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232c Les textes

 
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tobermory
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MessagePosté le: 22/08/2016 18:16:44    Sujet du message: 232c Les textes Répondre en citant

Histoire sans queue ni tête !

"Piquante", avait dit, en parlant d'elle, le professeur Lamberti, l'éminent juriste, titulaire de la chaire de droit pénal à l'université de Rome. Ce qui avait fort étonné son tout aussi éminent collègue de droit civil, avec lequel il avait l’habitude de partager quelques confidences.
– Piquante ? Votre nouvelle étudiante ?
–Si curieux que cela puisse paraître, cher ami, ses interventions inopinées, pleines d’humour, loin de m’agacer mettent un peu de piment dans mes cours, réveillent mes vieux neurones, en un mot m’aiguillonnent.
– C’en est donc fini de votre penchant pour les timides pleurnicheuses que vous vous plaisez à recevoir dans votre bureau pour remonter leur moyenne en échange de...
– Riez, riez Scali, vous qui faites de même avec vos éphèbes blonds aux voix de chanteurs de la Chapelle Sixtine...
Scali se renfrogna et Lamberti en profita pour filer tout en réfléchissant au problème qui le tracassait. Il était vrai que tout professeur de première chaire qu’il était, à quelques années de la retraite il avait développé des instincts tripoteurs. Une crise de larmes ? Il convoquait les étudiantes en désarroi – bien en chair de préférence – sous prétexte de leur prodiguer des conseils, pétrissait les nichons dodus, les croupes charnues, glissait un doigt dans les culottes. Cela n’allait jamais plus loin et suffisait à son bonheur. Les mauvaises notes disparaissaient. Ni vu ni connu et chacun y trouvait donc son compte.
Mais l’arrivée de Chiara Fognini avait produit sur lui un curieux effet. Assise au premier rang, mini-jupe découvrant des cuisses de rêve, regard vert à damner un Pape et sa suite, elle jouait à le reprendre lorsque sa langue fourchait, ce qui ne manquait pas d’arriver tant il était disert et soucieux d’impressionner son auditoire. Elle l’avait par exemple interrompu d’un « infraction, professeur, in fraction, vous avez dit effraction » lancé d’un ton gouailleur. « De même, elle avait soulevé les rires de la salle en criant « Justice pénale et non pénate, professeur ! » Le plus fort, c’est qu’il n’en prenait pas ombrage et que plus elle le provoquait, plus il la trouvait attirante.
Ce fut elle qui fit le premier pas en venant lui demander les références exactes d ‘un ouvrage mentionné pendant le cours. Il lui prêta son précieux exemplaire. Pour le remercier, elle l’invita à dîner dans un petit restau qu’elle affectionnait. Il se fit prier, pour la forme, et céda. Ils dégustèrent de la langue en sauce...piquante et des fraises à la Chantilly. Il passa la journée suivante à se gratter comme un pauvre cabot hébergeant une colonie de puces. Les fraises, sans doute !
A Scali qui prenait des nouvelles de sa soirée, il gloussa : « Urticante ! » Il aurait supporté bien pire désagrément car la demoiselle lui avait pris la main et plaqué un baiser au coin des lèvres en prenant congé.
A son tour, il l’invita à l’opéra, au théâtre. Elle se révéla en privé cultivée, intelligente et pas le moins du monde agressive. Ils en étaient encore au stade du baiser et des chastes caresses mais Lamberti sentait bien que Chiara se faisait plus gourmande. Depuis le décès de son épouse, dix ans plus tôt, il avait renoncé au sexe, se contentant de ses séances de tripotage. Mais Chiara, jeune, belle, souhaiterait bientôt être ravie au lit ou irait voir ailleurs. Hélas, pour ce ferré en droit, tout allait de travers. En dépit de l’attirance profonde qu’il éprouvait pour l’étudiante, son vieux corps se refusait à montrer toute manifestation de désir. Il avait beau pratiquer régulièrement force massages en répétant « Soldat, lève-toi soldat », le troufion demeurait à l’état de chiffe molle. Que faire ? Surtout pas évoquer la chose avec Scali, ce rabat-joie qui l’accusait de perdre l’esprit et voyait en « cette jeunesse » une aguicheuse machiavélique ourdissant de troubles desseins à l’égard du digne universitaire. Consulter un médecin ? C’était fort gênant. Il fallait pourtant trouver une solution et passer à l’action.
Dix jours plus tard, ayant réceptionné le repas fin livré par un traiteur et mis le champagne au frais, il attendait, sûr de lui, l’arrivée de Chiara. Il passa à l’attaque dès l’entrée, laissant ses genoux presser ceux de la belle qui répondit en ouvrant le premier bouton de son chemisier. Au plat de résistance, ils se donnaient la becquée en se susurrant des mots doux : deux autres boutons avaient sauté et le professeur avait fait glisser le zip de son pantalon. Au dessert, rouge, essoufflé, il se dressa au-dessus du vacherin, saisit les mains de Chiara en haletant : « Oublions le dessert, je te veux, là, aimons-nous... » La suite se perdit dans un gargouillis inintelligible tandis que Lamberti, saisi d’une douleur intense à la poitrine, s’effondrait, fesses à l’air, devant Chiara médusée. Situation piquante à laquelle l’éminent professeur aurait échappé en lisant soigneusement la notice des petites pilules bleues commandées sur le net : une seule aurait suffi.

