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Les textes

 
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tobermory
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Messages: 6 926

MessagePosté le: 12/09/2016 15:52:50    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

Séduc'tif !

- Et voilà ! s'exclama Mme Génin, la coiffeuse, en orientant le miroir de manière à ce qu'Antoine puisse se regarder entièrement.
- J'ai bien dégagé le front et les oreilles, s'extasia la coiffeuse. C'est très réussi !
Antoine n'entendait déjà plus. Tout ce qu'il voyait, c'était deux oreilles de chou énormes, un front blême et son sourire niaiseux sur une dentition imparfaite. Une horreur...
Il avait décidé de séduire Clara... mais comment séduire Clara avec une telle coupe de cheveux ? C'était un monstre !

Pendant que la capillicultrice fautive bavassait, Antoine sentit en lui rugir la colère. Et elle se déversa comme un fiel empoisonné... Dans un élan irrépressible et impétueux, il décocha un uppercut dans l'abdomen de la coiffeuse ! Elle s'écroula à terre pendant que ses apprenties hurlaient, affolées. Antoine brisa violemment le miroir qui lui faisait face et à peine l'objet tombé au sol en mille morceaux, toute la rue fut alertée par ces bruits fracassants. Les sirènes des pompiers et de la police résonnaient déjà. Il fila, aussi vite qu'il put. Courir ! Survivre ! Mais des voitures hurlantes l'avaient déjà pris en chasse. Antoine doubla sa vitesse de foulée. Des badauds ahuris s'écartaient sur son passage, terrorisés. On commença à lui tirer dessus, sans sommation ! Son vêtement de cuir moulant ses muscles bandés semblait le protéger des balles.
Il n'avait plus le choix.

Dans sa poche intérieure gauche, il prit une grenade. Il en avait toujours sur lui. Il la dégoupilla, la lança aussi vite qu'il put et au moment de la déflagration, il était en train d'escalader l'enceinte de l'aéroport. Ma pauvre mère, pensa-t-il ! Il retournerait la chercher, elle comprendrait, elle pardonnerait... Maman, hurla-t-il mais le vrombissement des hélicoptères de la Gendarmerie masquèrent son cri. On venait d'alerter le ministre de la Justice et même l'Elysée. Et Clara ? Comment lui expliquer ? Le Président de la République donnait à présent l'ordre d'anéantir l'ennemi public du jour, c'était sûr !

Antoine réussit à se suspendre à un Boeing en phase de décollage. Accroché au fuselage, il échappa aux tirs des lance-roquettes qu'on tirait au sol. Il était à présent la cible du GIGN. En altitude, un Airbus, surgi à l'ouest, poursuivit le Boeing. Les passagers, au hublot, suivaient, épouvantés, cette infernale poursuite mais des visages de jeunes filles semblaient admirer le garçon. Quand il vit distinctement sous lui la surface d'une plaine, il ouvrit son parachute et sauta. Comme il arrivait sur le toit de Clara, le commandement Européen des Forces de Sécurité ralliait les forces de l'ONU dans l'opération : « Antoine Vinet » et l'Eurocorps déployait son armée. Lorsqu' Antoine fut aux pieds de Clara, dans sa combinaison de cuir rouge et bleu médaillée d'une araignée noire, que le GIGN, l'Eurocorps et le Président firent irruption dans la pièce, quand Clara donna son premier baiser - une petite bouche fraîche qui voleta comme un oiseau sur ses lèvres - alors tout le monde connut la vérité...
Le Président, solennel, prononça :
- Ce n'est pas de ta faute Antoine. Tout le monde sait que Mme Genin est coupable !
Le ton de sa voix si paternelle lui rappela l'épaule confiante de sa mère, juste arrivée sur les lieux et quand il alla pleurer dans ses bras, Antoine, secoué, l'entendit gronder distinctement :
- Antoine bon sang ! Dis au revoir à Mme Génin enfin ! Toujours à rêvasser cet enfant ! dit Madame Vinet avec un hochement de tête désolé vers la coiffeuse.

le miroir

Maryse n’était pas à la fête ce matin avec Lucie, la petite coiffeuse du salon Tif-tif coupe-coupe. Un vrai calvaire. Champoing punching-ball, coups de peigne-coups de poignard. Et maintenant, une tondeuse contondante agitée à proximité de sa tête. Tout ça parce que Lucie avait des doutes sur la fidélité de son copain Eric. Depuis le début de la matinée, c’était le sujet de conversation avec sa collègue Chantal. Dialogue accompagné de grands gestes qui avaient déjà mis plusieurs têtes en péril. Lorsque Chantal avoua qu’elle avait effectivement vu Eric dans la rue en compagne d’une autre fille, la tondeuse, occupée aux finitions sur la nuque, s’emballa et traça sa route jusqu’au front à la vitesse d’une moissonneuse-batteuse en folie.

