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Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Archives -> Archives 2016 -> Jeu 236 le jeu de l'âne nocturne
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Hori
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MessagePosté le: 23/10/2016 22:37:18    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

Houblonnesque

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit !

Le Racing Club de Schaerbeek perdait autant qu’il gagnait. Certaines semaines, on arrosait la victoire et les autres, on noyait la défaite. Il y avait toujours un prétexte pour siffler des pintes et chanter des chansons cochonnes. Comme tous les dimanches, Joseph était allé picoler et voir ses potes, comme son père et le père de son père s’étaient plu à le faire avant lui. Zola aurait aimé le crâne de ces gens-là ; de nombreuses bosses en parsemaient la surface, révélatrices à n’en point douter de l’ampleur de leurs vices.

Ne voulant pas contredire la phrénologie, Jos avait descendu quelques godets une fois le match terminé. Le bonhomme ne se souvenait plus très bien du résultat du match ni du nom des deux équipes, lorsque la créature était entrée. Toute en coffre, elle avait crié à l’auguste assemblée, qu’elle donnerait son corps au premier plouc qui lui ramènerait un âne. À Schaerbeek, tout le monde connaissait Fine. Forte en gueule, elle rivalisait avec les hommes tant dans le travail qu’au comptoir des cafés. Elle racontait qu’elle avait tatoué sur son mamelon le blason du club. Supportrice jusqu’au plus profond, qu’elle disait. L’ingestion de liquide jaune ayant tout à la fois réveillé sa curiosité et endormi sa lucidité, « Le Joske » s’était levé brusquement, excité par le défi de l’équidé autant que par le mythe du sein peinturluré. La bougresse voulait un demi-cheval, il lui en apporterait un.

Jadis, on se servait des bourriques pour ramasser les cerises des vergers alentours, Schaerbeek et son club s’étaient plu à faire de l’animal têtu une mascotte. La nymphe gambrinale voulait un âne comme preuve d’amour, soit, Joseph pourvoirait à ses besoins. Qu’il fût deux heures du matin et qu’on se trouva en pleine ville ne le décourageait pas le moins du monde.

Après une heure de marche, il vit l’objet de sa quête nocturne brouter dans un carré d’herbe. Ce que le bourrichon foutait là était bien le cadet de ses soucis. Trop heureux de pouvoir combler la maraîchère, le poivrot délivra l’animal et le ramena avec moult coups de pied jusqu’au rocher où l’attendait sa sirène.

À plusieurs reprises, dessaoulant quelque peu, il s’était dit qu’il était vraiment cinglé de se balader à travers rues avec un tel compagnon – Suivre un âne ! La nuit ! – mais l’envie picturale l’emportant sur les émergences ponctuelles de sa raison, il avait tout de même mené son singulier projet jusqu’à son terme.

À quelle belle envolée organique, on assista là ! Pendant que l’âne paissait, les deux pochetrons s’en donnèrent à cœur joie sur le terrain de foot plongé dans l’obscurité. Neuf mois plus tard naissait la petite Jenyfaire Van Zwartenbroek.

Le récit terminé, mon interlocuteur resta sans voix, les yeux écarquillés. Il m’avait demandé l’origine du nom de notre nouvelle doyenne de faculté et l’histoire racontée avait dépassé les limites de son imagination.

- Bon dieu, s’exclama-t-il, ne sachant pas encore rire de ce qu’il venait d’entendre.

Ce à quoi, je lui répondis :

- Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !


Comme Démosthène

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit !
Sans bruit, en ayant soi de garder quelque distance afin de ne pas attirer son attention, le jeune garçon chaussé de sandales de cuir enjambait les genévriers et les ronces et se faufilait entre les chênes rouvres qui parsemaient la garrigue. Sa filature avait commencée dès la tombée de la nuit. L’âne, sot comme ceux de son espèce, trottait sans se soucier des chardons piquants ou des cailloux qui roulaient sous ses pas. Aucun de ses camarades du cours n’avait voulu accompagner Lucius mais tous voulaient savoir où cet âne de Flavius allait chaque nuit ! Ce depuis plus d’un mois.
Pauvre Flavius qui ne devait sa présence au cours que grâce à la fortune de son père, riche négociant en vin et blé. Chaque jour, dans une des boutiques du forum, leur maître s’arrachait les quelques cheveux qu’il avait encore devant l’incapacité de cet élève.
La plus part du temps il avait perdu son stylet ou égaré sa tablette de cire. La lecture à haute voix était pour lui un exercice impossible à cause d’un bégaiement envahissant. Le grammaticus hurlait : « Tu t’exprimes comme un âne, Flavius. » De cette phrase mille fois répétée, le surnom était né.
Mais ce garçon, rondelet, placide et tout en gentillesse, inspirait aussi l’amitié. Les farces et moqueries des autres élèves n’étaient jamais vraiment méchantes.
Lucius, cette nuit-là, avait guetté son camarade, caché derrière la borne d’entrée de la propriété. Il avait peur de se faire surprendre par un veilleur ou tout simplement par les chiens et ne pouvait détacher ses yeux de la mosaïque scellée dans le mur, annonçant : « Cave canem ».
Puis Flavius était sorti de chez lui, discrètement, et avait pris le chemin des collines en courant. Les deux garçons, l’un derrière l’autre, arrivèrent à un pauvre campement installé devant une grotte. Lucius vit son camarade sortir quelques pièces d’une petite bouse en cuir attachée à la ceinture de sa toge et les donner à un vieil homme sale et vêtu de haillons ; celui-ci le fit assoir par terre en face de lui. Un maigre feu les éclairait. Il ne put entendre ce qu’ils disaient mais resta là à les observer durant un long moment. Flavius faisait des grimaces, soufflait, recommençait, poussait quelques cris ; puis il se releva, salua et rentra chez lui toujours sans bruit.