Sur la terrasse du Frizioni

"Piquante", avait dit, en parlant d'elle, le professeur Lamberti, l'éminent juriste, titulaire de la chaire de droit pénal à l'université de Rome. Il reposa la merguez dans son assiette et alors qu’il s’essuyait la bouche d’un geste lent, il fut interrompu dans ses songes gustatifs.
Derrière lui, Léa et Carolina se retrouvaient sur la terrasse du Frizioni, le quartier général de leur amitié. Les deux jeunes femmes se moquaient bien d’importuner le manant, tout haut-costumé qu’il soit. Le soleil qui s’étendait sur le Latium se faisait une joie d’accompagner la leur.

« Alors ? Comment ça s’est passé avec le beau-gosse, samedi ?
— Arrête Caro ! On va t’entendre… C’était naze, un véritable fiasco. Il se prenait clairement pour le meilleur coup alors qu’il n’était vraiment pas dégourdi… c’était très gênant. Il voulait plus repartir de chez moi le lendemain. J’ai dû prétexter un rendez-vous à l’hôpital pour qu’il se casse.
— Voilà ce qui arrive quand on saute sur tout ce qui bouge.
— Mais tais-toi, c’est complétement faux ! Il était beau et il semblait intelligent, je ne pouvais pas savoir qu’il était aussi con, en plus il se comportait plutôt bien à la soirée.
— Comme d’habitude.
— Tu peux parler toi, tu profites de Riccardo, t’étais pas avec lui samedi d’ailleurs ?
— Je ne profite pas de lui ! Et non, je n’étais pas avec lui pour ta gouverne !
— Tu rigoles ? Il te regarde avec des yeux de merlan frit. Tout le monde sait qu’il t’aime !
— N’importe quoi ! Tu sais très bien que c’est lui qui m’a proposé de ne pas avoir de relation sérieuse !
— Peut-être parce qu’il savait que tu n’aurais jamais voulu plus avec lui ?
— … Bon, on peut parler d’autre chose s’il-te-plait ? »

La conversation se poursuivit sans autres considérations pour les déboires sentimentaux. Les deux amies s’adonnèrent à leur activité favorite : détailler les passants du quartier Trastevere. L’homme qui soufflait toutes les cinq minutes à la table voisine fut le premier à attirer leur attention. Il n’était plus tout jeune, mais il avait une classe peu commune et son visage sévère forçait le respect. Malgré l’âge, Lamberti n’avait rien perdu de sa superbe et son regard, perdu dans le lointain, lui donnait l’air de se trouver ailleurs. Il ne vit pas la mayonnaise qui vint s’échouer sur sa veste.
Léa et Carolina ne purent se retenir de rire de voir celui qu’elles avaient deviné être un agent secret tacher son déguisement de James Bond. Il tourna la tête vers elles, elles détournèrent le regard.
Elles continuèrent leur manège. Le jeu était simple : elles établissaient une sélection des meilleurs passants. Ce jour-ci, les élus furent au nombre de quatre.

Une vieille dame qui promenait son caniche fut la première. La femme et le chien se ressemblaient étrangement. Du chien, elle partageait les boucles blanches et son air chétif ; de la vieille, le cabot avait pris un air distingué et patibulaire. Ce qui avait motivé les deux filles dans leur sélection fut son élan de générosité pour un sans-abri. Elle avait glissé un billet dans sa main après avoir discuté avec lui de longues minutes.
Dino, le fleuriste, fut le second. Elles avaient l’habitude de le voir draguer à son étal et il faisait souvent partie des gagnants, mais aujourd’hui il s’était surpassé. Le beau parleur avait déclenché une bagarre entre les clientes, plus intéressées par le grand brun que par les petites roses.
La blonde qui vint lui clouer le bec l’avait rejoint au rang des élus. Jamais on avait vu Dino regarder quelqu’un de la sorte et jamais autant de badauds ne s’étaient retournés sur le passage d’une femme. Elle frôlait le mètre quatre-vingt et se mouvait avec une grâce de reine. Une robe blanche sans vulgarité aucune lui servait de parure. Les sourcils épais, les yeux foncés et les lèvres charnues trahissaient son origine latine. Elle avait porté une fleur à son nez, Dino s’était empressé de lui offrir. Elle s’était enfuie en riant.
Le juriste tâché compléta le tableau.

L’après-midi était parfait, les deux femmes profitaient de la vie, de Rome et de son caractère italien.

