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Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Archives -> Archives 2016 -> Jeu 237 - le jeu du canard monochrome
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tobermory
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MessagePosté le: 07/11/2016 12:46:49    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

L’histoire de Chabibou

Alors qu’un soleil écarlate s’endormait sur un horizon vermillon, un tintamarre avait lieu dans un lac de Guinée.

Rapprochons-nous et observons d’où provient ce vacarme.
Alors que nous dépassons les quelques roseaux tirant sur le grenat qui nous entravaient encore notre champ de vision, nous voilà devant une famille de canards d’un bordeaux typique.

- Papa ! Papa ! Allezzzzzz !!! Une histoiirrre ! Raconte-nous encore celle du Roi Chabibou !
- Non les enfants, ce soir il est vraiment trop tard. Et demain vous avez vos premiers cours d’aquagym. Ce n’est pas sérieux.

Devant ce père à l’air sévère, ces deux petits canetons ne faiblissaient pas.

- Allez papounet ! Tu serais le papa le plus plumant du coin !
- Votre mère me volerait dans les plumes si elle apprenait que je vous fais veiller aussi tard. Mais je ne peux rien vous refuser…

Les petits alors sans perdre un instant, profitèrent des derniers rayons corail pour trouver la meilleure position et ensuite la trouvèrent.

C’est alors que le père volatile débuta son histoire…

« Il y a 500 ans, un seul nom était connu de tous et ce nom était… »

- CHABIBOUU ! cria un canardeau sous le regard réprobateur de son frère.
- Bon si tu connais l’histoire je ne la raconte pas hein.

Le second petit, innocent, protesta et promis de clouer le bec au premier si récidive.

- Très bien alors je reprends.

Et d’une voix posée, il reprit :

« Et ce nom était Chabibou. Couronné alors qu’il n’avait que 7 ans, celui-ci prit vite les rennes du royaume, et de ses vertus il rayonnait parmi les nations.
D’une ingéniosité sans faille il conquérait de nouvelles terres, d’une égalité exemplaire il répartissait les richesses et d’une beauté naturelle il resplendissait.
Mais la plus illustre de ses qualités était la vue, celle-ci pouvait voir au-dessus de la simple apparence des choses, et certains émettaient l’idée qu’il pouvait voir dans le temps.
Jamais en terre de Guinée un tel roi n’avait accédé au trône et jamais un peuple n’avait autant aimé son roi.

Mais comme toute ascension grandiose, il y a des jalousies. Des hommes de l’ombre consultèrent un sorcier très puissant du nom de Pargigo.
Et c’est donc dans l’obscurité qu’un pacte funeste fut scellé.

Après multiples tentatives infructueuses et alors que la pressions des anarchistes s’accentuaient, Pargigo eu une révélation. Il devait atteindre sa vision !
Le magicien s’isola alors dans une grotte et pigment après pigment, il décolora le monde.
Il commença par les couleurs les moins représentées comme le sépia ou encore le jaune canari.
Peu à peu le monde s’en rendit compte et supplia le couronné d’intervenir. 
Celui-ci, vrai père du peuple, s’exécuta et ne mit pas beaucoup de temps pour situer le malfaiteur de son regard.

Malheureusement, la disparition des couleurs se faisaient de plus en plus intense et Chabibou accompagné de son armée avait de plus en plus de mal à se repérer. Il ne restait alors que le vert bouteille, le cyan ainsi que toutes les teintes de rouge. Lorsqu’ils arrivèrent enfin dans la grotte, ils voyaient rouge, dans tous les sens du terme.

Cependant Pargigo tenait toujours parole. Bien que rendu dans l’incapacité de nuire, les couleurs ne revinrent pas.
Chabibou lui, perdu guerre sur guerre, devint fou et s’isola. On n’entendit plus jamais parler de lui. 


Et depuis ce temps, le monde n’est composé uniquement de nuances de rouge. »

-Voilà les enfants ! Au lit maintenant !

Mais ceux-ci ne l’entendirent pas. Plongés dans un sommeil rouge brique.