Le lendemain avant d’arriver au forum, il voulut en savoir plus :
- Que vas-tu faire chez cette racaille, Flavius ? Cet endroit est sordide. Tu es fou, un de ces jours ils te balanceront du haut de la falaise et garderont ta bourse.
- Mais tu-u-u ne comp-comprends pas ? Si je –je-je ne parle pas mieux, mon p-p-ère me-me
me jettera hors de la maison ou me tuera ! Ne me-me dénonce pas ! »
Il comprenait. Il avait entendu plusieurs fois son propre père grommeler que s’il avait eu un fils comme cet âne de Flavius, il s’en serait débarrassé depuis longtemps.
Ce garçon, moins sot qu’il n’y paraissait, essayait en dépit de tous de se corriger. Il n’avait trouvé que ce pauvre hère pour l’aider et s’était privé de longues heures de sommeil pour y arriver.

Quand Flavius d’une diction lente mais parfaitement maîtrisée raconta son histoire, le grammaticus garda le silence et réfléchit afin d’en retirer un enseignement pour ses élèves.
Un peu jaloux d’un résultat qu’il n’avait jamais vraiment cherché à obtenir, la seule morale qu’il énonça fut : « Que voulez-vous, c’est sur le fumier que poussent les plus belles roses ! »


Shambala

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit ! A mille lieux de New Delhi où son initiation religieuse s’était achevée ! Il n’avait pas toujours été cet homme aux traits sereins, à l’air impassible de celui qui a un jour effleuré de son âme la quiétude absolue. D’abord hors-la-loi, et hors-la-foi pour ainsi dire, il s’était bien longtemps perdu dans les affres de la criminalité… Puis il avait croisé cette femme à la piété de celles qui ne peuvent pas aimer autrement que dans l’infini. Et par une sorte de connivence implacable elle lui avait transmis sa dévotion. Ils l’avaient partagée. Et il voulait désormais demander pardon pour cette vie et pour les autres. Bien plus encore il voulait que sa rédemption fut récompensée.
Son long voyage l’avait mené aux pieds des majestueuses montagnes du kilimandjaro. Il marchait et suivait cet âne comme à la poursuite d’un souvenir flétri, usé. Réminiscence d’un autre âge, d’une autre vie. Il devait le suivre quoi que ce lui en coûte. Il le savait. Comme pour tout ce qu’il avait déjà accompli.
Alors son vieux bâton à la main, hirsute, le regard las, les flancs affaissés : il marchait. Marquant le sol de l’empreinte de ses pas lourds. Parfois il dirigeait son regard vers le ciel vespéral aux milliers de points flavescents qui l’emplissait d’un doux réconfort. Finalement il était bel et bien un homme. Il avait plu, abondamment, comme à l’annonce d’un mauvais augure ou comme un obstacle censé l’éprouver une toute dernière fois. Il touchait au but. Il n’en doutait plus. Et comme par providence On lui donna raison. C’est au sommet de la montagne, alors que l’âne avait disparu, qu’une forme lumineuse apparue. Eblouissante. Elle s’adressa à lui en ces termes :
« - Un bien long et hardi voyage que vous venez d’accomplir. Peu d’homme trouve la voie qui leur est due, et malheureusement à la votre vous ne toucherez pas au but.

- N’ai-je donc pas montré à quel point je me suis racheté ? Ma rédemption n’est-elle pas totale et mon arrivée en ces terres pures acceptable? N’ai-je pas mérité ma place en ce paradis terrestre? Moi qui aie par la simple volonté trouvé la juste voie d’un homme infiniment pieux.

- Quand la plume ne se plaint pas de son sort, acquis au gré du vent, vous, feignant d’ignorer vos turpitudes passées vous semblez prétendre au Shambala avec arrogance.

- Ne suis-je pas un nouvel homme ?

- Je ne suis dupe d’aucun mensonge et vos prétentions n’ont pas même la sincérité de vos propres songes. Vous êtes un mécréant malgré vos faux-semblants !

- Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !


Musée de la mine

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit ! Et sous terre en plus ! Françoise enrageait. Cette nuit des musées, c’est avec son fils qu’elle devait y participer. Non seulement il décommandait au dernier moment, (un collègue à remplacer aux urgences), mais il avait le culot de lui affecter comme chaperon son beau-père, un farfelu qu’elle ne pouvait pas voir en peinture. « P. t’attendra gare Terrasse. T’accompagnera musée mine. Connaît comme sa poche. » Elle lui en voulait pour ce SMS reçu dans le TER. Elle aurait préféré être prévenue plus tôt et annuler la sortie.
En apercevant le fameux Pierre sur le quai, elle avait retenu un mouvement de recul : feutre vert, veste écossaise et pantalon de velours caca d’oie, style british, hélas d’un goût douteux. Elle avait cru mourir de honte lorsqu’il s’était incliné pour un baisemain en susurrant : « Quel plaisir ma chère Framboise ! How are you ? »
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle l’avait suivi jusqu’à sa voiture. Feu rouge grillé, ligne blanche franchie, vitesse limite dépassée et des « Hop la ! Pas vu pas pris ! Pas d’affolement, chère Cerise, pardon Framboise ! » ponctués d’éclats de rires : le trajet jusqu’au musée avait dû faire grimper sa tension à 22 !
Ils étaient maintenant dans la file qui suivait le guide. Elle bénit la semi-obscurité qui baignait les lieux et camouflait en partie la tenue excentrique de Pierre. Au passage dans la Salle des pendus, elle s’attendit à une réflexion salace, qui ne vint pas. Dans l’ascenseur qui les emmenait à 70 mètres sous terre, Pierre se montra étrangement calme et raisonnable. Il aida Françoise à régler la courroie de son casque de protection qui persistait à osciller vers la gauche. Puis il suivit la visite à ses côtés, sans une plaisanterie, au contraire complétant par des commentaires ou des anecdotes les explications parfois sommaires du jeune guide.
Elle apprit ainsi que les douches étaient réglées sur une température minimum pour éviter que les mineurs ne s’attardent. Quand on leur précisa la différence entre haveur, boiseur, piqueur, Pierre fut le premier à répondre à l’invitation du guide à soulever le marteau piqueur. Il lui prit la main et à deux, ils s’efforcèrent en vain de relever le défi. Elle se surprit à partager un rire avec lui. Le sort des chevaux l’émut, surtout lorsque Pierre lui souffla que les pauvres bêtes ne remontaient à la surface que pour finir leurs jours en boucherie. Quant aux sept à huit litres de rouge consommés chaque jour par les mineurs, il signala qu’il s’agissait d’un vin de bas de gamme, et coupé d’eau.
La visite terminée, elle accepta d’aller prendre une boisson chaude avec lui avant qu’il la reconduise chez son fils. Devant une tasse de chocolat, il lui confia que son grand-père avait été mineur et elle l’écouta avec intérêt parler de la vie de ces ouvriers de l’ombre, de l’esprit de solidarité qui régnait entre eux. Son feutre vert et sa veste écossaise ne la gênaient plus du tout.
Comme elle tournait la clé dans la porte de l’immeuble, il murmura : « A bientôt Françoise ! » Elle répondit en écho : «A bientôt Pierre !»
Le lendemain au petit déjeuner, son fils l’apostropha joyeusement :
– Alors, agréable soirée, m’a-t-on dit ? Tu ne m’en veux pas de t’avoir fait faux bon ?
Elle n’allait pas capituler si vite. Mutine et cérémonieuse, elle lança :
– Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !


La Grenouille

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit !
Isidore de Bain enrageait. On entendait des bruits : craquements de branches, envolée d'ailes, claquements de becs, foulement des herbes, trots hâtifs de bêtes effarouchées. Ce benêt de Jean-François marmonnait dans sa barbe : « On y va, on y va ça ! » et puis se retournant de temps en temps, il ajoutait dans un petit rire : « J'y vois comme la chouette ! Craignez rien ! J'vas ben retrouver le chemin ! » en roulant les « r » dans un patois chargé d'eau-de-vie. Idiot ! Il les avait perdus deux fois déjà !
De Bain fuyait la Garde Royale. Une sale affaire : à la Cour, un prince de sang avait ridiculisé son lignage, humilié son nom avec morgue devant toute une assemblée de jupes en soie, éventails nacrés et perruques vertigineuses.
Il avait pris l'imbécile par le collet et l'avait souffleté avec vigueur. Il haïssait la puissance et l'insolence des riches, lui qui était de noblesse pauvre, condamné à leur mépris.
Dans le parc, deux témoins avaient effectué le contrôle des lames pendant qu'une horde de marquis apeurés suivaient l'affaire aux fenêtres. De Bain avait blessé son adversaire : une longue entaille qui saignait vif, fatale.
Il avait dû déguerpir aussitôt. On embastillait ou bannissait à vie pour un duel de ce genre.

Jean-François, un valet d'écurie, l'y avait aidé. Une bourse de dix écus trébuchants l'avait immédiatement convaincu. Son haleine témoignait qu'on aurait pu l'acheter pour un pichet de gnôle...
Le bonhomme avait dans l'idée de cacher De Bain chez la Grenouille. On disait que la fille vivait des subsides que lui pourvoyait le destin : elle logeait les brigands des bois, soignait les riches rossés et volés par eux, les évadés aussi, désireux de se soustraire à la justice royale. Elle en avait caché beaucoup, aimé aucun mais on disait qu'elle était belle, vénale et désirable. Personne ne l'avait jamais vue mais tout le monde la connaissait. Il fallait payer cher son silence pour fuir par les marais. Elle avait sa légende : on disait qu'elle était sorcière, maudite et morte-vivante ; les bandits à sa solde régnaient par la peur.

Ils arrivèrent à un carrefour. Dans la nuit, au pied du calvaire, ils distinguèrent une silhouette puis une fille, toute jeune, accroupie.

- Qu'equ' tu fais donc là à c't'heure ? demanda Jean-François en éclairant la gamine de sa lanterne.
- J'y regarde si y'a des sous.
- Ben tu vois dans l'noir comme ça ?
- Ben non, j'y attends !
- Qu'e'qu t'attends ?
- Ben vous !
- Ben pour quoi faire ?
- Ben pour les sous !
Les deux hommes se regardèrent, éberlués.
- Pasque tu crois qu'on va t'en donner ?
- Ben ! Obligé tiens !
- Et pourquoi qu'tu penses ça ?
- Ben tiens ! Qui c'est qui va vous faire traverser ?
- C'est toi le guide ?
- Ben oui mon vieux !
- T'es la Grenouille ?!
- Ben oui !
La fille prit un air de chat sauvage, les yeux féroces et d'une main leste, écarta les joncs, désigna d'un menton farouche, une barque.
- Les sous d'abord !
Une lueur pâle balaya l'horizon. On entendit des chevaux. La Garde Royale !
Cachés par les roseaux, ils montèrent dans le fragile esquif tandis que Jean-François grondait en chuchotant :
- S'pèce de voleuse ! C'est y pas un crime de se faire voler comme ça !
De Bain scruta la rive opposée : il lui restait une chance. Et voyant la gamine qui ramait comme un homme, fière et forte dans ses haillons gonflés par la bourse d'écus, il dit :
- Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !


L’homme à suivre

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit ! Comment avait-on pu lui suggérer une idée aussi saugrenue ? Et dangereuse ! Il s’était tordu le pied sur les cailloux, sa cheville droite le lançait et il serait sans doute bon pour une attelle lorsqu’il aurait atteint son but. Qui plus est, il avait par deux fois piétiné le crottin disséminé par l’impudent.

Il entendait dans la pénombre le bruit des sabots de l’animal qui ne semblait pas souffrir de l’irrégularité du terrain. La bête n’était qu’à quelques mètres devant lui et il accéléra le pas pour la rattraper. Lorsque l’aliboron fit une halte subite, il se cogna contre son arrière-train et, le souffle coupé, s’étala de tout son long, le flanc esquinté par un autre caillou sournois. L’âne ne parut pas offusqué de cette collision, ni ne bougea d’ailleurs… L’homme se redressa vivement, maudissant en vrac les quadrupèdes, les pierres tranchantes et son ascendance – tant qu’on y est ! – et, à tâtons mais avec succès, saisit la longe de l’animal fugitif.

Avec amertume, il aperçut le soleil poindre ; il était en retard sur son programme. Le satané baudet l’avait attiré bien plus loin de la ville que prévu. Quelques lève-tôt étaient déjà à pied d’œuvre, d’autres s’étaient assis pour observer la frange de l’aube. L’un d’eux interpella son voisin :
— Regardez ! Il a enfin rattrapé l’animal !
— Oui, mais parviendra-t-il à le monter ?