*****


Il la suivait depuis dix minutes. La nuit venait de tomber. Elle s’éloignait du centre-ville et progressait dans des petites ruelles. Elle rentra dans une aire de jeux. Il accéléra. Elle stoppa sa course en plein milieu du parc et sortit son téléphone.
Il lui sauta dessus. Elle laissa échapper un cri étouffé et elle se retrouva sur le dos avec l’homme au-dessus d’elle.
« Ta gueule ! Tu sautes sur tout ce qui bouge il parait ! Alors tu ne devrais pas chialer comme ça, poupée ! »

Léa Macchini, jeune fille de vingt-deux ans, fut retrouvée égorgée dans un parc de la capitale. L’info faisait la une dans tous les journaux du pays.
Lamberti savourait sa merguez. Ses précédents caprices avaient servi à le propulser dans les hautes sphères de Rome. Mais empoisonner des vieux magistrats n’était en rien comparable au plaisir de pouvoir savourer un repas sur la terrasse du Frizioni.
Un repas silencieux.

Dans la vie il y a des cactus.

"Piquante", avait dit, en parlant d'elle, le professeur Lamberti, l'éminent juriste, titulaire de la chaire de droit pénal à l'université de Rome.
« C’est tout ce que vous trouvez à dire ? »Avait sèchement répondu la greffière. « Il ne s’agit pas d’un cactus ou d’une sauce aux piments, je me permets respectueusement de vous le rappeler !
- Je ne vois pas en quoi cet adjectif est mal venu, il me semble correspondre parfaitement au sujet dont nous parlons. » Répondit-il, piqué au vif.
Outrée, la greffière quitta la pièce en haussant les épaules. Piquante ! Avec son joli minois et ses manières effarouchées du genre : « Qui ça ? Moi ? » Cette sale gamine avait mis dans sa poche tout le tribunal. Elle était surtout très intelligente et avait réussi à fournir des réponses pleines d’esprit à des questions compliquées, le tout avec l’air candide de celle à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession. Quoi que…! Beaucoup de prélats romains auraient ré-ouvert leurs confessionnaux pour elle sans rechigner. Capable également de piquer un fard sur commande afin d’amadouer un jury.
La demoiselle avait servi d’appât, domaine pour lequel elle avait tout ce qu’il fallait là où il fallait, à une bande pas du tout sympa de djeun’s pas du tout catholiques. Ils s’empressaient de détrousser les ballots qui s’étaient impudemment laissé piéger et, piquant un sprint, partaient à la recherche de leur dealer préféré. La majeur partie du larcin étant consacrée à payer de quoi se piquer. Elle s’était fait piquer sottement par un policier en civil.
Quelques semaines après le procès, dont la piquante délinquante était sortie lavée de tout soupçon, le juriste cité plus haut arriva à son bureau avec un sourire béat, qui lui seyait fort mal d’ailleurs.
« Piquer une tête dans la grande bleue avec une Lolita ? A votre âge ? Allons, allons, un peu de bon sens que diable ! » La greffière, qui s’était attribué le rôle de nounou envers son idole de patron, était furibonde.
« Après nous irons faire...
- Un pic-nic ?
- Oui, avec …
- Sa bande de pique-assiettes, tous fagotés comme l’as de pique, je suppose ? » Le professeur, rougissant, finit par piquer une sainte colère, et fit remarquer d’un ton plus qu’acerbe qu’il était seul maître de sa vie.
Un mois après, la piquante effrontée osa frapper au bureau de l’éminent juriste, celui dont nous parlons depuis le début, et fut interceptée par la greffière-garde-chiourme qui la propulsa au rez-de-chaussée manu-militari ; puis elle entreprit de sermonner son chef : « Je ne sais quelle guêpe vous a piqué de recevoir ici cette gourgandine ! Vous risquez de compromettre votre carrière. » La dite-carrière de son demi-dieu étant sa raison de vivre, il était de son devoir de remettre tout cela d’aplomb.
Lorsqu’il récidiva quelques temps plus tard, elle croisa la spécialiste du piquant sortant de l’antre très privée du maître. Elle explosa et osa même proférer un : Vous êtes piqué !
Debout devant le bureau qu’elle martelait de ses poings, dominant Lamberti d’une bonne tête, elle lui asséna un : « Vous vous piquez de connaître les gens mais là, Professeur, vous vous êtes fourvoyé ! Vous ne pouvez... »
Brusquement elle s’immobilisa et, inexplicablement calmée, se fendit d’un large sourire, il ressemblait à une grimace car elle n’avait pas l’habitude de ce type d’expression étant d’ordinaire d’un naturel ronchon. Rassemblant, dossiers, sac et parapluie elle quitta le bureau de son héros déchu en disant : « Finalement vous aviez raison, je suis d’accord avec le terme : piquante …
La Sainte-Nitouche a piqué votre Mont Blanc plume-or et votre nouveau smartphone Vertu. A demain !»