L’homme et le chien

La brume montait lentement dans l’aube naissante. Silencieusement, elle enveloppait chaque arbre, chaque buisson. Elle tamisait les reliefs et s’étendait sur la surface immobile de l’étang. Plus un bruit. Pas un mouvement. Aucun cri d’animal, aucun souffle ne troublait cette transparence matinale. Les couleurs, estompées par l’opacité du brouillard, n’existaient plus. Le paysage s’était figé.

L’homme et le chien étaient arrivés très tôt à leur cabane d’affût. C’était un petit abri construit à l’aide de planches et rondins de bois. Le refuge était parfaitement intégré à son environnement et invisible aux yeux d’éventuels promeneurs. Ce matin il avait disparu, emprisonné dans la ouate incolore du petit matin.
Le chien avait l’habitude de ces sorties et les attendait avec impatience.
Lorsque l’homme, avant la fin de la nuit l’appelait, doucement pour ne pas réveiller les autres habitants de la ferme, il savait qu’une partie de chasse s’annonçait. Il aimait cette bonne odeur de cuir que dégageaient la besace contenant quelques provisions ainsi que la gibecière, l’étui du fusil et les grandes bottes fauves à revers.
Ils aimaient, tous deux, être ensemble pour s’enfoncer dans l’opacité du reste de nuit. Ils marchaient sans bruits et chacun comprenait l’autre d’un seul regard ou d’un simple geste.
Le chien connaissait son rôle. Dès que la brume se dissipait il se faufilait au bord de l’étang pour faire lever les canards ; après l’envol il y avait la détonation puis la chute du col vert qu’il allait rechercher entre les roseaux.
Installé sur le tabouret de bois, l’homme avait sorti une thermos de café et gardait les mains sur la tasse pour se réchauffer. Il observait l’étang fantomatique par une petite ouverture à hauteur de ses yeux. Enfin il remarqua que les volutes transparentes du brouillard qui montaient de la terre commençaient à se dissiper ; il reposa sa tasse.
L’homme prit son fusil et y inséra une cartouche, le chien se leva sans bruit et resta immobile.
Ils attendaient.
Soudain le soleil émergea de la brume, embrasant le ciel, faisant jaillir la vie. En un instant le paysage se colora d’un large camaïeu d’ocres, répandant ses touches cuivrées sur chaque arbre, chaque brin d’herbe. Une explosion de toute la gamme des tons dorés se refléta sur l’eau, illuminant le paysage. Ce feu d’artifice qui lançait une multitude de jaunes différents les subjugua.
Tableau magnifique coloré d’or dont ils étaient les seuls admirateurs et dont ils faisaient partie.

Quelques instants plus tard les canards sauvages prirent leur envol, dessinant un V parfait dans le ciel. Aucun ne manquait. L’homme et le chien n’avaient pas bougé.