En effet, l’homme tentait désespérément d’escalader la pauvre bête. Mais en vain. Il résolut de le mener par sa longe et de ne l’enfourcher qu’au dernier moment ; le risque serait moindre et l’effet équivalent.

— Ce n’est pas un gars d’ici, à voir comme il se comporte avec cet âne !
— Mais j’ai entendu en ville pas mal de choses à son propos.
— Des ragots ? De quels genres ?
— On dit que son père a une haute situation.
— Pas dans l’élevage alors, parce que c’est une vraie bourrique !

Les deux commentateurs éclatèrent de rire, rire dont le bruit résonna sur le terrain plat. Ce fut peut-être sa vibration qui fit accélérer l’âne tout en modifiant sa trajectoire.
— Oh ! il ne devrait pas aller dans cette direction…

Évidemment, ni le baudet ni l’homme qui le suivait ne pouvaient l’entendre. Mais auraient-ils prêté oreille à ce conseil avisé ? L’âne fonçait donc puis, soudainement, obliqua sur la gauche, si vite que l’homme ne put éviter la fosse à purin dans laquelle il s’affala de tout son long.
— Incroyable, il n’a même pas lâché la longe !
— Avec la chaleur qu’il fait déjà, tout cela va sécher en un clin d’œil, commenta l’autre avec désinvolture.

En effet, l’homme se releva, les excréments se solidifiaient déjà, à une vitesse quasi miraculeuse. Au moins, le crottin écrasé sous son talon trouvait compagnie à son goût. Il jura contre l’animal de la plus affreuse des façons, puis regarda partout autour de lui, comme pris en faute.

— Êtes-vous certain que c’est bien l’individu au sujet duquel courent ces bruits ? Lui qui serait promis à un bel avenir ?
— Oui, oui, il correspond à la description qu’on en fait.
— Le lisier en moins !
Ils s’esclaffèrent à nouveau.
— Soyons sérieux, on en parle dans tous les cercles hiérosolymitains ; c’est l’homme à suivre du moment.
— On pourra surtout le suivre à l’odeur, ce Jésus !
— Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !


Bonne fortune

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit ! Revenant à la raison, il se félicita pourtant de l’avoir croisé sur son chemin. Mais quelle idée avait-il eu de participer à la chasse du Roi en forêt de Vincennes ?! Lui qui était piètre cavalier n’avait pu suivre le rythme effréné de l’hallali et son cheval, plutôt son haridelle, avait profité de la première occasion pour faire un écart et l’envoyer à terre. En chutant sa tête avait rencontré une belle souche qui l’avait tout estourbi. Quand il avait repris connaissance, l’obscurité l’entourait sous un ciel sans étoiles. Il souffrait de mal de tête mais d’aucune autre blessure. Il se leva et se tourna successivement vers les quatre points cardinaux sans savoir lequel choisir. Où pouvait se trouver Paris et comment l’atteindre dans cette galère ? Sans conviction il commença à marcher, trébuchant sans cesse. D’arbre en arbre il atteignit ce qui lui apparut comme une allée forestière. Plus sûr de lui, il accéléra l’allure. Soudain il distingua une forme mouvante et la peur le fit s’arrêter tout net. Puis la chose poussa un braiment que l’homme choisit de prendre pour un salut. C’était un âne ! Son aventure était déjà fort peu commune pour qu’il s’étonne de trouver cet animal en cet endroit. Comme l’équidé avançait tranquillement vers un lieu apparemment connu de lui, il décida de cheminer à ses côtés. Et c’est ainsi qu’au point du jour ils arrivèrent dans une clairière. Là se dressait une chaumière et de drôles d’entassements de bois fumants. Un homme très grand et imposant sortit et s’avança vers lui :
- Bonjour l’ami ! Je suis Gaspard Vasseur, le charbonnier. Vous êtes perdu ? Où est votre cheval ? Oh ! mais vous êtes blessé à la tête. Venez, je vais vous soigner.
- Bonjour, je m’appelle Pierre… peu importe mon nom. Vous me sauvez, enfin votre âne m’a sauvé la vie.
- C’est un vilain fugueur mais il est vaillant et brave. Il finit toujours par revenir et je me refuse à le punir. Allez vite, dans ton enclos !
Il le poussa vers le côté de la maison où se trouvaient cinq de ses congénères. Il revint aussitôt et ils entrèrent dans l’humble demeure. Il vivait seul et ni l’ordre ni la propreté n’étaient de mise. Mais à cet instant cela importait peu à Pierre. Gaspard lui servit un bol de soupe et banda son front meurtri. Le brave homme écouta le récit de sa mésaventure et proposa de le conduire à Paris où il devait se rendre pour livrer son charbon de bois à quelques forgerons et dans de riches demeures. Après s’être sustenté et bien réchauffé, Pierre proposa de l’aider à préparer les ânes. C’était le moins qu’il pouvait faire. En contournant l’enclos il aperçut un jardin :
- Que vois-je, sont-ce des rosiers ?
- Oui, c’est ma passion, ma parenthèse enchantée. Mon métier est rude, ma vie solitaire. Elles sont mes douces amies.
Pierre s’approcha des arbustes portant fièrement des corolles aux tons pastel et à la délicate fragrance. Puis, fermant les yeux il commença à déclamer :
- Mignonne, allons voir si la rose… Pardon, je dois vous dire que je suis poète et que tant de beauté en ce lieu perdu m’inspire. Elles sont magnifiques ! Comment faites-vous ?
- Je les nourris de mon amour et plus prosaïquement de la litière mêlée au crottin de mes bêtes. Cela doit sans doute vous choquer que celle qui est pour moi la reine des fleurs tire sa grâce d’une vile pitance.
- J’en suis fort marri.
- Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !


Le secret

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit !

Il ne pensait pas que ça serait aussi long ! Fernand, petit paysan d’auvergne, un visage de fouine aux yeux brillants dont les rides accentuaient tous les traits, marchait lascivement depuis bientôt 25 heures.

