moi ! On n’est pas en récré ici, je vous rappelle qu’il y aura un devoir noté sur la sortie d’aujourd’hui !
Donc, avant d’être interrompue, je disais que Sténopé avait bien fait de parler de la tour derrière à la droite de la photographie. Ce n’est pas une tour de désintégration mais elle permettait aux humains de tuer grâce à l’él-ec-tri-ci-té, une énergie puissante pour une espèce primitive. Sa présence n’indiquait pas forcément une guerre car les humains pouvaient tuer sans raisons précises. Idem pour le feu, l’espèce humaine aimait le danger – anomalie génétique – et on suppose que c’est une des raisons de son extinction.
Oui Vespa, tu as une question ?
— Madame, l’image elle a été attrapée par un photographe non ?
— J’espère que vous avez entendu la remarque de votre camarade. Pour capturer les images, ils utilisaient un appareil qui était actionné par un homme : le photographe. C’est très bien Vespa ! Tu veux rajouter quelque chose ?
— Bah il devait avoir le feu au cul. »

La classe éclata d’un fou rire général et il faut dire que le jeu de mots était bien trouvé : l’incinération fessière correspondait dans l’empire Kori à des examens médicaux intimes réservés aux individus les plus âgés. Les culs-blancs prenaient une douce revanche sur la société aux fesses noircies et son zèle patriarcal.

Planète Terre, troisième millénaire après Jésus-Christ.

L’instant était parfait, Gareth était dans un état de grâce et il le savait. Huit ans qu’il s’était lancé dans la photographie. Huit années pendant lesquelles il avait parcouru le monde sur son scooter, un superbe modèle PX-150. Mais aujourd’hui il ne s’agissait plus de prendre des clichés de la cime des forêts amazoniennes ou de sa faune pour un quelconque magazine découverte.
Aujourd’hui Gareth avait son moment de gloire au bout de l’objectif, on lui avait fait confiance pour promouvoir le jeu télévisé qui ébranlait le monde du canapé : La jungle de la mort. Le cliché était parfait : un homme et une femme au premier plan – parité – et en dessous d’eux le feu qu’ils franchissaient en ne faisant qu’un. Touche subtile : le feu paraissait être un brasier sublimé par la présence lointaine des figurants à l’arrière-plan. Le fond était flou, le proche était net, aucun détail n’était laissé au hasard. Un seul déclic avait suffi, une seule photo.
Il découvrit l’image comme s’il n’en avait jamais vu. Il était là, tel Joseph Niépce éberlué par les murs de Saint-loup-de-Varennes sortis d’une boite noire. Et alors qu’il restait béat, accroupi à côté de la scène, il sentit une gêne :

« Qu’est-ce qu… Ah ! PUTAIN ! »

Le feu, énergie insatiable de l’univers qui ne se souciait pas de l’avenir ou du présent, avait décidé de faire bénéficier Gareth des bienfaits de la médecine Kori : pour lui, ce quadragénaire du maintenant valait bien un bicentenaire du futur.
Du reste, le photographe ne put plus jamais s’asseoir sur son scooter. Drôle de hasard : l’Amazonie et sa canopée furent soulagées de l’importun par la fleur rouge. Le Vespa quant à lui, tout objet inerte qu’il fut, savoura la première victoire des petits de ce monde face aux sombres postérieurs.

Pour Romain

Des murmures. L’obscurité.
Max prit peu à peu conscience d’exister. Les chuchotements s’intensifièrent en un brouhaha irritant tandis que, derrière ses paupières closes, les ténèbres se fondirent en une teinte orangée.
Il ouvrit lentement les yeux.
Sa première vision fut un mur blanc comme l’albâtre. Il cilla à plusieurs reprises et pencha la tête sur sa droite. Une très jeune femme, vêtue de manière à se confondre avec la couleur de la pièce, tripotait une molette sur un tuyau. Elle tourna lentement les yeux vers Max, comme si elle avait senti le poids de son regard. Ses traits se figèrent en un mélange de surprise et d’affolement. Sans un mot, elle se précipita vers la porte, la déverrouilla et sortit de la chambre.
— Attendez… bredouilla Max. Mais elle était déjà partie.
Le tumulte dans le couloir s’amplifia un instant avant de s’atténuer une fois la porte refermée.
Clic.