Triste couac

La voiture de police roule dans les rues de la ville plongées dans une nuit d’encre. Je suis assis à l’arrière, menotté. Au commissariat je suis conduit dans une salle d’interrogatoire très sombre. Après un temps indéfini, un policier à la peau d’ébène entre et dit :
- Vous vous êtes mis dans de sales draps. Vous avez grièvement blessé un adolescent.
- Ce fut un accident !
- Un accident ? Expliquez-vous.
- Il y a un an, j’ai perdu mon épouse et ma vie n’était plus qu’un prisme chromatique noir. Insomniaque, je passais les nuits sur le balcon avec vue sur le parc faiblement éclairé par un unique lampadaire. Autour de ce morne halo tout n’était que ténèbres. Un soir pourtant, je remarquai la présence de deux canards. L’un était charbon, l’autre sa fumée. Spontanément j’allai chercher des quignons de pain que je leur lançai. Ils se précipitèrent pour les dévorer avant de s’envoler. Leur départ m’attrista plus que de raison alors que les quelques instants partagés avec ces volatiles avaient mis ma douleur entre parenthèses. La nuit suivante je me surpris à les attendre, avec impatience. Ils revinrent et eurent droit à des feuilles de laitue et à une pomme blette. Un vrai festin ! Soir après soir je jetais des restes au plus près de mon balcon et je pus observer que le mâle laissait les meilleurs morceaux à sa compagne. J’imaginais leur vie, à la fin de l’été, migrant ensemble vers l’Afrique en déjouant les dangers du voyage. Leurs visites mettaient chaque fois un peu plus du baume sur mon cœur d’onyx. Mais l’automne arriva et les canards s’en allèrent. Je pensais souvent à eux tandis que ma peine virait au gris. Au mois de juin et à ma grande surprise, ils étaient de retour. Je m’en réjouis, comme pour des retrouvailles entre vieux amis. Et c’était si merveilleux qu’ils fussent encore ensemble !
J’en arrive à ce soir.
Tandis que je dînais, j’entendis un groupe de jeunes parler fort dans le parc. Je n’y prêtai guère attention jusqu’à ce qu’un garçon s’exclamât :
- Regardez, des canards !
D’un bond je me précipitai sur le balcon. Je compris vite leurs intentions tandis qu’ils commençaient à encercler le couple et hurlai :
- Ne vous avisez pas de leur faire du mal !
Les adolescents se retournèrent vers l’immeuble puis haussèrent les épaules avant de poursuivre leur sinistre jeu. Tel un fou, je sortis de l’appartement pour les rejoindre. Tout en courant, je vis l’un deux donner un violent coup de pied dans la femelle pour la projeter contre un mur. Je fonçai vers elle mais arrivai trop tard. La vie avait déjà fui son corps meurtri. Le mâle se tenait derrière un arbre, apeuré. Je suis sûr qu’il avait compris la gravité de la situation. Tout était de ma faute : si je ne les avais pas habitués à venir manger rien ne serait arrivé. Soudain une fille hurla :
- Il est mort ! Vous l’avez tué, salop, vous l’avez tué !
En me retournant je découvris le gamin imbécile étendu sur le gazon. Dans la précipitation pour sauver la cane je l’avais sans doute percuté mais tout à fait involontairement. Sa tête avait heurté la bouche à incendie et saignait d’abondance. Hébété, je regardais le canard s’approcher de sa bien-aimée, lui donner des petits coups de bec, tentant de la réanimer. Le désespoir m’étreignit tandis qu’une obscure et sinistre brume envahissait les lieux.
Le policier me regarde, incrédule :
- Tout ça pour défendre des bestioles ?
Je me contente de baisser les yeux en gardant le silence. Je pense intensément à ce veuf aux plumes couleur de deuil.

V4

Évidemment, il fallut d’abord négocier. Luc n’avait pas de préférence quant au choix du restaurant, mais Alice était végétarienne. Celle-ci me rappela même, avec quelque perfidie, que j’avais été malade la dernière fois, après la pizza aux fruits de mer. Selon elle, il fallait y voir la vengeance posthume des coques, moules et autres crevettes qui composaient la garniture. En fin de compte, les éléments vinrent à mon secours, la pluie tomba en trombe et nous nous réfugiâmes dans le premier restaurant venu, un chinois.

Alice commanda une salade de soja, du riz blanc et des légumes au basilic. Luc opta pour du porc au curry. Quant à moi, je jetai mon dévolu sur le canard à l’orange, mon plat favori. Et tant pis si je devais subir l’opprobre d’Alice.

Il faisait chaud dans le restaurant, nous avions pris un apéritif ; Luc raconta une blague, le rire nous montait à la tête. La serveuse apporta les plats. Alice regarda le mien avec réprobation, je le fixai avec envie. Autour de la viande finement tranchée, quelques demi-cercles d’orange, d’une brillance fascinante, hémisphères de soleils couchants.