Il était suivi d’un jeune homme au regard vaillant, habillé d’une salopette en toile marrons rapiécée par endroit et de bottes trop grandes pour lui.
C’était un grand jour pour Fernand, commençant à se faire vieux et sans descendance, il devait transmettre son savoir à son apprenti. Malheureusement, à cause de cet âne cela ne tournait pas comme il fallait.

Il avait pourtant l’habitude de suivre les animaux et connaissait toutes les techniques pour obtenir son forfait rapidement. Nourrir l’animal à foison, lui donner de légères tapes sur les flancs, lui entonner des chants savoyards... Mais cette quête qui avait commencée à l’aube s’éternisait, l’animal allant dans toutes directions, ne s’arrêtant même pas pour paitre.

L’enfant était patient, il ne doutait pas des capacités de son maitre, tant il était une pointure dans son domaine et ses secrets inconnus de tous.
Ni cette nuit dont l’obscurité prenait du terrain, ni la douleur ressentie à chaque pas ne serait lui faire prononcer un mot d’abandon.

Jean avait connu son maître lors de la foire d’ Aurillac, il était entré alors par hasard dans une verrière et à ce moment-là sa définition de plénitude fut modifiée. Le rouge, le rose, le jaune ou encore le blanc n’était pas seulement des couleurs, c’était des odeurs, des textures. Ses sens endormis ont été subjugués au milieu de ce jardin de roses !
Le vieil homme lisant dans ses yeux la passion a alors partagé leurs sensibilités et leurs histoires. De fil en aiguille il ne put plus se passer d’une journée sans la tendresse des fleurs, et devint son apprenti.

Fernand lui, commençait à culpabiliser. Il savait que les ânes n’étaient pas les plus faciles. Facilement stressés ces animaux ne venaient pas au fait aussi docilement que les vaches, il lui était déjà arrivé d’attendre 13 heures lors du dernier automne, mais jamais autant qu’aujourd’hui.
Tout d’un coup l’âne s’arrêta. Eclairé de la lueur faible de la lune, le visage du vieil homme s’illumina. L’animal regardait fixement à sa gauche, tapant du sabot nerveusement.

-Jean, rapprochez-vous et donnez-moi les graines. D’un pas lent surtout ! Ce moment est crucial pour la qualité des fleurs, il ne faut pas le déranger.

L’apprenti d’un pas souple et à grand enjambée se rapprocha de Fernand pour lui tendre le sac de laine qui contenait des graines de roses du pays bas.

D’une dextérité attendue et d’une main aux traits délicats malgré sa vieillesse, il posa ses doigts sur l’arrière de l’animal et de ces lèvres s’ échappèrent un sifflement en deux tonalités.
Il s’écarta ensuite de l’équidé. Jean observait tout ce qu’il se passait, tentant de tout mémoriser.

Soudain l’événement tant attendu par le vieillard survint.

L’animal déféqua.

Le jeune homme n’en revenait pas, il s’attendait à tout sauf à ça ! L’objet de convoitise était là, passivement affalé au milieu de la prairie.

Fernand pris une poignée de graine et les instilla minutieusement dans les excréments, puis le travail effectué il sorti un grand sac de toile et y déposa le mélange.

- Maitre, je ne comprends pas. Est-ce tout de votre secret ?
- Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !


"J'aime l'âne si doux"

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit ! L'animal s'était engagé sur un chemin pierreux. Il faisait rouler sous ses sabots des cailloux qui dégringolaient le long du sentier. Manon les évitait comme elle pouvait, engoncée dans cette ridicule robe de mariée dans laquelle elle se prenait les pieds. La faible lueur de la lune, voilée par de gros nuages, ne facilitait pas sa marche. L'âne s'arrêta. "Allons bon, qu'est-ce qui lui prend ?" Manon s'approcha. Le brave animal mâchonnait une touffe d'herbes du fossé. Il tourna la tête vers la jeune fille qui distingua dans l'obscurité des yeux de biche aux longs cils soyeux. Manon les contempla "tu sais que tu es beau, toi ?" puis s'assit par terre, attendant qu'il ait fini son repas. Un vent frais circulait dans la végétation, murmurant des paroles esquissées, vite évanouies. L'âne se décida enfin à reprendre sa route. Ils débouchèrent bientôt dans une cour où une grange abandonnée s'élevait, à moitié écroulée. Manon poussa la lourde porte en bois et entra. Un fouillis indescriptible d'outils en tout genre, au sol et sur les murs, s'offrait à sa vue. La jeune femme souleva sa robe et tira de la poche de son jean une lampe électrique. "Je ne sais pas si c'est autorisé mais tant pis, il fait bien trop sombre ici !" Parmi les nombreux objets, elle trouva un licol et retourna chercher l'âne pour le lui passer. Puis elle l'attacherait au poteau en bois de la grange. Mais c'était sans compter sur les désirs de l'animal. Lorsque Manon tenta de lui enfiler le licol, il baissa la tête et fit un pas de côté, échappant à la jeune fille.
"Rooohhh mais tu vas rester tranquille ?"
Manon avait beau tendre les mains pour agripper la crinière ou le cou, l'âne refusait toute approche. En désespoir de cause, elle finit par supplier la bête :
"Allez mon chéri, si tu te laisses faire je te donnerai une carotte et plein de bon foin."
L'âne fut-il sensible à ces arguments ? La jeune fille réussit enfin à l'attraper, lui passer le licol, le trainer dans la grange et l'attacher au poteau.
Elle dénicha un seau et un tabouret au milieu d'un amas de vieilleries. Mais Manon, née en ville, n'avait jamais approché de mamelles de sa vie. Elle s'assit entre les jambes de l'animal et dirigea le faisceau de la lampe vers les deux trayons. Puis elle les agrippa d'une main hésitante. L'âne recula, manquant de la renverser. La jeune fille se jeta de côté. Ne se décourageant pas, elle saisit fermement les trayons et tira dessus avec énergie. La réaction de l'ânesse ne se fit pas attendre. Un braiement puissant retentit dans la grange et l'animal, surpris et apeuré, rua. Puis il secoua sa queue furieusement et, tirant comme un beau diable sur le licol, finit par se détacher. Manon n'eut pas le temps de réagir. La queue de l'animal lui fouetta le visage et l'un de ses pieds arrières la heurta, l'envoyant valdinguer dans un tas de paille nauséabonde. Avant de s'évanouir, elle entendit le galop de l'ânesse s'éloigner dans la nuit.
******

Un seau d'eau glacée la réveilla en sursaut, hagarde et suffocante. Tous ses camarades de promo étaient là.
"Alors, bizute, on n'a pas réussi à traire l'ânesse ? On ne va pas pouvoir se faire une beauté avec son bon lait ?"
Un tonnerre de rires s'éleva dans la grange. Manon, les cheveux hirsutes, la robe sale et déchirée, le visage maculé de traces sombres, rétorqua :
"Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !"