Une douleur vive lui tenaillait les pieds et irradiait jusque dans ses hanches. Ses deux mains bandées ressemblaient à des gants de boxe immaculés, et le tuyau que la fille avait trifouillé se terminait dans un cathéter planté dans son avant-bras.

Clic.

La porte s’ouvrit quelques minutes plus tard. Un homme en blouse blanche, l’air sévère, s’avança vers le lit, suivi par la jeune fille qui verrouilla la porte.

— Je suis le docteur Nguyen. Comment vous sentez-vous ?
— Je crève de mal aux pieds.
— Monsieur Martin… (Il fit une pause) Vous n’avez plus de pieds. Nous avons dû les amputer.
— Quoi ? balbutia Max, incrédule. Je vous dis que j’ai mal aux pieds ! Que m’est-il arrivé ?
Le médecin hésita. Il était sur le point de répondre quand Max reprit :
— Et où est ma femme ?
— C’est une douleur fantôme, éluda le médecin. C’est très fréquent. Vos pieds vous feront souffrir encore pendant un bon moment.
Max repoussa sèchement les couvertures, découvrant ses jambes dont les extrémités étaient bandées. Pas de pieds. Il resta coi. C’est quoi, ce délire ? Le médecin et la fille le fixaient sans mot dire, impassibles.
— Que m’est-il arrivé ? hurla Max au bord de l’hystérie. Où est ma femme, salopard ?
— Salopard ? s’indigna Nguyen dont le visage s’empourpra. Nous vous avons sauvé, espèce d’abruti ! Ayez au moins le courage de prendre vos responsabilités !
La diatribe du médecin ébranla Max. De quelles responsabilités parlait-il ?
Le DECT de Nguyen Vibra. Il le sortit de sa poche de poitrine, consulta l’écran et clôtura l’appel.
— Une urgence, dit-il froidement à l’infirmière. Je reviens dès que possible. La jeune fille resta un instant interdite. Elle n’avait jamais vu Nguyen perdre son calme devant un patient.
La porte s’ouvrit brusquement et une marée humaine s’engouffra dans la chambre dans une clameur qui fit sursauter l’infirmière. Merde, je n’ai pas verrouillé la porte !
Elle tenta de contenir l’assaut, en pure perte.
Des questions fusèrent simultanément de toute part et le crépitement des flashs éblouit Max qui se barra le visage de son avant-bras.
— Qui êtes-vous, bordel ? Qu’est-ce que vous me voulez ? hurla-t-il.
Un type se fraya un chemin dans la cohue. Il avait sous le bras une pancarte énorme qu’il brandit avec pétulance devant lui tout en prenant la pose aux côtés de Max. Les flashs crépitèrent de plus belle et le type posa la pancarte sur le sol, le long du lit.
— Monsieur Martin, commença-t-il solennellement, au nom de la Société des Jeux, je suis heureux de…
— Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? tonna une voix.
Nguyen bouscula les journalistes sans ménagement et darda l’infirmière de ses yeux noirs.
— Tout ce que vous aviez à faire était de verrouiller cette foutue porte ! Foutez-moi le camp ! Et vous aussi ! compléta-t-il à l’intention des journalistes.
La jeune fille sortit de la pièce, contrite, suivie bon gré mal gré par l’essaim de reporters bougonnant.
— Vous allez m’expliquer ce qu’il se passe, oui ou merde ? s’impatienta Max.
— Vous avez subi assez de stress pour aujourd’hui, répondit sèchement le médecin en faisant une injection dans le cathéter. Nous verrons cela plus tard. Reposez-vous.
Il sortit de la chambre.
Max tourna la tête vers la pancarte.
« Payez contre ce chèque… Un million… »
Il ne comprenait pas. Il n’avait aucun souvenir d’avoir vécu avant de s’être réveillé dans cette chambre.
Une infirmière entra. Une autre, plus âgée. Elle arborait un sourire bienveillant. Elle s’approcha du lit et lui tendit un magazine.
— Vous voulez bien me le signer ? demanda-t-elle timidement. C’est pour mon fils. Il est votre plus grand fan. « Pour Romain » précisa-t-elle en lui tendant un stylo.
La couverture du Paris-Flash titrait « CETTE FEMME VA MOURIR».
La photo fit naître des réminiscences qui se précisaient à mesure qu’il la fixait. 12 semaines d’épreuves de plus en plus périlleuses. Le dernier défi : un tapis de braises de 15 mètres à franchir. Et puis, le grain de sable. Lise tombe. Il la traîne tandis que ses pieds fondent. Elle s’embrase en hurlant. Et puis, le néant…
Il laissa tomber la revue sur le sol.
Qu’allait-il faire de tout cet argent ?