Je relevai les yeux ; il me fallut un moment avant de m’apercevoir que le visage d’Alice avait pris la même teinte melonnée. Celui de Luc également. En fait, tout le restaurant baignait dans cette lumière orangée – le riz blanc paraissait safrané, les chips de crevettes à l’avenant. Il pleuvait toujours dehors et le soleil ne pouvait être responsable de cet état de fait. Luc et Alice ne semblaient pas avoir remarqué quoi que ce fût. Comme les sons me parvenaient assourdis, j’accusai l’alcool de l’apéritif et mon estomac à jeun de produire ces illusions et attaquai mon dîner.

Je croquai ma première bouchée et Alice poussa un cri tonitruant. Je tournai mon regard vers elle, son visage n’était plus le sien mais celui d’un canard gigantesque (ou d’une cane, je n’en étais pas certain vu sa dyschromie) qui me fixait de ses yeux circulaires. Du coin de son bec, peut-on parler de commissure ?, s’écoulait un liquide orangé. Je cru d’abord à une plaisanterie d’Alice – d’autant plus que Luc me regardait d’une étrange façon – puis, effet ou non de l’alcool, à la possible vengeance du volatile qui remplissait mon assiette.

Par réflexe, je mastiquai à nouveau ma bouchée, l’Alice-canard s’écroula dans son assiette de soja ; de son crâne sourdait une flaque visqueuse, d’un orange de plus en plus foncé. Inexplicablement, je ne pus faire un mouvement vers elle. Et Luc, au lieu de voler à son secours, me secouait par les épaules en hurlant des mots que je ne comprenais pas. Sans doute me traitait-il d’assassin – moi-même, je ne pouvais m’empêcher de faire le lien entre mon canard laqué et l’étrange comportement d’Alice. La sclérotique des yeux de Luc avait, comme le reste, une teinte d’oriflamme et, tandis qu’il parlait, je ne pouvais détacher mes yeux de ses dents du même coloris.

La monochromatopsie cérébrale touche les régions inférotemporales du cortex visuel, notamment l’aire V4, provoquant parfois des hallucinations par effet de proximité. Elle est un signe – rarissime et méconnu – précurseur d’A. V. C. foudroyant.
Dommage.

Le chasseur et le canard

Au début, il fut déconcerté : quitte à vivre en monochrome, il aurait préféré ne plus voir que du bleu. Bleu ciel, c’était cohérent. Alors que ce rouge agressif, c’était perturbant. On aurait dit que le monde entier saignait par tous ses pores, même Donald, le doudou de sa fille, devenu sien au fil des mois :

— Ah ah je suis un canard au sang ! ricanait la volaille, une touffe de bourre pendouillant de son bec.

Romain, mari d’Eva, 38 ans, un pavillon dans le Cantal, végétarien et cartésien, voulut faire un pas de côté pour s’éloigner de la peluche, mais il était fermement attaché à son siège. Il poussa sur ses cuisses, tira sur ses épaules, faisant saillir les tendons de son cou. Rien n’y fit. Il était cloué là. Donald, sur fond de ciel sanguine, dodelina de la tête ; il dégageait une odeur de guano, insupportable dans l’espace confiné. Les narines de Romain se pincèrent.
Heureusement, tout serait bientôt terminé. Enfin. Sous ses yeux, les voyants clignotaient follement. Rouge, bien sûr, comme le reste. Rouge, mais on s’y fait. On s’habitue à tout, sinon il ne serait pas là. Enfant, il rêvait d’être médecin, ou vétérinaire. Sauver des vies. Et regardez-le maintenant.

Romain, deux fois papa, fils dévoué, champion de sudoku et fervent athée, en appela à Dieu, avec une pensée pour les bouts de viande éparpillés jonchant le sol derrière lui. C’était pourtant un beau pays, avant. Aride, certes, mais jolies plages et jolies filles, brunes et pulpeuses, regard charbonneux, bouche immense. Et Damas, ce n’était pas rien, quand même.
Les supérieurs de Romain ne comprendront jamais pourquoi, soudain, il a tiré sur le manche et grimpé, grimpé, grimpé dans le ciel. Sa femme, peut-être, aurait pu les éclairer, leur raconter les doutes, les nuits blanches, les cauchemars. Mais aucun des gradés n’ayant interrogé Eva, ni couché avec Romain, ils ne pouvaient pas s’expliquer cette désertion vers le soleil.