Maryse, qui s’était bornée jusque là à quelques grognements de désapprobation, poussa un hurlement. Tous les regards convergèrent dans sa direction. Sidérés, patronne, employés et clients contemplaient le désastre : une saignée s’ouvrait dans la chevelure, comme un coupe-feu dans une forêt. Catastrophique, d’autant que Maryse n’était pas une cliente commode.

– La glace ! ordonna-t-elle. Tremblante, Lucie s’exécuta. Maryse demeura de longues secondes les yeux dans les yeux de son reflet. Puis elle se leva, fouilla dans son sac, en tira un billet qu’elle tendit à Lucie et se dirigea vers la sortie. La patronne se confondit en excuses et assura que Lucie serait licenciée. Maryse répliqua dans un sourire :
– Non, gardez-la, pour me faire plaisir.
Et elle s’éloigna sous les regards stupéfaits.
Lucie répétait : « Elle était furieuse, normal… elle a crié, elle a demandé la glace… je l’ai apportée, et là, elle est devenue toute douce. Vous avez vu, elle m’a donné 20 euros de pourboire. D’habitude, c’était jamais plus d’un euro. Oh mon dieu, son look, ça comptait tellement pour elle, peut-être que ça l’a rendue folle de se voir comme ça ! »

Comment les autres auraient-ils pu imaginer ce que Maryse avait vu dans le miroir ? D’abord, juste un sourire. Un sourire tout seul, comme celui du chat du Cheshire dans Alice. Un sourire avec tout le mystère miraculeux du sourire, ce pouvoir d’illuminer ce qui l’entoure. Ensuite, un visage entier, le sien, celui de ses 20 ans, qui n’avait pas peur des coiffures extravagantes et qui semblait lui dire « réjouis-toi de ce premier pas vers le pays de ta jeunesse ». Maryse avait eu l’impression que la fragile frontière de verre était prête à la laisser passer.

Mais de retour chez elle, se précipitant sur son miroir, elle n’y vit rien d’autre qu’une quadragénaire abimée par la routine, l’amertume et la mesquinerie, bien plus que par les années. Seul le sourire amusé devant la coupe ratée était nouveau et la gonflait d’espoir. « Tu as du chemin à faire, se dit-elle, mais tu y arriveras. »

Désormais elle s’employa à démolir petit à petit le mur qui s’était érigé entre elle et le territoire enchanté d’autrefois. Chaque jour elle bousculait l’une de ces valeurs qui s’étaient imposées et qui maintenant lui semblaient ridicules. Une fois, c’était la bienséance qui trinquait, une autre l’obéissance aux ukases imbéciles de son chef de service. Elle se lançait aussi dans des exercices d’émerveillement devant la beauté du monde. Une gratitude infinie la submergeait en pensant à la chance d’être là, vivante sur cette terre.

***

Frémissant comme un rideau de théâtre, le miroir s’ouvrit et la happa.
La joie, elle en était sûre, ne la quitterait plus et jamais elle ne repasserait du mauvais côté.

Éclosion

- Jenny, occupez-vous plutôt de Madame Delpierre, vous coifferez la petite pendant sa teinture ! Vous prendrez la teinte numéro 4.
La petite en question me décoche un regard boudeur tandis que Jennifer vient vers moi.
- Bien, à nous donc !
Elle avise ma longue tresse, dubitative, tandis que le téléphone sonne
- Excusez-moi !

Au retour, elle attrape une paire de ciseaux et attaque ma tresse sous la base du cou en disant :
- Inutile de teindre ce que l'on doit couper, n'est-ce pas ?
- Mais… mais... je voulais juste tailler les pointes !
- C'est moi qui veux couper mes tresses, dit la gamine à côté.
Jenny prend l'air effondré. Il est déjà trop tard.