Sous les braises

— Entrez, c'est bien ici. Nous vous attendions.
Les épaules rentrées, le regard baissé, Aude hésita une seconde avant d'avancer vers le groupe. Ils étaient une dizaine, installés en cercle sur des chaises bon marché. Elle transpirait.
— Venez. Installez-vous.
Penaude, Aude prit place sur la chaise vide. Elle sentait les regards braqués sur elle. Que pensaient-ils? Qu'elle était folle, elle aussi?
Seule la femme brune prenait la parole. Elle dirigeait manifestement le groupe.
— Voilà. Nous sommes donc au complet. Soyez tous les bienvenus. Ici vous pouvez vous exprimer. Personne ne vous jugera. Vous êtes tous là pour la même raison.
Aude écoutait à peine. Elle tentait de se faire une idée de chaque participant. Il y avait à peu près autant d'hommes que de femmes, de tous âge. Le plus jeune semblait à peine sorti de l'adolescence.
Je ne peux pas rester là. C'est ridicule. Je n'ai rien à faire ici, se disait-elle, lorsqu'elle entendit la femme brune :
— Je sais qu'il est difficile pour vous d'être ici. Peut-être que parmi vous certains ont déjà envie de partir. C'est normal. Je vous propose de débuter par une présentation rapide de chacun de nous.
Aude transpira de plus belle. Pas question de parler d'elle. Elle sentait la honte lui serrer la gorge.
— Je vais donc commencer. Je m' appelle Claire. Je suis psychologue et mon rôle est de vous aider à retrouver confiance en vous.
A ces mots, Aude sentit les larmes lui monter au yeux.
— Et surtout, je n'aime pas les carottes râpées! ajouta t'elle, le regard plein de malice.
Cette remarque inattendue fit rire le jeune. Un éclat de rire salvateur, qui détendit l'atmosphère pesante.
— Et bien moi, c'est le brocolis que je ne peux pas sentir! répondit-il à Claire en rigolant. Et puis mon nom c'est Damien. Je suis là parce que mon père m'a mis dehors et que ma mère s'est barrée quand j'avais dix ans. Quand j'ai envie de pleurer je prend de l'herbe, comme ça je chiale pas, je reste un homme. Mais mon père il supporte plus. Le psy m'a proposé un deal : soit je viens ici, soit il m'enferme chez les fous.
Aude était stupéfaite. On aurait dit que c'était la première fois que ce jeune s'autorisait à parler de lui. Elle avait envie de le réconforter.
Chacun raconta plus ou moins brièvement son histoire. Des abandons, de la maltraitance, de l'humiliation, des coups, des trahisons, des deuils ... Ces hommes et ces femmes, loin d'être fous, étaient juste terriblement meurtris par l'existence.
A son tour, Aude raconta. Son enfance douloureuse, l'énergie considérable qu'elle avait déployée pour réussir à l'école puis professionnellement, le décès de sa mère, puis le harcèlement de sa hiérarchie. Elle expliqua comment elle avait lutté contre les insomnies, les douleurs inexpliquées, les crises de paniques et l'insoutenable souffrance morale qui l'avait conduite à envisager le pire.
Six mois durant, le groupe se réunit chaque semaine. A chaque session, Claire leur proposait de préparer un exercice : un texte à lire, un défi à relever et à partager avec le groupe, un dessin à réaliser...
Pour l'avant dernière séance, elle leur demanda de rédiger une longue lettre où figurerait l'ensemble des choses qui les avaient blessés et dont ils ne voulaient plus qu'elles les hantent. Cette missive ne serait pas lue et devrait être cachetée.
— Aujourd'hui, c'est la dernière fois que nous nous retrouvons ici. Vous avez tous beaucoup avancé ces derniers mois. Reste la dernière étape: vous libérer du poids du passé et défier vos peurs grâce à notre grand défi sportif.
Aude ne comprenait pas bien où Claire voulait en venir, mais au fil des mois elle avait appris à lui faire confiance et force était de constater que cela lui avait plutôt réussit. Depuis qu'elle suivait cette thérapie de groupe elle retrouvait la joie d'être vivante et sentait grandir en elle l'envie de croquer la vie à pleine dents.
La semaine suivante, tous se retrouvèrent autour d'un immense brasier. Un guide, plutôt bel homme, leur expliqua qu'il sauterait avec chacun d'eux. Il les équipa d'un bracelet jaune et rouge et d'un sac à dos contenant une gourde.
Aude voulut passer la première. La fumée du brasier noircissait ses cuisses. Elle avait chaud. Elle empoigna fermement la main droite du guide, courut et s'élança en hurlant à plein poumons.
En une fraction de seconde, elle sentit tout le poids du passé la quitter. Elle était aussi légère que les escarbilles qui voletaient autour du foyer ardent. Plus rien ne l'arrêterait désormais.
Sous les braises, un paquet de lettres déposé par Claire avant l'allumage, achevait de se consumer.