— Va, mon fidèle Rafale, file comme le vent ! criait-il.
— Va, noir destrier d’acier, envole-nous ! jubilait le canard fixé sur le tableau de bord.
— Donald, mon pote, je t’ai sous-estimé, déclara gravement Romain. Je suis heureux que tu sois là.
— Semper fi, mec !

L’homme et son doudou fuyaient la terre repeinte en rouge par le missile qu’ils venaient de larguer, et plus ils s’élevaient, plus ils communiaient. Enfin, quand ils furent assez haut pour prendre le thé avec Icare, l’un d’eux poussa le manche à fond, et l’avion piqua vers la terre fumante, vers les hommes en morceaux, vers les chiens au ventre creux qui bouffent les tripes des femmes éviscérées, qui gobent les yeux des enfants et emportent dans leur gueule une main, une joue, un tibia.

— Quand même, cet écarlate partout, ça craint, marmonna Romain en se frottant les paupières.
— La faute aux g négatifs, répondit doctement le volatile. L’accélération descendante, la pression, le fameux voile rouge. Et surtout, tu perds la boule, camarade. Mais mieux vaut ici que chez toi, ça t’évitera de te pendre dans ta cuisine Ikea ou de buter tes gosses et ton caniche.
— C’est un cocker, mais je vois l’idée, répondit Romain en poussant les moteurs. Accroche-toi, mon canard, ça va secouer !

Le Rafale s’écrasa en plein désert syrien et ne fit aucune victime, si ce n’est le pilote et son doudou. On ne leur accorda pas une ligne dans les médias : le chasseur avait coûté 78M€, et la France, mesquine, leur tirait la tronche. Mais, dans le Cantal, une petite fille pleura son doudou. Et son papa.

Albert

Agathe ouvre un œil, puis l’autre et s’inquiète de toute cette blancheur. Il lui semble être perdue au milieu d’un paysage de neige. Lentement, son esprit engourdi se réveille. Elle se rend compte qu’elle est allongée dans son lit. Son lit ? Été comme hiver, elle dort sous son épaisse couette rose vif tirée jusque sous son nez : on l’en aurait dépouillée ? Son regard erre autour d’elle : un magicien aurait donné un coup de pinceau pendant son sommeil ? Murs et plafond immaculés, fenêtre à l’encadrement blanc, même la porte face au lit est du même ton, tout comme la chaise de métal sur la gauche. Pas de trace de ses rideaux fleuris, des reproductions de natures mortes encadrées par ses soins et accrochées pour égayer la grisaille des murs de sa chambre. Elle tente de bouger les bras et les découvre enveloppés de bandages. Le droit est même relié à une sorte de poteau...
Bon sang, elle est à l’hôpital. ! Ce n’est pas un lieu qu’elle a l’habitude de fréquenter, elle a toujours eu une santé de fer. Mais vingt ans plus tôt, c’est dans une pièce comme celle-ci qu’elle est restée au chevet de Jean et a recueilli son dernier soupir.
La mémoire lui revient soudain. Elle mettait une bûche dans l’âtre, une flamme avait léché son tablier, elle s’en était débarrassée, l’avait jeté à terre. Allez savoir pourquoi, le bas de sa robe avait continué à brûler, puis le feu s’était mis à ramper sur le sol de la cuisine. Elle avait couru dans la cour, hurlé pour alerter le voisin le plus proche. Après, juste une vague réminiscence de Gaspard l’enroulant dans une couverture, d’un lointain bruit de sirène puis le néant.
Trois coups sont frappés à la porte et un homme et une femme s’approchent du lit d’Agathe.
«Alors, Madame Garnier, vous voilà réveillée ? Vos blessures ne sont pas très graves mais nous allons vous garder quelques jours» lance le médecin d’une voix joviale tandis que l’infirmière change le flacon de goutte à goutte. Il lui tarde que les blouses blanches quittent la pièce. Tout ce blanc, ça lui donne le tournis.
Elle ferme les yeux, concentrée sur ses pensées. Quelques jours a dit le médecin ? Elle qui ne quitte jamais sa maison, ça va être l’enfer. Elle se languit déjà de son canapé fatigué, de sa petite télé, de la prairie et des moutons de Gaspard qu’elle contemple depuis ses fenêtres.
Un léger bruit attire son attention, puis une sorte de pincement sur sa joue. Albert, mais oui, c’est bien Albert, juché sur son estomac ! Elle en pleurerait. Lorsqu’elle a dû se séparer de ses poules et de ses lapins, trop fatiguée pour s’en occuper– dame, à quatre-vingt-dix-neuf ans ! –, elle s’est prise d’affection pour un caneton qu’elle a élevé, qui la suit partout comme un toutou domestiqué, a ses entrées dans la maison, jusque dans sa chambre, partage ses repas. On peut rire d’elle en douce, elle s’en fiche comme d’une guigne. Albert, c’est son ami. Elle avance une main pour lui lisser les plumes et ne rencontre que le vide. Une hallucination ? Un rêve plutôt car elle aperçoit, assis près du lit, sa petite-fille et son petit-fils. Tous deux visages blêmes, traits tendus.
– Tu nous as fait une de ses peurs, mamie !
– C’est pas une raison pour afficher ces faces de carême ! Déjà que j’étouffe dans cette bulle de coton. Dites, j’ai quelque chose à vous demander. Albert...
– Quoi, Albert ?
– Promettez-moi de vous occuper de lui. Et s’il m’arrive quoi que ce soit, jurez qu’il ne finira pas à la casserole. .Jurez, croix de bois, croix de fer...