Le patron intervient, très professionnel
- Allez coiffer la petite demoiselle, Jenny. Je vais m'en occuper... Madame, c'est une regrettable erreur. Pour nous faire pardonner, je peux vous proposer une coupe haut de gamme qui vous ira à ravir. Et six mois de séances totalement gratuites. Faites-moi confiance...
Je reste un instant bouche bée. J'imagine la tête de mon amant si attaché à mes longs cheveux. D'un autre côté, suis-je si attachée à cet amant qui ne m'offre que quelques rendez-vous à la sauvette par mois ?

C'est ainsi que je me retrouve à la sortie du métro, métamorphosée. Finalement j'ai choisi la teinte 6, blond vénitien, pour aller avec la coupe ultra moderne. Et j'ai acheté un petit tailleur sexy. Je suis méconnaissable... Si Gilbert ne me reconnaît pas, je le quitte.

Gilbert est là, son attaché-case à la main. Je passe devant lui pour rentrer dans le tabac presse d'à côté. Je reviens et vais me poster à deux pas tout en feuilletant la revue achetée, appuyée sur le lampadaire style années 30. Il jette un coup d’oeil rapide de mon côté puis consulte sa montre.
Je m'approche et lui demande l'heure. Il répond machinalement 12h40. Comme je m'éternise, il m'observe et ouvre des yeux ahuris...
- Vous... c'est... c'est toi, Julie ?
J'éclate de rire.
- Qu'est-ce qui t'a pris ? Où sont tes cheveux ?
Je sors de mon sac un petit paquet transparent dans lequel on peut voir une tresse châtain nouée de deux rubans de soie rose.
- Tiens, c'est pour toi !
Gilbert se fige et reste muet, incapable de masquer sa désapprobation.
Je ne vais pas lui parler de la bévue. Cela me plaît qu'il me croie à l’origine du changement.
- Alors, qu'en penses-tu ?
- Tu as l'intention de me quitter, c'est ça ?
- Et toi, tu as l'intention de quitter Colette ?
J'ai haussé le ton et les passants nous lancent des regards curieux, mais sans s'attarder. Avec son mètre quatre-vingt-cinq, Gilbert impressionne.
- Viens, nous discuterons de cela à l'hôtel.
- Quel hôtel ? Celui du jeudi ? Ou celui des grands jours ?
- Tu sais bien que, le jeudi, j'ai conseil d'administration à 15h00. J'ai demandé de faire livrer des pizzas...
Ça y est. Mon amant retrouve un terrain connu. Il me toise à nouveau et ajoute :
- Il n'est pas un peu court ton tailleur ?
Décidément, cet homme a tout faux. Alors, comme on se jette à l'eau en évitant de penser qu'elle est froide, je déclare :
- J'ai besoin de renouveau, Gilbert, et toi, tu ne changeras jamais. Il vaut mieux s'arrêter là.

Le regard de soulagement résigné qu'il affiche m'attriste et me rassure à la fois.
Je tourne les talons, légère comme une libellule.

Retour de guerre

Dans un vacarme de ferrailles et claquements de sabots, ce qui restait de l’armée du chevalier de Montalrich, parti depuis plusieurs saisons, s’engagea sur le pont levis précipitamment baissé lorsque le guetteur avait aperçu le nuage de poussière soulevé par les cavaliers.
Le ciel assombri par l’orage et le vent du Nord contribuait à exprimer toute la tristesse de ce désastreux retour.

Aucun des hommes à pieds n’étaient revenus. Des chevaux boitant bas portaient des cavaliers hirsutes, hagards, dépenaillés ; certains chevauchaient à deux sur la même monture. Les tuniques déchirées laissaient voir d’atroces blessures. Tous avaient le regard fou.

Enguerrand vit tout cela à travers une fenêtre à meneaux de la galerie et ne se précipita pas comme les autres occupants de la place forte. Une fois son frère rentré, son autorité sur la valetaille et la garde serait obsolète sans parler de son ascendance sur Dame Mahault, sa belle-sœur. Il avait presque réussi et voilà que cet ours mal léché qui ne pensait qu’a guerroyer rentrait dans au bercail! Il avait souhaité intensément que son frère meure sur le champ de bataille, seule façon pour lui de devenir le maître de cette forteresse de granit, des fermes, des serfs et de la jolie veuve. Il avait même osé prier pour cela.