Il était une fois

« Piquante », avait dit, en parlant d’elle, le professeur Lamberti, l’éminent juriste, titulaire de la chaire de droit pénal à l’université de Rome. C’est par ces mots bien sentis que commençait mon premier roman qui compterait, j’en avais l’intime conviction, parmi les œuvres majeures du 21ème siècle au même titre que « Le premier jour » ou « La première nuit » si je parvenais à dépasser cette première phrase qui s’était imposé comme une évidence, voire une fulgurance, un cadeau du ciel, une phrase que j’avais écrite sous la dictée dans une sorte de transe cosmogonique digne des plus grands auteurs.
Qui était ce professeur Lamberti, l’éminent juriste, et cette piquante dame dont il parlait, j’aurais été bien en peine de vous le dire. Rien d’étonnant à cela : croyez-vous que Jeanne la Pucelle ait jamais compris ce que lui confia Margerite d’Antioche lors de leur rencontre arrangée : « Ne crains pas, car ton créateur est ton époux, l’Éternel des Armées est son nom » ? Les voix, c’est toujours un peu mystérieux.
J’ai eu un peu plus de mal avec la deuxième phrase de ce magnifique roman qu’il me reste à écrire. Quand la première est époustouflante, la seconde, quel que soit son mérite, souffre de la comparaison. J’ai attendu un retour de transe de peur de gâcher cette excellente entrée en matière par une banalité du genre « Je dirais qu’elle était piquante » comme si, au fond de moi, je ne la trouvais finalement pas si piquante que cela, la tête vide et la main prête à servir d’interprète à qui m’avait soufflé ce brillant incipit.
En attendant le Godot des lettres, je prépare le terrain. Je l’imagine brune et espiègle ou blonde et fatale avec un nez en forme d’étrave, si je décidais dans un élan de créativité de surprendre le lecteur ; belle, en tout cas, on n’écrit pas sur les moches. Certainement pas une concierge, à moins que l’épithète piquante ne se réfère à sa moustache. L’action se situerait à... Rome, une ville que je connais peu, mais ce ne serait pas la première fois qu’un écrivain parlerait de ce qu’il ignore.
À l’atelier d’écriture que je fréquente pour me rassurer, tous des nuls, on m’a suggéré de googler « professeur Lamberti » comme si un écrivain de mon calibre, en prise directe avec les Muses, avait besoin de cette béquille. « Vous l’aurez vu ou entendu quelque part, au journal de vingt heures, par exemple » m’assura madame Montefiori, une personne considérable qui courait elle aussi après son premier roman. Ridicule ! Je suis l’élu, celui qui doit donner vie à un éminent juriste épris d’une femme piquante. Après la chaire, la chair. Je le note.
Faute de percevoir dans cette remarquable phrase ce que moi, par la grâce de Dieu ou de l’une de ses missi dominici (Catherine d’Alexandrie ?) j’allais découvrir, mes amis de plumes s’ingénièrent à la détruire. « Trop de virgules, on dirait que l’auteur a le hoquet ». Pathétique ! Mes oreilles résonnent encore de la dictée divine : « Piquante, virgule, avait dit, virgule... » Textuel !
Pour amorcer la transe, je me concentre sur mes pieds, un truc que j’ai lu sur la toile. « Vos pieds sont lourds, de plus en plus lourds, comme s’ils étaient en pierre ». Les pieds, je veux bien, mais les mains, non, j’en ai besoin. Soudain, j’ai un flash. Le professeur Lamberti. Il sort de son palais, son cartable d’éminent juriste à la main et salue la concierge d’un enjoué « Bonjour, madame Borgia ». Puis, plus rien. Je ne vais pas m’en sortir si les Muses s’amusent à brouiller les pistes et me distillent la suite au compte-gouttes. Une concierge piquante ? Et pourquoi sa fillle n’épouserait-elle pas le neveu du roi pendant qu’on y est ?
À l’atelier, instruits des résultats de ma dernière transe, ils m’ont suggéré une histoire de copropriétaires tombés sous le charme d’une concierge délicieusement mêle-tout à qui personne ne saurait rien refuser. Trop aimable. Quand on ne sait pas faire la différence entre une idée forte, celle de ma prochaine transe, et un scénario à deux sous, on se tait. Une bluette ! moi, un romancier appelé un jour à côtoyer dans les manuels scolaires le gratin de la littérature française : Shakespeare, Goethe et compagnie ?
Et si je commençais par la fin, l’excipit ? C’est quand même plus facile pour l’auteur d’un roman policier de savoir qui est le meurtrier avant de se lancer dans l’écriture. Sauf que mes compagnons de route épistolaire m’en ont dissuadé au motif que l’incipit fleurait davantage le tableau de vie d’une ville, en l’occurrence Rome, ou l’itinéraire d’une femme, la piquante, que le découpage en rondelles de ladite par un psychopathe, fût-il romain.
Cette dernière remarque de madame Montefiori me trouble plus que je ne veux l’admettre. Elle n’est pas intelligente mais elle a mieux : l’instinct. Je me range donc à son avis tout en faisant fi de l’incipit que je biffe et remplace par cette entame fabuleuse : « Il était une fois une concierge piquante ». Le talent, c’est inné.