Rouge ire

Les fraises et les framboises dégoulinaient du mur comme l’aurait fait un cœur arraché et projeté avec violence. Ces larmes incongrues striaient ainsi le mur du balcon à la terrasse, comme des lianes. Les mûres arrachées des ronces difficilement domestiqués rejoignirent leurs copines de déconfitures. Dommage, la saison des tomates était passée, mais elle avait déniché un stock de conserves : sauces, marmelade de groseille et de cassis.

Après ce badigeonnage, la silhouette s’empara des roses, en nombre impair, et en appliqua les vifs pétales dans le fructose collant. Tout ce qu’elle avait planté ces quatre dernières années était désormais empégué sur la façade de sa chère maison qu’il n’entretenait guère pourtant. Ici, elle avait déposé espoirs et croyances : qui enracine le sol, pense en récolter les fruits les années à venir.

Pour faire bonne figure, et eut égard à son lien avec l’alcool, elle y fracassa une bonne bouteille de bordeaux. Elle pensa bien à s’ouvrir l’artère fémorale avec un tesson, et se plaquer contre la façade en un simulacre d’étreinte ou de signature définitive, mais aucun chef d’œuvre ne mérite cela.

Du pied du mur, quelque chose remua. Une masse d’apparence sanguinolente qu’elle eut du mal à reconnaitre. C’était Gédéon qui siestait là, baignant, maculé de carmin et de vermillon. L’envie de sang la reprit. Elle hésita à le projeter, l’estropier, l’écarteler, le dépiauter et le coller au milieu du tableau nature ; cela aurait rajouté une nuance supplémentaire. Mais il n’y était pour rien, ce brave canard. Elle lui en avait fait cadeau pour un anniversaire, sur une blague. Depuis, elle avait un peu perdu le sens de l’humour. Etrange qu’il n’ait pas joint le palmipède aux cartons qu’il lui avait soudainement fait, et qu’elle avait découvert un soir en rentrant. Le rosier d’Anahakan, conte arménien, illustre que le jardin est à celui qui le chérit. Elle sait que ça n’est pas toujours vrai si du jour au lendemain, l’accès vous en est interdit.