Il descendit dans la grande salle et entra d’un pas mesuré présenter ses respects au Sieur de Montalrich. Il pâlit devant l’état pitoyable des chevaliers rescapés et cacha sa satisfaction devant le visage ravagé et meurtri de son frère. Le seigneur des lieux le salua rapidement et d’une voix à peine audible ordonna: « Faites chauffer les étuves, préparez les savons et appelez les barbiers afin qu’ils nous rasent et nous soignent! De viande et du pain ! Nous mourrons de faim. »

Ils restèrent longtemps dans les cuves en bois de chêne, relatant l’infortune des vaincus, les prisonniers, le siège qu’ils n’avaient pu mener à bien et les pièces d’or qu’il avait fallu donner pour libérer plusieurs chevaliers nobles.

Les barbiers aidés d’un apothicaire suturèrent et nettoyèrent les plaies en passant sous silence le fait que la moitié de ces preux guerriers ne survivrait pas.

Ils s’attaquèrent ensuite aux longues barbes et aux chevelures emmêlées. Les artisans travaillaient à la lueur des candélabres avec des ciseaux de bronze qu’il fallait aiguiser régulièrement. Le Sire de Montalrich s’était endormi d’épuisement ; ce n’est qu’à l’aube que son écuyer le réveilla. Le barbier, titubant de fatigue, avait oublié les consignes strictes de son maître concernant sa barbe. Il posa le petit bonnet de cuir sur la tête du chevalier et commença la coupe ; les mèches qui dépassaient tombaient une à une lentement, sans bruit. La barbe disparue laissa apparaitre l’horrible blessure qu’avait faite une épée ennemie. La lame d’acier avait coupé une oreille et une partie de la joue creusant un profond sillon jusqu’au cou.

Le barbier fut roué de coups mais le mal était fait.

Lorsque Dame Mahault vit son mari devenu si laid elle ne fit aucun commentaire et lui dit toute la joie qu’occasionnait son retour de la guerre. Durant son absence, elle s’était bien habituée au beau visage d’Enguerrand à qui elle jeta un regard furtif ; leurs yeux se croisèrent un bref instant, elle put y lire ce qu’elle espérait : Si l’horrible blessure ne le tuait pas il faudrait l’aider.

Vivement demain !

Mes amis me délaissaient. Six mois sans se voir ni se parler, cela ne nous était jamais arrivé depuis notre rencontre en classe préparatoire, trois étudiants provinciaux en mal de repères qui avaient vite reformé ensemble la famille qu’ils avaient perdue. Les amitiés qui naissent sur les bancs de l’école ont la réputation d’être durables et la nôtre, jusqu’ici, avait surmonté tous les aléas d’une vie professionnelle agitée, sans parler des conjoints avec lesquels il fallait s’entendre. Naissances, anniversaires, promotions, tout était prétexte à se réunir et quand l’un d’entre nous manquait à bord, c’est qu’il était mort ou presque.

Puis le flux de nos rencontres s’était tari. J’attendais en vain un appel qui ne venait pas et quand je faisais le premier pas, ils déclinaient : « j’adorerais, mais là, sincèrement, ça va pas être possible ». Je désespérais de les revoir quand un jour, au feu tricolore de la station de métro Champs-Élysées-Clemenceau, une 911 Cabriolet s’arrêta à ma hauteur. Je tournai machinalement la tête et croisai le regard de la femme d’Alex, mon copain. Stupéfait, je baissai ma vitre et les saluai, « ça alors, quelle surprise ! » Elle marqua un temps d’arrêt puis esquissa comme à regret une coquetterie de main. Ils avaient l’air gênés de me voir et semblèrent soulagés quand le feu passa au vert. Leur voiture démarra dans un crissement de pneus, suivie aussitôt par une Aston Martin Vantage jaune citron. J’éperonnai ma Clio pour les rattraper au prochain feu qui, par chance, était rouge. Et là, de dos, dans l’Aston, je reconnus Édouard et sa femme. Un bref instant, nos regards se mêlèrent dans son rétroviseur intérieur. La stupeur me paralysa. Quand je repris mes esprits, mes amis étaient loin.