L’autre côté

Harl et Zana, tendus par l’imminence de l’épreuve, figés dans la solennité du moment, se tenaient par la main, s’efforçant de respirer calmement pour préserver leur énergie. Malkar, le Grand prêtre, avait posé le Livre sur le Roc-autel, face à la rivière de feu. Il avait revêtu la robe ocre des cérémonies rituelles. Il ouvrit le Livre dans un bruit de feuilles sèches et entama le récit déjà tant de fois entendu.
Il raconta comment les Dieux avaient créé le monde en malaxant le vent, la foudre et la boue et comment ils y avaient déposé la tribu des hommes ainsi que les arbustes, les herbes, l’eau et les petits animaux pour les nourrir.
Il raconta comment ils avaient désigné le premier Grand prêtre et lui avaient remis le Livre, qui fixait avec sagesse les règles de vie de la tribu. Il dit combien les Dieux étaient bons et généreux et de quelle façon, après le passage de la mort, ils récompenseraient ceux qui les avaient honorés. Ils les accueilleraient dans l’Autre monde, un endroit merveilleux où l’on n’avait jamais faim car il abondait en nourritures exquises. Pour prouver ses dires, Malkar leva le livre et exhiba ces images pleines de couleurs, qu’on avait envie de saisir pour s’en rassasier. On y voyait de plantureux morceaux de viande, des cuisses aussi énormes que dix mulots entiers, des fruits cent fois plus gros que les prunelles et autres baies qu’on trouvait sur le monde terrestre.
Harl et Zana ne purent s’empêcher de saliver. Pourtant les jours précédents leurs familles s’étaient privées pour eux et avaient risqué leur vie en dérobant dans la réserve royale afin qu’ils prennent des forces et gardent une chance de remporter l’Epreuve. Ainsi lézards, limaces, petits rongeurs et même un rayon de miel avaient complété l’ordinaire de racines, vers, herbes et baies amères. Mais rien de comparable aux fastes des nourritures divines.
Enfin Malkar en vint à l’essentiel :
–Dargol, notre sage et vénéré souverain, a rejoint le pays des Dieux. Nous devons désigner un nouveau couple royal en respectant le rite de l’Epreuve décrit par le Livre.
Il referma le Livre et montra son dessus rigide : Sur une image à demi effacée de mets divins, s’inscrivaient des signes que Harl et Zana auraient pu tracer du doigt tant ils les avaient contemplés au cours des multiples cérémonies :
Muriel Dufour
Cent recettes pour l’été
Flammarion

Ni l’un ni l’autre n’avait le pouvoir de déchiffrer ces signes, privilège réservé au Grand prêtre. Sans lui personne n’aurait su que cela voulait dire « Livre offert aux hommes par les Dieux pour guider leur existence.»
L’Epreuve consistait à sauter par-dessus la rivière de feu qui limitait la Terre du côté du soleil levant. Harl et Zana avaient conscience que c’était très difficile et qu’ils risquaient de tomber dans le magma incandescent qui les pulvériserait. Le Livre stipulait qu’outre le Grand prêtre seuls deux prêtres-gardes devaient assister, le reste du peuple et les autres prétendants demeurant derrière les collines.
***

Harl et Zana bondirent, s’élancèrent sur la piste bien dégagée et dans l’élan, prirent leur envol. Instants au ralenti, grisants de souffrance, d’horreur et d’espoir, au bout desquels ils atterrirent sur le sol ferme. Ils avaient gagné ! Mais pas le temps de savourer leur victoire, la rocaille était tellement acérée qu’ils durent se trainer avec précaution sur plusieurs mètres pour trouver un sol moins cruel, sur lequel ils s’écroulèrent pantelants, poumons incendiés, peau fumante, pieds en capilotade.