Mariage pimenté

"Piquante", avait dit, en parlant d'elle, le professeur Lamberti, l'éminent juriste, titulaire de la chaire de droit pénal à l'université de Rome.
"De quoi vous retourner les sens" avait-il ensuite ajouté avec malice. Valentina avait souri, émue.
Les quelques mèches grises qui frisotaient de part et d'autres de ses tempes lui adoucissaient le visage. Malgré son poste qui en impressionnait plus d'un, le professeur Lamberti gardait une simplicité qui lui avait valu une très grande popularité auprès des étudiants. Il s'intéressait à chacun de ses doctorants avec une affection presque paternelle, tout en conservant une rigueur et une exigence qui lui avaient valu d'être reconnu comme l'un des professeurs émérites de l'université.
Lorsque Valentina avait vu pour la première fois Paolo Lamberti, six années auparavant, elle avait à peine osée croiser son regard. Assise sagement au premier rang, intimidée, elle n'imaginait pas qu'elle se retrouverait un jour à déjeuner avec lui. Cette époque lui semblait si lointaine maintenant. Que de chemin parcouru depuis son inscription au Laurea Magistrale de droit commercial.
Son verre de Prosecco à la main, Paolo trinqua avec Valentina :
- A notre avenir, Valentina!
Une vague d'émotion la saisit, mais elle était fière et s'empressa de vider son verre afin que l'alcool l'aide à dissiper son trouble. Tout cela lui semblait tellement irréel. Elle, la jeune provinciale montée à Rome pour étudier avec l'espoir d'échapper au chômage de masse qui gangrenait sa Calabre natale. Son père avait travaillé d'arrache pied pour maintenir à flot l'exploitation familiale tout en économisant depuis toujours pour les études de La Bambina comme il disait.
Valentina avait eut du mal à s'habituer à la vie dans la capitale. Elle s'était sentie oppressée par le bruit incessant de la ville et l'afflux des touristes, moutons de Panurge internationaux dont le séjour Romain se résumait à une course photographique effrénée entre le Colisée, le Panthéon et la fontaine de Trevi.
Certains soirs, lorsqu'elle sentait la nostalgie l'envahir, elle fermait les yeux et plongeait son nez dans le flacon d'huile essentielle que la Mama avait glissé dans sa valise. Ces fragrances la transportaient dans les champs de bergamote de son enfance, assise sur le tracteur de son père dont la remorque se remplissait d'une montagne d'agrumes murs, ronds et dorés comme le soleil. Dans ce jardin des Hespérides, son père lui semblait encore plus fort qu'Hercule et lorsqu'il lui offrait le plus beau fruit, dans une cérémonie aussi factice que débordante d'amour paternel, elle se sentait la plus belle, telle Aphrodite élue par le berger Parîs.
Le temps aidant, elle avait appris à apprécier la vie à Rome. Elle avait noué des amitiés solides et ses années d'études s'enchainèrent dans la bonne humeur entre soirées studieuses et sorties nocturnes. Ses parents lui manquaient, mais elle les savaient fiers et heureux de sa réussite et cela lui donnait l'énergie nécessaire pour mener à bien ses projets.
Lorsque Antton, un étudiant français du programme Erasmus fit irruption dans sa vie ce fut un véritable séisme. Quelques semaines lui suffirent pour savoir que ce bel athlète basque serait l'homme de sa vie. Il avait grandi dans les montagnes entre les champs de piments et les estives des troupeaux de brebis. Elle pouvait l'écouter parler pendant des heures de la beauté des paysages pyrénéens, de la cuisine pimentée de sa mère et des saveur fruitées de l'Ossau-Iraty produit par son père. Aussi, lorsqu'Antton lui demanda de le suivre à Espelette elle accepta sans la moindre hésitation.
L'ouverture était prévue pour le samedi suivant. Valentina n'avait pas une minute à elle. Elle enchainait les rendez-vous avec les journalistes dont l'influence était déterminante pour la clientèle estivale. Cette pizzeria aux tendances culinaires revisitées c'était son bébé, le projet qu'elle portait en elle depuis ses sorties romaines, douze ans plus tôt.
L'inauguration, un succès, touchait à sa fin lorsqu'un client réclama Valentina.
"-Bonjour Madame. Vous excuserez mon culot mais je n'ai pas pu résister au plaisir de vous rencontrer.
-Et bien me voici. Le menu vous a-t-il convenu?
-Convenu? C'est peu de le dire. Ce mariage inattendu entre la douceur acidulé de la bergamote et la puissance à peine suggérée du piment d'Espelette est extraordinaire. Je vous félicite, je n'avais encore jamais dégusté une pizza aussi divinement piquante. "
A ces mots, une vague d'émotion submergea Valentina. Paolo, son ancien professeur et ami s'invita dans son souvenir. Décédé deux ans après son départ d'Italie, il avait été le seul à croire dès le départ à son projet de pizzeria branchée, au point d'y avoir investi une somme considérable. Sa toute première pizza revisitée, bergamote-pepperonni l'avait immédiatement séduit. Elle se souvint avec précision son appréciation : "Piquante. De quoi vous retourner les sens".