Cette nuit-là, je m’étais repassé la scène en boucle pour chercher l’erreur. Ils gagnaient bien leur vie, mais pas au point de rouler en Porsche. Et pourquoi m’évitaient-ils ? Je regardai l’heure : deux heures. Mes yeux me brûlaient de fatigue. Soudain, je tremblai. Et si... Je me levai, allumai mon ordinateur et consultai le site de la Française des jeux. Je me souvenais parfaitement de la date. Quelques secondes plus tard, les six chiffres du numéro gagnant s’affichaient à l’écran. Les photos ! Fébrilement, je fis défiler toutes les images stockées dans mon téléphone portable et... Oh fant ! Les six chiffres magiques étaient dessinés sur mon crâne rasé par le coiffeur fou. Je lui avais demandé une coupe jeune et cet idiot, pendant que je m’étais assoupi, m’avait tatoué à la tondeuse comme un footballeur. Mes amis s’étaient fichus de moi, c’est eux qui avaient découvert les chiffres dans cet entrelacs de cheveux plus ou moins courts ; ils m’avaient pris en photo avec mon portable et quelqu’un avait alors suggéré de les jouer au loto.

J’ai contacté Alex au petit matin, ils faisaient encore la fête au Fouquet’s. « Salopards », je lui ai dit, « vous auriez pu... » « Auriez pu quoi », m’a-t-il répondu après un long silence. « Souviens-toi, Pierre, tu n’as pas voulu participer à cette grille. ˝Le loto, moi, jamais ! ˝ Ne viens pas pleurer maintenant. »

J’ai raccroché, puis j’ai fait une dépression. Trois mois de galère, somnifères pour dormir, amphétamines pour me réveiller, j’ai perdu mon emploi et ma femme – « quel con, mais quel con ! » s’est-elle exclamée quand je lui ai tout raconté – mes enfants ne me parlent plus et j’ai du mal à nouer mes lacets. Mais demain ça ira mieux, car demain, je retourne chez le coiffeur.

Augural et mutin

Je suis devant le miroir ; Luka m'a quittée. Mes cheveux, c’est ce qu’il préférait chez moi, des cheveux longs, très longs, d’un noir de jais.

Je n’ai jamais été ce qu’on appelle une belle femme, j’ai la mâchoire trop carrée, le corps un peu gauche. Mais j’avais ces cheveux-là que Luka refusait de me voir attacher. Il les désirait, volant autour de moi, comme un éventail sombre, un fouet les jours de vent.

Évidemment, je suis allée chez la coiffeuse. Comment, devant chaque miroir, imaginer Luka caressant mes cheveux ? Quand je me suis assise sur le fauteuil et qu’elle m'a demandé quelle coupe je désirais, j’ai éclaté en sanglots. La pauvre fille est restée pétrifiée : j’aurais dû comprendre que j’avais affaire à une empotée. Entre deux crises de larmes et autant de reniflements, j’ai bredouillé un carré court inintelligible que la pauvre fille a pris pour un carrément court. Moralité : j'ai quitté le salon démoralisée avec une coupe à la garçonne minimale. Je voulais me défaire de Luka, mais pas à ce point.

C’est ce visage marqué par les pleurs, ce visage défiguré de cheveux que reflète mon miroir. À moins que ce ne soit celui de ma rage amère contre Luka. Je n’ai jamais été un parangon de féminité mais, au lieu de la souligner, cette coupe en a gommé toute trace de mes traits. La boulangère ne s’en est pas trompée qui m'a accueillie tout à l'heure avec un « Et pour Monsieur, ce sera ? ». Elle n’a pas été plus ébranlée dans sa certitude quand elle a entendu ma voix.

La boulangère a sans doute passé le mot au miroir. Celui-ci s’obstine à me renvoyer le visage d’un jeune homme. Un jeune homme d'ailleurs plutôt bien fait de sa personne et à l’humeur accommodante. Lorsque je regarde vers la droite (ou la gauche), il se tourne dans la même direction et m’adresse de surcroît un léger sourire. Je suis sûre d’avoir entraperçu un clin d’œil.