Zana se releva la première. Là-bas les trois prêtres observaient en riant.
–Ils se foutent de nous, dit-elle
–Mais non, ils sont heureux qu’on ait réussi, que nous soyons dignes de régner.
–Tu parles, ils savent qu’on ne pourra pas revenir : de ce côté impossible de prendre de l’élan pour sauter tant le roc est coupant. Nos pieds seraient des moignons avant d’arriver au bord de la rivière de feu.
–Tu veux dire que l’Epreuve ne sert qu’à éliminer ceux qui ont la force et le courage ?
–Après nous, deux couples vont encore tenter le saut. Soit ils mourront dans le feu, soit ils feront comme nous. Ensuite ce sera Trül, le fils de Dargol et sa femme Bula. Les prêtres diront qu’ils ont réussi alors qu’ils n’auront même pas sauté. Et la dynastie Dargol continuera. Comme toujours.
–Alors on va crever ici, puisque le monde s’arrête sur ces rochers.
–Selon les prêtres. Et le Livre. Mensonges ! Tu te souviens de celui qu’on appelait le vieux fou ? Cet homme qui parlait d’un monde bien plus vaste, d’une catastrophe, d’une poignée de survivants isolés sur une terre minuscule et ingrate, aux limites infranchissables, notre monde.

***


Au-delà des rochers, ils trouvèrent une étendue infinie et verdoyante. Ils marchèrent longtemps, aperçurent des animaux hauts comme des hommes, s’arrêtèrent sous un arbre aux fruits énormes et succulents, comme dans le Livre.
–Finalement, dit Harl, le Livre ne mentait pas.
–Non, dit zana, juste le roi et les prêtres. Je m’en doutais depuis longtemps.

Souviens-toi...

Ce n’était plus le moment d’hésiter, encore moins de se laisser submerger par les souvenirs. Sa vie était en jeu. Pourtant Lucie ne parvenait pas à franchir le pas. En une poignée de minutes, l’imminence d’un danger l’avait fait replonger dans la fragilité, le manque d’assurance et les atermoiements d’un lointain passé. « Non, je ne pourrai pas », avait longtemps été son credo jusqu’à ce qu’Éric, à force de patience et d’amour, la délivre de ses peurs et lui communique son dynamisme. Éric, sa force, son moteur.
Ils s’étaient rapprochés l’année de leurs dix-huit ans, au sein d’un joyeux groupe de lycéens de classe terminale qui aimaient se retrouver pour des sorties les week-ends et jours de fêtes. Lucie suivait le mouvement, entraînée par sa meilleure amie ; timide, elle demeurait le plus souvent en retrait, silencieuse. En dépit du frisson qui la parcourait lorsqu’Éric, bel athlète blond que toutes les filles rêvaient de prendre dans leurs filets, lui adressait un regard ou un mot amical, elle était convaincue qu’il ne pouvait y avoir entre eux que de la camaraderie. Douce Lucie, charmante brunette aux yeux verts qu’une sœur aînée jalouse de ses succès scolaires s’était employée à faire rentrer dans sa coquille, la persuadant à coups de remarques perfides de son peu d’attrait physique.
Aussi ce soir de juin, alors que le groupe avait décidé de participer aux fêtes de la Saint-Jean, lorsque les garçons avaient choisi leur cavalière, celle avec qui, selon la tradition, ils allaient effectuer ensemble le bond au-dessus du brasier qui scellerait leur amour pour un an, Lucie s’était attendue à rester seule dans son coin à regarder les autres faire les fous. Mais Éric s’était approché d’elle et lui avait pris la main en claironnant : « A nous deux, maintenant ! » La panique l’avait envahie, elle aurait voulu rentrer sous terre :