Tant l’âne brait qu’à la fin il se casse.

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit !
Mais comment résister à la jolie bouille accusatrice d’Emma quand on est un père coupable d’oubli? Il y a quinze jours Benoît avait failli à sa presque promesse de lui faire un gros-gâteau-au-chocolat-avec-des-papillottes-et-des-couleurs-tout-partout pour son anniversaire. Il devait payer cette infamie. Il avait écopé de trois gages étalés sur le week-end. Le premier était réalisé. Le second restait en suspens. Il venait d’entreprendre son troisième.
A ses côtés, ou devant, ou derrière, Emma était aux anges, tenant un petit carnet sur lequel elle notait des observations. Elle murmurait quand elle parlait à son père. Ils allaient résoudre le mystère, vivre une grande aventure, unique, qu’elle pourra raconter à ses copines. Encore plus forte que celles qu’elle lisait dans « Je bouquine ». Elle ne manquait pas d’imagination.
La veille au soir, elle avait déclaré que l’âne des voisins avait un secret : son braiement avait changé ! Il fallait comprendre pourquoi. Or celui-ci dormait beaucoup la journée et Emma en avait déduit qu’il vivait essentiellement la nuit ; c’était donc bien après le coucher du soleil qu’ils récolteraient les meilleurs indices.
- Et puis, avait-elle dit, c’est la St-Jean, il fait doux, les étoiles scintillent, c’est beau, une balade au clair de lune !
Ils suivaient donc l’âne Hector qui s’était éclipsé de son parc, sereinement mais décidé. Sans brouter, il avançait. Dans l’ombre d’une haie, Benoit aperçut une silhouette que le baudet rattrapa dare-dare. L’âne rejoignait son ânesse ! Au clair du solstice d’été, il était amoureux. A peine avait-il émis cette remarque qu’il se faisait reprendre.
- Mais non, voyons ! il est juste allé retrouver des copains. Regarde, ils sont sept. Ce troupeau vient d’arriver. Et Hector vit trop souvent tout seul. Il a juste besoin de vie sociale, pas d’une amoureuse. En plus, il est coupé !
A tout le moins, c’est le souffle de Benoît qui le fut, coupé. Elle en savait beaucoup.
Le problème était survenu sur le retour. Ils avaient été confondus avec le « gang des fleurs tombales » qui sévissait encore. Le lendemain il avait fallu s’expliquer au commissariat sur la virée nocturne.
- Comment diable une gamine de dix ans arrivait à percevoir la sonorité d’un âne, y voir une signification, et le besoin de le savoir, j’avoue je n’ai pas osé me poser la question. J’ai joué. Je me suis laissé mener par le bout du nez par son enthousiasme mutin.
L’officier de police était moyennement convaincu, pour ne pas dire dubitatif. Il ne devait pas avoir de fille.
- Admettons. Il y avait bien un âne en liberté au 23 de la rue du firmament hier soir. Ça n’explique pas votre présence au cimetière, un bouquet à la main, en pleine nuit, avec votre enfant. Ne me dites pas que vous en avez profité pour aller vous recueillir sur la tombe de tante Alberte !
- Pour aller plus vite, nous avons traversé le cimetière. Et comme nous sommes aussi passés près de l’écurie, j’ai pu tenir mon deuxième gage.
- Votre deuxième gage ?
Benoît imita la voix d’une petite fille implorante et taquine :
- « Je voudrais que tu me trouves une fleur, la plus jolie, la plus douce, la plus particulière qui soit; comme moi, quoi ! »
Puis reprenant une voix normale, résigné devant l’absurdité apparente de la situation, il conclut:
- Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !

Chemin détourné

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit !
Tout avait démarré sur une suggestion de Clément qui le voyait l’esprit morose après une rupture amoureuse dont Sébastien n’arrivait pas à se remettre.
- As-tu lu, lui avait demandé son ami, le voyage avec un âne dans les Cévennes, de Stevenson ?
- Je te vois venir avec tes sabots, avait répondu Sébastien. Mais je ne vais pas crapahuter pendant des jours dans la montagne avec pour seule compagnie une bête récalcitrante.
- Je pourrais t’accompagner, avait insisté son copain. Il y a maintenant un sentier de grande randonnée parfaitement balisé.
- Si c’est pour se retrouver au milieu de barbus hirsutes chantant youkaïdi, youkaïda, merci bien, avait-il répliqué.

Clément était un être chaleureux et plutôt têtu. Il était revenu à la charge à plusieurs reprises, étudiant le trajet, multipliant les arguments.
Tant et si bien que Sébastien avait accepté un parcours d’une soixantaine de km de Florac à St Jean du Gard. Il avait lu que Stevenson avait retrouvé son aimée peu après et il espérait secrètement reconquérir sa Cécilia.
Ils étaient donc partis pour Florac un jeudi matin d’octobre. Privilégiant l’aventure, ils avaient emporté une tente qui s’ajouterait au fardeau de l’âne.
À l’arrivée, le loueur n’avait plus qu’un baudet à l’air rétif à leur proposer.
- Ne vous inquiétez pas. Prenez le temps de faire d’abord un petit tour avec lui à la longe, encouragez-le sans le forcer.
Grâce à ces conseils, Caracol avait paru les adopter. Il avait été un peu moins coopérant au moment de lui fixer la bâtine.
« Douçamen, douçamen » avait dit son maître précisant qu’il fallait d’abord lui présenter le barda avant de le mettre sur son dos. « Ne jamais le brusquer » avait-il ajouté.