J’ai pris une chemise de Luka, une chemise qu'il a abandonnée avec moi, ou peut-être l’une de celles que j’ai cachées pour qu’il ne les reprenne pas. Une chemise un peu cintrée qui mettait son buste fin et sa musculature déliée en valeur. Je l’enfile, le contact du tissu qu’il a porté est troublant ; je me bats un moment avec le boutonnage inversé et j’interroge le miroir. Pour un peu, je serais charmée par mon reflet. N’est la poitrine qui gâche toute masculinité et jure terriblement avec ce visage structuré. J’ôte la chemise et bande mes seins, les entourant encore et encore de Velpeau, aussi serrée que possible. C’est douloureux mais, le vêtement remis, l’illusion est parfaite. Je n’avais jamais particulièrement aimé mon corps ; j’en ai un nouveau, augural et mutin, comme dirait Ricardas Gavelis. Un corps et une prestance annonciateurs de plaisirs.

J’observe mon visage, sa mâchoire volontaire, sa coupe si virilement désinvolte. Je me demande de quoi il aurait l’air avec une ombre de moustache ou, pourquoi pas, des favoris, même s’il s’agit d’attributs d’une autre époque. Je suis résolue à essayer de nouvelles excentricités pilaires. J’hésite à rajouter une cravate mais, après bien des hésitations (hésitations que j’ignorais que les hommes pussent avoir), j’opte pour plus de décontraction, défait le premier bouton de la chemise, la laissant à peine entrouverte.

Je suis désormais prête à oublier Luka. En face de moi, l’homme soulève un sourcil et esquisse un sourire canaille.
Je n’ai jamais été aussi beau.

Mon mec

Depuis toujours, je déteste aller chez le coiffeur. Ce qui me décide à le faire, c’est le besoin d’une bonne coupe ! Ce samedi de septembre, agacée par les mèches qui commençaient à cacher mes petites oreilles et celles qui me chatouillaient désagréablement la nuque, j’ai foncé sur un coup de tête dans le premier selon venu. Ayant demandé une bonne coupe, j’ai été confiée aux soins de Steve, le spécialiste es effilage. Après un shampoing aux vertus relaxantes, j’avoue avoir laissé mon esprit divaguer vers les cieux enchanteurs de mes souvenirs de vacances sans prêter attention au papotage du Figaro, pas plus qu’à la façon dont il maniait les ciseaux. J’aurais dû ! Lorsqu’a retenti son « Et voilà ! », j’ai jeté un œil dans le miroir, approuvé : « C’est bien ! » et ajouté : « On passe au brushing ? » « Impossible, a-t-il rétorqué : pas assez de longueur ! Et pas le style ! Look Cristina Cordula. Na-tu-rel ! Vous allez adorer ! » J’ai réprimé un cri, réglé et fui sans dire merci.

Une fois rentrée, j’ai pleuré devant l’ampleur de la catastrophe. Court, plat, rataplat ! Au ras du crâne. Oreilles largement découvertes rappelant celles de Mickey, grand front à peine caressé par trois millimètres de poils, absence de volume accentuant mes joues creuses et allongeant mon nez en pique-feu : un vrai massacre. N’est pas Crisitina Cordula qui veut !

Jim était en déplacement. J’aurais peut-être le temps de trouver une solution avant son retour. Mais dès le lundi, il me faudrait affronter les regards de mes collègues de travail. Le dimanche, je me suis escrimée avec les mini-rouleaux, la brosse à brushing, le fer à friser. En vain.

Quand j’ai poussé la porte du bureau, feignant l’assurance, la stagiaire a plongé derrière son écran pour pouffer à son aise. Martine, brave fille, s’est bornée à déclarer : « Ça te change. » Sarah a persiflé : « Nouveau look ? Mais Cristina Cordula n’est pas passée par là ! » Encore elle...Je me suis assise sans un mot devant mon PC et le silence s’est fait jusqu’à l’arrivée de Sam, le joyeux drille de la compta. « Ça alors, Sarah ! La boule à zéro ! On dirait presque Juppé ! ». Le fourbe ! Et Marie de renchérir : « Vrai, t’as tout d’un mec ! »

Exactement la réaction de Jim à son retour : pas de baiser, juste ce cri horrifié « « T’as tout d’un mec » !