– Non, je ne pourrai pas, j’aurai trop peur !
– Tu peux le faire, Lucie, et tu le feras, avec moi.
Elle s’était sentie galvanisée, emportée et s’était envolée. Leur saut, très largement au-dessus des flammes, leur avait valu les bravos du public, tout comme le baiser passionné qu’ils avaient échangé après avoir remis pied au sol.
Ç’avait été le début d’une belle histoire qui avait duré bien plus d’un an.
Par la suite, combien de fois n’avait-elle pas franchi des obstacles, grâce à la formule magique accompagnée d’une pression de la main de l’homme aimé. Une reconversion brillamment réussie : fourvoyée dans une carrière d’enseignante qui menaçait de la détruire physiquement et moralement, elle s’était replongée dans l’étude, s’était épanouie dans son nouveau travail de documentaliste. « Tu peux le faire, Lucie et tu le feras ! Souviens-toi...»
La musique réintroduite dans sa vie : ses parents avaient cru bon d’interrompre ses cours de piano l’année de première sous prétexte qu’elle devait consacrer tout son temps à ses études . Elle rêvait de les reprendre mais s’était trouvée ridicule de le faire à trente-cinq ans. Grâce à Éric, elle avait eu un piano à la maison, s’était réjouie de retravailler ses gammes, de retrouver le bon niveau acquis dans son adolescence. Quand on lui avait proposé d’intégrer une petite formation qui se produisait en concerts plusieurs fois par an, elle avait tremblé : « Moi, sur scène, je serais morte de trac, je ne pourrais pas ! » Éricl l’avait accompagnée jusqu’à son piano le soir de la première représentation, avait serré sa main très fort : « Tu peux le faire, Lucie et tu le feras ! Souviens-toi... » La première note envolée, elle avait tout oublié, sa peur, le regard des spectateurs. Elle avait joué pour lui, sa force, son moteur.
La chaleur devenait de plus en plus insupportable, s’abattant comme une chape de plomb sur les épaules de Lucie. La sueur plaquait le tissu de sa robe de lin contre son corps. L’odeur âcre qui se faisait de plus en plus envahissante lui donnait la nausée. Bien qu’elle tournât le dos à la chambre, ses yeux n’en finissaient plus de larmoyer.
Le fracas d’une explosion la fit sursauter. Ce serait bientôt le tour de son étage, de son appartement. Elle jeta un rapide coup d’œil vers la gauche, la droite : plus personne. Elle baissa les yeux en direction des uniformes bleus, des casques rutilants, du matelas de sauvetage, aperçut dans un brouillard ses voisins en sécurité emmitouflés dans des couvertures, entendit les clameurs de la foule qui l’exhortait à être raisonnable. Elle temporisa encore : depuis qu’Éric reposait sous une plaque de marbre, elle avait fait face avec le courage qu’il lui avait insufflé. C’était peut-être le moment de lâcher la bride, d’aller le rejoindre en se laissant dévorer...
Une voix rassurante chassa cette idée folle en lui susurrant à l’oreille : « Tu peux le faire, tu dois le faire, et tu le feras, Lucie, souviens-toi de la Saint-Jean. » La vieille dame s’accrocha fermement à la main invisible qui venait de se glisser dans la sienne et sauta de sa fenêtre du cinquième étage.