Détours

"Piquante", avait dit, en parlant d'elle, le professeur Lamberti, l'éminent juriste, titulaire de la chaire de droit pénal à l'université de Rome. Justine avait surpris ce commentaire alors qu’il téléphonait, juste après leur rendez-vous, dans une des salles de réunion du siège social de Nid. Cela me correspond bien, pensa-t-elle en souriant et en visualisant son dernier véhicule qu’elle avait choisi couleur «Red hot chili».
Lamberti était un vieil ami de son père et, au nom de cette amitié, il avait accepté de venir à Paris et de retourner dans un tribunal pour défendre un de leurs directeurs impliqué dans une sale affaire de meurtre. Le pétulant italien avait un charme certain avec des tempes grisonnantes et une belle voix grave qu’il utilisait un peu trop souvent en mode ténor. Au barreau il devait être tonitruant ! Elle l’avait reçu dans son bureau présidentiel, car c’était elle maintenant qui dirigeait l’entreprise et ce depuis quinze ans. La passation de pouvoir s’était accomplie par étapes, suivant une sorte de parcours initiatique qui lui avait permis d’appréhender le général et le particulier.
Daniel l’avait toujours soutenue et encouragée. Leur relation était bien au-dessus des considérations de niveau social et ils avaient tous deux cette intelligence du cœur qui permet de ne jamais froisser les susceptibilités. Toutefois, pour ne pas avoir à subir des réflexions imbéciles de la part de ses collègues, il avait démissionné et, pour vivre pleinement sa passion du sport, avait ouvert une salle d’entraînement.
Ils s’étaient mariés dès leur retour de la Réunion. Leur fils, Geoffrey, était né sept mois plus tard. Pendant toutes ces années, leur union n’avait pas connu de nuages. Comme au premier jour, Justine était toujours séduite par c’était cette façon qu’il avait de poser son regard sur tout ce qui l’entourait : il le magnifiait pour rendre le présent plus intense et donner l’espoir d’un avenir radieux. Elle l’aimait infiniment !
Tout comme elle adorait son enfant de bientôt dix-huit ans qui, contrairement à elle en son temps, piaffait d’impatience pour prendre les rênes de la société. Le grand-père était un homme sévère, autoritaire et peu communicatif. Son caractère extraverti avait fait d’elle une maman qui n’avait jamais rien caché de son travail, partageant tantôt la satisfaction d’un défi relevé, tantôt les soucis inhérents à la gestion d’une multinationale. Très tôt, et parce qu’il en manifestait le désir, elle l’avait amené avec elle dans ses voyages professionnels. Aux personnes surprises de voir un garçonnet à ses côtés, elle disait : « Je vous présente mon conseiller très personnel ! ».

Possédant amour, pouvoir et argent, Justine entrerait bientôt dans la quarantaine. Passé l’amusement, le « piquante » du professeur avait entraîné une réflexion sur elle-même et sur sa vie : comme un bon petit soldat elle s’était pliée à la volonté de son père après avoir écouté les arguments de son mari. Pourtant elle aurait voulu vouer sa vie à l’écriture. Elle aimait écrire pour le sentiment de liberté et de paix, pour l’exaltation de la créativité et, chaque fois, éprouver un plaisir infini. Mais, à sa prise de fonction, elle avait enfoui son rêve en même temps qu’elle avait rangé tous les carnets noircis depuis son adolescence. Dès lors elle avait assumé son rôle, du mieux possible. Elle se devait d’être rigoureuse, organisée, tentant de toujours prendre la décision la plus juste. Toutefois son caractère enjoué allié à un sens de l’observation l’amenaient parfois, au détour d’une phrase, à faire une remarque sur un ton de moquerie indulgente qui troublait ses interlocuteurs parce qu’elle faisait toujours mouche. C’est sans doute cela que Lamberti avait relevé.


Le soir même, pelotonnée tout contre Daniel, elle lui demanda :

- Qu’est-ce qui t’a plu chez moi lorsque nous nous sommes rencontrés ?

Il s’est aussitôt souvenu du jour du départ pour ces fameuses vacances sur la planète Europe. Il l’avait regardée traverser le hall d’embarquement. Sa démarche était assurée et elle fendait la foule regardant droit devant elle, l’air en colère. Pourtant, loin de déformer son visage, la moue qu’elle affichait avait une adorable forme de cœur. Sa tenue, sa coiffure, son maquillage, tout était rigoureusement impeccable. Cependant, elle donnait une impression d’aisance parfaitement naturelle : une combinaison sombre, près du corps mais assez fluide pour juste laisser deviner ses formes ; les cheveux bruns plaqués en arrière mais une mèche rebelle était venue se poser sur la paupière légèrement charbonnée pour donner encore plus d’éclat au bleu de son iris.

- Dès que je t’ai vue, j’ai été sous le charme. Quand, une semaine plus tard, nous avons bavardé au Jupitarium, j’ai découvert une personne tout à la fois sensible et intransigeante, tantôt grave tantôt rieuse, doutant mais opiniâtre. J’ai été convaincu que je ne voulais plus te quitter et que ce voyage organisé par le CE avait doublement valu le détour !