J’ai cherche des solutions. La perruque ? Trop apprêtée. Le turban ? J’avais l’air de sortir d’une séance de chimio et je me suis dit que c’était moche de piquer l’artifice de ces femmes en détresse. La casquette ? Il ne me manquait plus que le vélo ! Le chapeau ? « On dirait ta mère » a grincé Jim ! Nos relations se sont d’ailleurs considérablement refroidies. Au lit, c’était du vite fait... mal fait. « J’ai l’impression de baiser avec un mec ». Merci Jim, on n’est pas plus aimable.

Un samedi soir, mon amie Anna m’a emmenée en boîte pour me changer les idées. Je m’ennuyais devant mon Mojito quand j’ai aperçu une grande fille blonde bien charpentée qui lançait des regards insistants en direction du bar. Le barman était un sacré beau gosse. Mais...c’était à moi qu’elle souriait. Elle s’est approchée, a passé un bras autour de mes épaules. Ça m’a fait drôle mais c’était bon. Elle m’a entraînée à l’extérieur, m’a embrassée à pleine bouche et ç a m’a chamboulée. Je l’ai suivie chez elle et ne l’ai plus quittée. Elle est belle, tendre et directive à la fois et je l’aime: c’est mon nouveau mec !

New look

- Tu devrais aller chez Michou maman, ta coupe années quatre vingt est trop ringarde !
- Oui, Cloé a raison. Tu fais vieux tableau comme ça. T’as pas soixante ans tout de même ! Franchement pense un peu à te relooker, rajoute Théo sans lever la tête de sa tablette.

Et boum, prends ça dans les gencives ma vieille !

-Et toi t’en penses quoi ? questionnais-je un peu inquiète, mon époux captivé par son match de foot.
- Ils ont peut-être raison. Un coup de jeune ne te ferait peut-être pas de mal !
« Peut-être ». Je saisis les précautions oratoires. Surtout ne jamais se mouiller !

Aussi, le lendemain, à la première heure, l’affront encore mal digéré, direction « chez Michou coiffeur-visagiste» :
-Je vous laisse le champ libre. Seule consigne : une coupe jeune.
Ils vont voir !
Je me désintéresse totalement de l’opération, absorbée dans une revue people. Réflexion faite, ces têtes couronnées, aux moyens illimités, ont tout autant que moi des coiffures très conventionnelles. Mais je ne suis pas la reine d’Angleterre ! Michou me ramène à la réalité :
-Voilà ! Vous êtes ma-gni-fi-que !
je me regarde dans la glace : Horreur ! Pas possible, ces tifs à la punk c’est pas mes cheveux ! On me dirait sortie d’un manga. Une coiffure digne des BD de Bilal. Encore heureux pas de teinture, bleue ou verte.

-Là vous avez retrouvé vos vingt ans !
-Mais c’est complètement raté. Ils sont plus courts à droite. Je tire désespérément sur mes cheveux comme si je voulais les rallonger.
- Mais c’est la mode Madame ! Ah c’est sûr, ça change de votre petite coupe au carré Madame. Vous verrez, vous allez aimer et vos enfants a-do-rer. Vous avez bien des enfants ?
-Oui vous avez raison, ils vont adorer. Après tout c’est eux qui l’ont voulu.
-Il n’y a qu’une chose qui ne va pas, si je puis me permettre.
-Allez-y pendant que vous y êtes.
- Ce petit tailleur, charmant, mais un peu vieil… enfin un peu démodé, dirons-nous.
-Il faudrait quoi alors ?
-Allez à la boutique en face, ils ont des jeans super, moulants, enfin très mode. Vous seriez classe avec votre petit chemisier blanc.
Je quitte Michou pleine d’une ardeur revancharde, direction magasin de fringues. J’en sors avec un jeans troué aux genoux, moulant mes fesses à faire péter les coutures et comprimant à l’excès mon petit ventre.

A la maison c’est l’euphorie. Tout le monde s’extasie et me trouve cool. Même mon tendre époux a quitté sa télé pour tourner autour de moi avec un sifflement admiratif, l’œil égrillard.
Je me sens différente prête à soulever des montagnes.
J’en avais besoin ! Le lendemain en arrivant à mon travail, les commentaires des collègues fusent mais pas avec la même tonalité.