Saignante

Dupont et moi, on est jumeaux homozygotes. Homo, vous connaissez, mais zygote, peut-être pas, aussi vous en donné-je la définition pour que vous n’alliez pas imaginer des choses s’agissant de deux hommes qui passent beaucoup de temps ensemble : « cellule diploïde résultant de la réunion de deux gamètes haploïdes ». Tout ça pour dire qu’on se ressemble comme deux sosies de la même goutte d’eau, parce ce que, faut pas croire, mais les gouttes d’eau, vues de près, y en a pas deux pareilles.
Nous avons parlé tardivement. Normal, on n’avait pas besoin de langage pour se comprendre. En primaire, nous avons inventé une cryptophasie. Puisqu’il faut tout vous expliquer, sachez que ce terme désigne une langue parlée par seulement deux individus. Plus tard, nous l’avons transformée en idioglossie – langue utilisée par quelques personnes – pour permettre à notre petit frère de participer à nos jeux. Un universitaire a même écrit une thèse sur notre langage secret, ce ballot ne s’est jamais aperçu que ce qu’il prenait pour un sabir ingénieux n’était autre qu’un mélange de mots belges et croates sans cohérence, ni syntaxe, ni grammaire. La faute à Baka notre grand-mère de Zabreb qui nous a élevés jusqu’à l’âge de cinq ans sans jamais parvenir à maîtriser le belge.
Pourquoi je vous raconte ça, moi ? Ah oui ! Dupont et moi, non seulement on se comprend sans se parler, mais en plus, dès qu’il lui arrive quelque chose de grave, genre, il marche sur un râteau, BAM ! c’est mon nez qui explose.
Donc, tantôt, je pissais – pardon my french – quand soudain, en pleine action, je ressens une forte douleur dans la mâchoire et les deux bras. Qu’est-ce qui lui est encore arrivé, à l’animal ? Quand ça me tombe dessus, j’arrête séance tenante ce que je suis en train de faire et me précipite à son chevet. Et comment je sais où il se trouve, hum ? Télépathie. Ça résonne dans ma tête : « Dupond, je suis à l’hosto ». Quel hôpital, me direz-vous ? Il n’y en a qu’un dans notre patelin, inutile d’encombrer la bande passante avec une information redondante.
J’arrive à l’hôpital en me dandinant avec une terrible envie de finir ce que j’avais commencé.
− Dupont, s’il vous plaît. Avec un « t ».
« Vite, j’en peux plus ! », dit mon corps qui se ratatine autour de ma vessie. L’hôtesse me jette un regard suspicieux avant de m’indiquer le numéro de chambre de mon petit frère (je suis né le premier). Dans ladite chambre je découvre un Dupont en piteux état, les deux bras plâtrés suspendus à des câbles et la mâchoire maintenue en place par une armature métallique à faire exploser tous les portiques de sécurité.
− Oufti ! Que t’est-il arrivé, frérot ?
D’habitude, un regard me suffit pour embrasser la situation : le râteau, le pied qui s’avance... Curieusement, et, Dupont, à ses borborygmes, avait dû lui aussi s’en apercevoir, la communication était brouillée. Une zone blanche, c’était bien notre veine.
É is at oasse eine igur.
Un miracle que ces quelques fragments de mots aient pu s’échapper de l’échafaudage qui lui sert de bouche.
− Articule !
En le formulant, je prends conscience de la stupidité de mon conseil. Le seul à pouvoir articuler quelque chose dans cette pièce qui sent le corps malade et le désinfectant, c’est le lit. Je plisse le front et plonge au plus profond de son moi.
« Je vois des gens, beaucoup de gens... »
Au début, bien sûr, l’image mentale n’est pas très nette du fait de cette fichue zone blanche.
« Des sportifs... »
Dans son lit, Dupont s’agite, je suis sur la bonne piste. Qu’est-ce qu’il m’avait dit qu’il faisait ce week-end, déjà ?
« ... qui courent ? »
Il pousse un grognement et lève péniblement une jambe, puis les deux.
« ... qui sautent ? »
Il tente de hocher la tête et grimace de douleur. Ça me revient, maintenant. Pas la communication, mais ce qu’il avait prévu de faire avec sa femme, la sœur jumelle de la mienne.
« Une course d’obstacles. Les gens courent et sautent par dessus un... le... du... »
Le lit grince frénétiquement. Je brûle. D’ailleurs, je crois détecter une légère odeur de roussi.
« Du feu ! Des gens qui sautent au-dessus d’un feu. »
− Iiii, iii...
− Du calme, Dupont, tu vas péter un câble. Donc, tu sautes par-dessus un feu et...
− Onnn, nnn
Non, il ne saute pas. Mais comment s’est-il cassé les deux bras, sans parler du reste ? J’ai dû réfléchir tout haut, car une voix de procureur me répond dans mon dos.
− D’après les témoins, en voulant soustraire une grille à barbecue des braises au-dessus desquelles cabriolaient les participants à la course No limit d’Etterbeek, ce monsieur Dupont serait entré en collision avec les quatre pieds réunis d’une femme et d’un homme aux chaussures à semelles renforcées. Septante points de suture pour lui, dix points de soudure pour la grille, quelques éraflures pour les chaussures et une forte odeur de cochon brûlé. Quelle idée de ne pas avoir attendu qu’ils aient fini de sauter, une fois !
Je me retournai avec un sourire.
− Dupond, enchanté. Mon frère a toujours aimé sa viande saignante.