Possession

"Piquante", avait dit, en parlant d'elle, le professeur Lamberti, l'éminent juriste, titulaire de la chaire de droit pénal à l'université de Rome. L’amphi s’était esclaffé à cette saillie. Personne n’aurait songé à qualifier de piquante Gianna Lizzani, brune au physique anodin. Sauf que, couturière de son état, elle avait assassiné trois de ses clients à l’aide d’une aiguille plantée dans le cervelet lors de séances d’essayage. Travail exécuté proprement, presque sans une goutte de sang et quasiment sans souffrance, d’après le médecin légiste. Les intéressés, si on peut dire, avaient sans doute attribué le titillement dans la nuque à l’une de ces épingles dont on barde l’étoffe avant d’arrêter la forme définitive du vêtement. A l’instant où ils auraient pu ressentir autre chose, ils étaient déjà décérébrés.

Lamberti s’était lancé dans un parallèle brillant entre couturière et chirurgien, tous deux maniant aiguille et ciseaux et tranchant dans les tissus. Jusque là, son comportement restait conforme à ce qu’on attendait de lui : brio, humour, fines analyses juridiques entrecoupées de digressions pittoresques.

Ensuite, Lamberti avait déclaré que la couturière entrait dans la catégorie des tueurs nés, comme en attestait une légère malformation de l’auriculaire de la main gauche, et que son médecin habituel aurait dû en aviser la police, préservant ainsi trois vies. Les étudiants se regardèrent, persuadés qu’il s’agissait d’une nouvelle pointe d’humour en référence à Cesare Lombroso, l’un des pionniers de la criminologie, auquel Lamberti avait consacré un ouvrage quelques années auparavant. Lombroso, professeur de médecine légale à l’université de Turin à la fin du XIXème siècle, avait développé une théorie de la délinquance innée et du tueur-né, identifiable grâce à des anomalies morphologiques. Dans son livre, Lamberti avait entendu reléguer définitivement Lombroso au musée, rayon des fossiles, au moment où certains contemporains, dont un président français très « sécuritaire », ressortaient la notion de délinquance innée, justifiant des mesures de sûreté préventive.

Lamberti, poursuivant dans ce registre et reprenant les mots de Lombroso, pointa sur quelques étudiants les signes d’une propension au crime. Ici un tatouage – inquiétante réminiscence de pratiques sauvages –, là une malformation de la jambe, dont on pouvait induire celle du cerveau. Un murmure à dominante indignée accueillit ces propos lourds de racisme et de prémices d’eugénisme.

D’ordinaire Lamberti savait très bien où l’on devait clore la plaisanterie et reprendre la gravité professorale. Cette fois au contraire, la blague s’éternisait tellement que cela devenait gênant. On eût dit que Lamberti s’était soudain rallié aux thèses qu’il avait si ardemment combattues. Avec le plus grand sérieux, il s’étonna de l’importance de l’élément féminin à son cours. Il rappela que la vocation des femmes s’arrête à la tenue du foyer et à la maternité. Leur donner l’éducation est dangereux, car on risque ainsi de réveiller la criminalité latente chez ces natures inférieures.

Gisella Merlini, une étudiante connue pour son militantisme féministe, se leva bruyamment et quitta l’amphi en claquant la porte.

Maintenant, on s’interrogeait du regard, on s’interpellait dans une perplexité croissante. Certains avançaient que Lamberti se livrait à un sketch visant à démontrer par l’absurde l’inanité de la pensée lombrosienne et de ses résurgences récentes. Pour d’autres, plus imaginatifs, imprégnés de romans et films fantastiques, c’était un cas de possession. L’esprit du dinosaure de la criminologie se vengeait en investissant celui de son pourfendeur. Ne croyait-on pas deviner la silhouette massive de Lombroso se substituant à celle, plus élancée, de Lamberti ?

On en était là lorsque l’éminent professeur regagna l’estrade et reprit sans transition le cours normal de son enseignement, analysant le cas de la couturière meurtrière en fonction des données les plus modernes du droit pénal. Comme s’il avait oublié le personnage incarné quelques instants plus tôt.

Rosalba Pampini, star de la première année de Droit public et qui se destinait à la magistrature, décida de percer le mystère. Elle n’eut aucun mal à obtenir un rendez-vous dans la garçonnière du professeur. Là-bas, Lamberti avait à peine effleuré le corps somptueusement dénudé de la belle qu’il stoppa sur un grain de beauté, anomalie révélatrice d’une nature délinquante.

L’anecdote se retrouva bientôt sur les réseaux sociaux et l’infortuné Lamberti devint un sujet de discussions et de plaisanteries. La plus lamentable fut le qualificatif de Hit-alien, nouveau monstre transalpin.

Reconnu définitivement aliéné Lamberti, fut interné. A l’asile, se prenant pour le directeur, ce qu’avait été Lombroso, il se livra comme lui à l’observation des pensionnaires sous l’angle criminologique. Une vie de fantasme, si prenante que quand l’infirmière pointait sa seringue, il ne songeait même pas à dire piquante !

Le menu


"Piquante", avait dit, en parlant d'elle, le professeur Lamberti, l'éminent juriste, titulaire de la chaire de droit pénal à l'université de Rome. C'est ce qu'il avait en effet répondu au serveur au sujet de la sauce Nazaréenne qui nappait les tapas apéritives.
Ce fut immédiatement transmis en cuisine. Azzara Stern, Chef d'un restaurant gastronomique récent et qui avait reconnu le prestigieux client, n'eut qu'un mot :
- Mettez le paquet !