-Mais Ann, qu’est-ce qui t’es arrivée ? Qui c’est qui t’a massacrée comme ça ? C’est horrible !
Une heure après, le temps que cela fasse le tour de la boîte et les gorges chaudes des unes et les regards plein de compassion hypocrite des autres, je suis convoquée chez le boss.
L’entretien est bref : licenciée :
-Madame notre établissement est un établissement de renommée internationale, fréquenté par une élite. Je ne peux pas vous empêcher de vivre votre vie, mais votre profil ne correspond plus du tout aux critères très exigeants de notre clientèle. Désolé !

Je claque la porte en le traitant de vieux ringard. Très sûre de moi, sous les yeux ébahis de mes collègues, je quitte les lieux le sourire aux lèvres en tortillant des fesses et en claironnant :
-Vingt ans ! Toute la vie devant moi, rien à faire de vos préjugés !

Une dame particulière

En 1878, dans un village devenu quartier parisien, vivait une veuve respectable, discrète et très pieuse. Exerçant le métier de couturière, elle pouvait subvenir à ses besoins et louer un petit appartement qu’elle avait coquettement décoré. Tous les matins, très tôt, elle prenait l’omnibus tiré par deux robustes chevaux,direction rue de la Paix pour aller travailler chez le célèbre styliste Worth. Après une longue journée de labeur, placée néanmoins sous le signe de l’enthousiasme de participer à l’élaboration de somptueuses toilettes, elle rentrait chez elle sans s’attarder. Le dimanche, après la messe et un repas frugal, elle se rendait au couvent tout proche et aidait les sœurs à ravauder les vêtements destinés aux pauvres. Une vie simple mais heureuse.

Un évènement exceptionnel allait pourtant bientôt se dérouler près de chez elle : l’Exposition Universelle. Les travaux allaient bon train et l’inauguration approchait. Elle attendait ce moment avec impatience et, pour l’occasion, avait décidé de se confectionner une nouvelle robe et d’acheter un beau chapeau. Et puis pourquoi ne pas se rendre dans un salon pour une coiffure plus appropriée ? L’homme de l’art étudia son abondante chevelure brune et décida que pour donner encore plus de volume à l’arrière, l’avant devait être raccourci. Les mèches commencèrent à tomber, quand, tout à coup, la vitrine fut brisée dans un grand fracas par un des derniers piliers acheminés vers le chantier et qui s’était détaché du convoi. Le coiffeur, en se retournant brusquement, coupa en biais une énorme touffe de cheveux. Comment réparer cette horreur ? La seule solution fut de poser une perruque en attendant la repousse. Il choisit la plus belleavec le chignon le plus haut et la fit tenir grâce à moultes épingles. Très contrariée mais quand même rassurée de pouvoir décemment se rendre àla manifestation, la veuve décida de rentrer chez elle à pied. Alors qu’elle traversait un square, un violent orage éclata et, sans lui laisser le temps de trouver un abri, un éclair frappa sa tête couverte de ferraille. La perruque prit feu mais la forte averse l’éteignit aussitôt. Son cœur battait la chamade, ses muscles étaient parcourus de tressaillements, sa vue était trouble et son ouïe altérée mais elle était en vie !

Cependant, le lendemain, elle mit un bandeau pour cacher la catastrophe capillaire et elle le recouvrit de son nouveau chapeau qu’elle positionna de travers… pour couvrir le tissu. Elle ajouta également des plumes et un éventail ouvert de l’autre côté. Le montage était audacieux mais affreux. Elle n’en avait pourtant cure et chantonnait gaiment, ravie de son apparence. Et c’est ainsi qu’elle se rendit à la grande exposition. Là, sans aucune retenue, elle se mit à parler fort en s’extasiant devant chaque nouveauté présentée. C’étaient des aaaah !des ooooh ! à n’en plus finir et des qualificatifs plus extravagants les uns que les autres. Puis elle riait. Puis elle versait des larmes d’émotion. Elle attira une foule curieuse. En amusa unegrande partie, scandalisa l’autre. Visiblement le coup de foudre avait altéré son esprit qui explosait maintenant en une gerbe multicolore.Désorientée, elle ne retrouva jamais sa maison et devint une clocharde exubérantequi s’affublait de tenues excentriques et se prenait pour une comtesse. Elle élut domicile dans un souterrain et se fit beaucoup d’amis parmi le petit peuple de Paris.


Ceci est l’histoire véritable de la folle de Chaillot.
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Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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MessagePosté le: 12/09/2016 15:52:50    Sujet du message: Publicité

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