Leur première étape avait été courte, suivie d’une halte paisible le long de la Mimente. La pluie les avait surpris le lendemain sur la pente de Saint-Julien d'Arpaon. Ils avaient été dépassés par un trio de jeunes gens équipés de sac à dos. À peine avaient-ils eu le temps d’admirer les mollets galbés de la seule fille du groupe que celui-ci avait disparu.
Cassagnas n’était qu’à 10 km mais Caracol s’était fait un peu prier. Juste avant l’arrivée, une déflagration orageuse avait effrayé l’animal qui avait obliqué sur une voie forestière et s’était mis à trotter.
Et c’est ainsi qu’ils avaient dû le suivre tant bien que mal jusqu’à la nuit zébrée d’éclairs. Le dénivelé s’accentuant, l’animal avait ralenti l’allure.

Les cheveux dégoulinants, son élégante moustache en berne, Sébastien en était là de ses réflexions quand ils aperçurent une pancarte de gîte devant laquelle Caracol avait stoppé net en lançant un braiement joyeux. À croire qu’il était de mèche avec les propriétaires. Des éclats de conversation leur parvenaient. Ils s’approchèrent, suivis par l’âne qui en profita pour se délester d’un petit tas de crottes. La porte s’ouvrit et ils reconnurent les trois jeunes gens du matin qui les invitèrent à se joindre à eux.
- Et notre âne ?» demandèrent-ils.
- Attendez, il y a un appentis » dit la marcheuse aux jolis mollets.
La chaleur du logis avait ravivé la couleur de ses joues encadrées de boucles folles. Elle se précipita pour leur ouvrir l’étable et glissa malencontreusement sur le crottin tout frais.
- Oh, merde, s’exclama-t-elle, toute déconfite.
Sébastien se pencha pour la relever et lui chuchota :
- Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !


Les roses bleues

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit ! Lui, un dauphin !

Et le jeune Lech continuait à s’éloigner de l’antique bâtisse du pensionnat, sur un fantôme de sentier envahi par les herbes hautes, encadré d’arbres qui masquaient la lune. Il vit devant lui une trouée de lumière bleue et décida de rester dans le tunnel végétal. Devant lui s’étendait une clairière où un ruisseau venait se perdre dans d’infinis deltas.

L’âne n’était pas en vue, mais Lech savait qu’il l’avait presque rattrapé.

Cet âne là était le pire, la lie du prestigieux collège. Jan avait dû y entrer à la suite d’un fabuleux hasard qui lui avait fait répondre correctement aux questions du concours d’entrée pourtant draconien. Depuis, il se trainait jusqu’à la salle de cours, s’asseyait au dernier rang et ne prenait pas la peine d’ouvrir ses cahiers. Ses prises de parole incompréhensibles déclenchaient les hihans hilares des autres enfants, en particuliers des dauphins, comme se surnommaient les élèves les plus doués.

Enfin, Lech vit Jan, accroupi au milieu de la clairière comme un petit elfe, penché sur un massif de roses diaphanes sous la sélène lueur. Jan reconnut son pire persécuteur à l’orée du bois et cria :

- Ne t’approche pas ! La clairière est une tourbière. Tu ne connais pas le chemin, un seul pas et tu seras englouti !
- C’est donc ici que les ânes s’en vont brouter chaque nuit ?
- La vie des ânes t’intéresse ? répondit Jan en souriant.

Jan avait bien visé. Lech avait remarqué depuis un certain temps les sorties nocturnes de son camarade, mais ce n’était que ce soir que la curiosité l’avait emporté sur l’appréhension pour le pousser hors du dortoir à la poursuite de l’âne. Une folie : si cela s’ébruitait, demain tout le pensionnat gloserait sur l’intérêt suspect d’un dauphin pour un âne.

- Depuis la rentrée, je m’occupe de ces rosiers bleus, poursuivit Jan. Mais cette nuit, c’est la dernière fois que je les vois.
- Tu vas les manger ? demanda Lech. C’est une friandise d’âne ?
- J’utilise aussi le labo de l’école. J’ai envoyé aujourd’hui le résultat de mes expérimentations sur ces rosiers à l’université. Je quitte l’école demain.
- Comme tu seras regretté !

De fait, même les autres ânes évitaient le frêle et lymphatique Jan, bouc émissaire commode qui prenait ses repas seul au réfectoire. Tous savaient que cette branche stérile serait élaguée à la fin de l’année, lorsque tomberait le couperet des renvois pour résultats insuffisants.

- Attends un peu…comment ça, l’université ?
- Mon directeur de thèse pense que ce n’est pas épanouissant d’avoir grandi isolé, et que quelques mois incognito au milieu de gens de mon âge me prépareront à la vie d’adulte.
- Une thèse ! Mais…
- J’ai fait exprès de t’attendre cette nuit. Je voulais te remercier, toi en particulier, pour l’aperçu que tu m’as donné de la vie d’adulte.

Lech ne soutint pas longtemps le regard bleu de Jan. Il fit demi-tour, d’abord en marchant, puis en courant de plus en plus vite, sans se soucier des ronces qui lui griffaient les jambes.

***


- J’avais raison de ne pas fermer à clé le laboratoire le soir, dit le professeur de biologie, qui regardait par la fenêtre le chauffeur de taxi mettre la valise de Jan dans le coffre.
- Qui aurait cru que cet âne, orphelin venu de la campagne, sans cesse rabroué par vos pairs, s’avèrerait être un génie de l’horticulture et de la génétique ? objecta le directeur.
- Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !


Flash-back en Tchétchénie

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit !

Alors Youri fit demi-tour. Il salua d'un geste évasif le bourricot qui, de toute façon, allait bientôt exploser au contact d'une mine de type antipersonnel. Tournant les talons, il commença à réfléchir. Peut-être pour la première fois de sa vie de cette manière. La lune s'était voilée de nuages égrégores et Youri se sentit extrêmement troublé. Il se rendit compte qu'il n'était plus du tout sûr de ce qu'il devait faire mais pourtant il voulait essayer de comprendre. Voyant l'animal s'obstiner à continuer sa route de son côté, il s'arrêta une ou deux minutes, l'observant s'éloigner. Il songea, curieusement, à quoi pouvait bien rêver cette bestiole. Et aussi à quel genre de gars il était en réalité, lui, Youri.