Xavi * y Pépa

Xavi se remémora ces derniers jours épuisants mais tellement riches en émotions, franche amitié, entraide et joie de savoir qu’aucune brebis, aucune vache ne s’était perdue au cours de la grande descente vers les étables et bergeries. Cette année, son père l’avait jugé capable de surveiller un petit groupe de bêtes. Elles marchaient lentement, les unes derrière les autres, sur le sentier encombré par les racines des pins à crochets et les blocs de granite. Le troupeau était anormalement agité. Alors qu’il incitait, avec l’aide de son chien, quelques brebis vagabondes à regagner le droit chemin, il avait entendu un grondement, la terre avait frémi sous ses pieds et il était tombé. Pas de mal !
Au bivouac, il avait raconté sa mésaventure aux autres bergers. Aucun ne s’était moqué de sa jeunesse ou son inexpérience. Assis sur des pierres encore chaude du soleil, devant l’orri, en faisant circuler pain, fromage et gourde de vin, les anciens évoquaient leurs propres aventures ou mésaventures.
La terre qui gronde ? Oui, c’était déjà arrivé mais il n’y avait aucun danger. C’était peut-être un éboulement souterrain ou quelques rochers qui dévalaient la montagne sur un autre versant. Ils avaient expliqué aux jeunes qu’elle était vivante, leur montagne ; Qu’elle continuait de grandir et de changer. Sur le calendrier des P.T.T de la ferme, il y avait un dessin d’un sommet des environs sous lequel était écrit : Travail du plissement Hercynien. Ce mot savant pour décrire un lieu qu’il connaissait parfaitement le ravissait !

Et voici qu’en cette veille de Toussaint, alors que le troupeau était bien installé dans les différentes étables et bergeries du village, que les familles et leurs employés agricoles se préparaient à déguster une Garbure qui mijotait depuis la veille, Pépa, la petite muette recueillie par charité il y a quinze ans, montra la fenêtre en souriant : la neige !
La neige, compagne silencieuse, dangereuse, imprévisible mais douce et lumineuse qui ralentirait leur vie durant quatre mois.
Le lendemain, ils remarquèrent qu’une partie de l’estive était toujours visible sous les flocons qui commençaient à blanchir le reste de la montagne. La couche de neige épaississait mais la prairie d’altitude montrait toujours son herbe jaunie et ses murets de pierres sèches. Quel était ce prodige ?
Les hommes étaient inquiets. Tout en travaillant aux bergeries et fromageries, ils jetaient fréquemment des regards à travers les petites fenêtres comme s’ils attendaient que la neige répare cette incongruité.
Xavi était parti réparer une clôture loin du village lorsqu’il entendit l’explosion. Le jaillissement de matières en fusion, de pierres et de fumée épaisse recouvrit en quelques secondes les habitations et les vergers endormis. Il entendit des cris, des bêlements et meuglements de ceux pris au piège sous les toits de lauze qui s’écroulaient. Les pins s’enflammaient, tombant les uns sur les autres en un gigantesque bûcher. Des branches en feu et des scories tombaient autour de lui, déjà le village avait laissé la place à une immense faille bouillonnante de lave et des coulées incandescentes dévalaient le versant détruisant tout sur leur passage. Le garçon, couvert de brûlures, pleurant de rage et de peur fut assez lucide pour comprendre que sa rapidité le sauverait peut-être. La lave allait remplir le fond de vallée. Il devait franchir le talweg devenu un ruisseau de feu et grimper la pente abrupte jusqu’au sommet assez haut pour échapper à la tourmente. Le refuge de pierre sur le versant opposé le protègerait un peu. De toute façon il n’y avait pas d’autre solution. En arrivant devant la coulée brûlante il entendit des pas, feutrés par la couche de neige, et se retourna. Pépa la petite muette, son bébé serré contre elle, le suivait en marchant dans ses traces. Sa figure noircie par la fumée, sa chevelure à moitié brûlée et les stries rouges sur ses bras montraient qu’elle avait sans doute bataillé avec le feu pour sortir son enfant de la maison. Elle était simplette mais tous l’aimaient bien car serviable, gentille et dure à l’ouvrage. Un saisonnier espagnol l’été dernier, ayant profité de sa naïveté, lui avait laissé ce petit en souvenir.
Xavi se rappela l’expédition menée avec les garçons de son âge et ce souvenir le fit sourire à travers ses larmes. Ils avaient pisté le coupable comme du gibier et lui avaient flanqué une mémorable raclée pour lui apprendre les bonnes manières. On ne l’avait jamais revu.
Xavi compris soudain qu’ils étaient les seuls survivants. Il fit quelques pas vers elle et lui pris le bébé qu’il serra sous son bras. « Ecoute moi, expliqua t’il, on se donne la main, on courre, on saute le torrent de feu et on atterrit dans la neige ; après on grimpera jusqu’à l’orri de la Soulane et on attendra que quelqu’un d’en bas vienne nous chercher. »
La muette hocha la tête. Se donnant la main ils prirent leur élan pour tenter le grand saut.

*Se prononce Tchabi
_________________
Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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MessagePosté le: 22/08/2016 15:34:29    Sujet du message: Publicité

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