La carte de son établissement, au pied de la cathédrale, affichait des plats gourmands en référence à l'imaginaire judéo-chrétien : outre les traditionnels Poisson Saint-Pierre, Poulet sauté à la Diable, Coquilles Saint Jacques sauce St-Benoît, on pouvait déguster aussi un Agneau en sauce aux crucifiés (lardé de clous de girofle...), Bœuf grillé à la Moïse (cuit au sable) ou à la Pilate (tartare à la Ricotta), des œufs façon Hérode (décapités et fourrés) ou à la Ramses II (farcis au miel), d'énormes plateaux de fromage placés sous l'égide de saints divers, des desserts dont l'évocation seule était déjà une infernale tentation.
Maintenant que Lamberti commençait à se repaître du menu « Sacristain » : oreille du Christ et sa salade à la Romaine (tranche de lard grillée et assaisonnée au vinaigre balsamique) ; tripes à la Sainte- Blandine et sa Couronne de Moines (salade de pissenlits) ; fromages et toasts à la St-Génix accompagné d'un copieux verre de Châteauneuf du-Pape, il attendait le dessert... Il avait hésité entre les Pets de Nonne sur coulis de framboises et leur Trinité glacée (trois boules de glace aux saveurs exotiques), la Poire farcie à la Carmélite (fourrée aux fruits confits chauds avec purée d'abricots) mais avait opté pour un mets dont le nom l'intriguait : Couronne du Christ et son Chutney aux Fruits de la Passion.

Si Lamberti déjeunait en cet endroit, c'est que ses prérogatives d'Attaché au Vatican exigeaient qu'il tranchât les cas litigieux d'exploitation des patronymes hagiographiques dans la culture profane. On lui avait, par conséquent, confié la mission d'aller statuer de visu, sur l'affaire du restaurant « Au damné des saints » dont l'appellation, sulfureuse mais légitime à la Chambre de Commerce, agaçait fortement l'enclave sacrée du Vatican. La gastronomie française, malgré sa réputation, était soumise à une appellation contrôlée par le Siège papal. Il y avait des droits d'auteur à respecter comme en littérature. Le patrimoine gastronomique avait entériné des recettes mondialement réputées mais chaque nouveauté était en réalité passée au crible de la bienséance vaticane. Le Pets de Nonne avait mis des décennies à s'imposer, c'est pourquoi certains idiomes l'avait rebaptisé : beignet venteux, soupir de vieille ou même pets de putain... Quant aux couilles du Pape, il n'avait jamais été question de les faire référencer; de toutes manières, ce n'était pas un plat cuisiné. Ces Français, laïcs et déchristianisés depuis plus d'un siècle, pouvaient se montrer fort irrévérencieux quant aux traditions christiques. C'est en pleine terre païenne que Lamberti officiait donc ce jour-là .

A dire vrai... les différents scandales de l'Eglise mis à jour ces dernières années phagocytaient progressivement sa foi. Et si Lamberti plaidait encore pour la cause du St-Père, c'était par pure obligation professionnelle... Son éthique religieuse et même son célibat bafoués par des évêques défroqués lui pesaient de plus en plus.

On lui servit le dessert. Quelle magnifique présentation ! Une imitation parfaite de la couronne d'épines qui avait coiffé le martyr avant la crucifixion ! Le gâteau était magnifique : des entrelacs d'épines minutieux et saillants tout en chocolat décoraient une génoise fourrée aux framboises, le tout couronné d'un savoureux Chutney. Quand Lamberti eut fini d'ingérer son dessert ainsi que le Séraphin à la menthe religieuse (un café nappé de crème fouettée parfumée), il s'adossa à sa chaise, pris de cette lourdeur qu'apporte un repas plantureux.
Azzara l'observait des cuisines. Au vu de ses assiettes qui étaient revenues vides, elle jugea opportun d'aller alors le saluer :
- Tout s'est-il bien passé, Maître?
Lamberti releva la tête et découvrit une charmante personne ! Deux yeux étincelants illuminaient un visage généreux au sourire éclatant.
Azarra se présenta et en guise de courtoisie lui offrit un petit verre de Vade retro Satanas (un puissant digestif) accompagné d'un petit beignet vaporeux: Lamberti eut l'impression de croquer dans une aile d'ange !.. Et tandis que la liqueur le berçait d'un doux vertige, il s'alanguit à considérer la petite femme devant lui. Après le deuxième verre de Satanas il eut nettement l'impression qu'elle était aussi belle que la Vierge Marie ornant les retables de la Chapelle Sixtine. Au troisième, frappé par autant de grâce et de beauté, il vit les portes du Paradis s'ouvrir à lui et au verre suivant, ivre et repu, heureux comme un pape, il n'hésita plus et demanda à Azzara, triomphante, de l'épouser !...
_________________
Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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MessagePosté le: 22/08/2016 18:16:44    Sujet du message: Publicité

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