Etait-il grave de tourner le dos à l'âne et, par là, repousser à plus tard les retrouvailles avec sa femme et ses enfants, de l'autre côté du no man's land ? D'où venait-il, au fond ? Quel était le sens de son histoire ? Pourquoi avait-il pris telle ou telle direction depuis une dizaine d'années ? Par quels chemins, pour quelles raisons, s'était-il engagé à sauver des victimes de guerres aussi aberrantes qu'inévitables ? Quels étaient les souvenirs les plus importants, si toutefois il y en avait ? Est-ce qu'en renonçant à traverser jusqu'au bout ce champ miné, il était un lâche ou, au contraire, un téméraire ? Et laisser l'âne à son destin faisait-il de lui quelqu'un de bon ou de mauvais ?

Mais surtout, surtout, Youri se demanda ce qu'il aimait vraiment. Ou pas du tout. Dans cette putain de vie qui flirtait sans arrêt avec la mort.
Alors qu'il rebroussait chemin, suivant scrupuleusement sur la pointe des pieds les empreintes marquées par les sabots de l'âne, discrètement, il faisait un retour en arrière beaucoup plus grand qu'il n'aurait pu l'imaginer.

Après quelques mètres bizarrement parcourus, Youri leva les yeux vers les étoiles. Là-haut, il revit la datcha de son enfance. Sa grand-mère qui préparait des pâtisseries, pleines de crème et beaucoup trop sucrées. Sa sœur riant aux éclats car elle avait réussi à chaparder quelques roubles à la mégère du komsomol local. Les lettres de son père truffées de mensonges, parce qu'il faisait semblant de se déclarer si heureux là-bas. Tout là-bas. Sa première amoureuse qui, à 14 ans, avait annoncé qu'elle irait bientôt en Ukraine, puis en Turquie. Et sa mère ? Elle, on n'avait jamais su ce qu'elle avait dans la caboche. Jamais. Elle avait juste disparu, comme ça, sans crier gare, sous un train express.

Et puis Youri se rendit compte que, perdu dans ses pensées, il ne faisait plus tellement attention au chemin tracé par l'âne. En fait, il en avait même complètement dévié. Il se trouvait à présent au beau milieu d'herbes hautes, de fleurs et, bien sûr, de mines probablement planquées partout sous cette végétation magnifique. Il stoppa net. Sous l'éclairage d'un rayon lunaire, un mouton venait de surgir avec, juché sur son dos, un petit garçon qui déclara :

- Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !


Pour ses beaux yeux

Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit !

Quelques heures auparavant, dans l’obscurité naissante, Jan vient de rentrer ses bêtes quand il perçoit un mouvement derrière le buisson. Il s’approche, scrutant le fouillis végétal. De l’autre côté deux yeux brillent, comme prêts à incendier le feuillage. Deux yeux creusets de couleurs, incandescence de richesses inconnues. Et Jan le pauvre berger s’abandonne un instant à des visions de palais et de fastes royaux. Ces yeux ne peuvent être que ceux d’une princesse d’une inimaginable beauté. Pourquoi hante-t-elle les abords de sa chaumière ? Un signe sans doute. On dit que parfois les princesses épousent des bergers, pourquoi pas lui ?

Il n’a pas le temps de dire un mot qu’un « hi han ! » retentit suivi d’un galop d’enfer. Jan imagine la belle aux yeux de flamme chevauchant le baudet en guise de destrier. Surprenant, mais la beauté ne s’accompagne-t-elle pas souvent d’un caractère fantasque ? Sans plus réfléchir, il s’élance à la poursuite de l’animal et du trésor qu’il emporte.

Voilà des heures qu’il court, trébuche, se relève, repart mains et visage en sang, affronte de nouveaux obstacles : rivière tumultueuse, sommet escarpé, brasiers menaçants. Chaque fois qu’il songe à abandonner, à s’écrouler sur place pour dormir lové dans sa fatigue, l’image des yeux à travers le buisson lui insuffle le courage de s’acharner aux trousses de cet âne qu’il ne voit pas, fondu dans la nuit, et dont seul le claquement des sabots le guide.

S’il savait qu’il n’y a pas de cavalière, que les yeux entrevus ne sont autres que ceux de l’âne… Ecoutez plutôt :

Il était un roi dont la fille était très belle mais si difficile qu’aucun prétendant ne lui convenait. On lui conseilla de querir l’aide d’une fée. Devant celle-ci, la princesse exposa son souhait. Elle voulait que son époux , en plus d’être beau, fût capable de courir toute une nuit pour ses beaux yeux, assez courageux pour surmonter fatigue, chaud, froid, assez fort pour franchir fleuves et montagnes et intelligent par-dessus le marché.

Agacée par ces prétentions, la fée lui dit :

-Je te transforme en âne mais je te laisse tes yeux qui, je dois le reconnaitre, sont merveilleux. A toi de les utiliser, sans montrer le reste bien sûr, et de trouver celui qui sera capable de courir pour eux toute une nuit. Avec l’aide de mes amis sorciers, enchanteurs et Elfes, je me charge de faire surgir les obstacles à la mesure des qualités que tu exiges. Tu retrouveras ton apparence féminine lorsqu’un garçon aura triomphé de toutes les épreuves. Et se tournant vers le roi :
-En prix de mon dévouement tu me devras dix boisseaux d’or. Je suis fée et pas alchimiste et transformer des carrosses en citrouilles ne m’a pas enrichie.

Le roi, prêt à tout pour sa fille, paya et se trouva ainsi plus pauvre qu’un paysan, réduit à dormir à l’écurie, de bon cœur d’ailleurs car c’était désormais la demeure de son âne de fille chérie. Laquelle écumait le pays pour aguicher les apollons et les entrainer à sa suite. Mais jusqu’alors, tous avaient capitulé avant la fin.

***

A l’aube l’âne termine sa course devant l’écurie où l’attend le roi. Jan arrive à son tour, vainqueur des épreuves. La promesse de la fée s’accomplit : l’âne redevient princesse. Voyant la stupéfaction de Jan devant cette transmutation digne de celle du plomb en or, le roi sourit :


- Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !
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MessagePosté le: 23/10/2016 22:37:18    Sujet du message: Publicité

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