Elle n’était pas revenue depuis, encaissant et gérant les conséquences immédiates. Six mois plus tard, le plus urgent étant à peu près réglé, la colère commençait à se faire jour. Il fallait faire quelque chose pour extérioriser, marquer cette étape et passer le palier. C’était son psy qui lui avait conseillé. « Pensez à une couleur et laissez-la vous inonder ». Conseil incompréhensible, mais qu’elle avait mis à sa sauce écarlate, avec ses interprétations andrinoples et les symboles qu’elle avait voulu y mettre. Si certains écrivent la force de leurs rêves sur les murs, elle, elle incrustait sa colère sur ce mur-là, précisément.
Elle recula pour contempler son forfait, en prit une photo-souvenir qu’elle ne mettrait pas sur son facebook, et s’apprêta à faire demi-tour, en toute discrétion. Dans son sillage, le rosier pleurait encore.

Il n’aurait pas dû être là, évidemment. Malgré la surprise, elle ne cilla pas, ne tenta pas de s’expliquer, soutenant le regard. Il était près de ce même portail où ce matin-là, tant de sa stature que de sa paranoïa du moment, il l’avait toisé, dédaigneux. Le soir-même, elle retrouvait ses affaires entassées, sans plus de mot de sa part. Elle était plus forte aujourd’hui. Rocs infaillibles en face à face. Ce qu’il pensait ? Elle s’en contrefichait désormais. En son temps, il n’avait pas consenti à ce qu’elle, elle comprenne, au minimum. Sa culpabilité l’avait rendu lâche. Elle se demanda si cette émotion avait aussi une couleur.

bleu canard

Des heures que je végète devant mon cahier. Quelle idée aussi, ce cahier d’écolier avec ses carreaux comme les barreaux d’une prison. Monotonie des lignes droites, autoroutes où mes mots stagnent en panne. Découragé, je me laisse tomber sur le canapé devant la télé et sa façade noire d’antre des fictions. Le palais des mille et une histoires dévidées à l’infini du fil des nuits. Non, c’est une boite crânienne, un labyrinthe de neurones tout bifurquant d’intrigues sans cesse renouvelées. Distraitement j’actionne la télécommande. L’écran s’illumine, vide et bleu. Et si la muse inspiratrice, les secrets du succès, la gloire, l’amour, m’attendaient derrière ce rideau d’azur ? Je m’abandonne, hypnotisé par cet œil sans iris.

Je ne sais comment cela s’est fait, mais je me retrouve de l’autre côté. Et là, ce n’est pas ce que j’espérais. Le bleu ne se limite pas à l’écran, simple séparation entre réel et imaginaire. Ici tout est bleu, du clair du foncé, du cobalt, du prusse, de l’outremer. Mon corps lui-même doit prendre l’aspect d’une ecchymose géante pour autant que je puisse en juger par mes mains. Un frisson me secoue ; scientifiquement la télé n’est qu’un tube. Des visions de laboratoire aux éprouvettes de substances colorées surgissent. Je suis piégé, je vais mourir supplicié par quelque poison, dissout dans un acide délétère. Pourtant si je suffoque ce n’est pas d’asphyxie mais de peur. Je m’efforce de respirer calmement, de me raisonner. Si j’ai réussi cet exploit aussi fabuleux et irrationnel que celui d’Alice à travers le miroir, ce n’est pas pour sombrer dans un enfer technologique de formules chimiques et d’équations. Cette poisse chromatique qui m’englue n’est sans doute qu’un passage. Je m’avance, prêt à crier « y’a quelqu’un ? »

C’est un petit bonhomme tout bleu qui lève la tête vers moi. Non, pas un Schtroumpf, juste un nain, colorié comme le reste. Et puis six autres. Je croise encore Boucle d’or, Cendrillon et une flopée de princes charmants. Ah ah, on passe de la peur bleue aux contes bleus, prometteurs de guimauve mièvrasse. C’est réussi, moi qui rêvais de thrillers, d’aventures héroïques, de romantisme épicé de délires sensuels, de gloire littéraire. Ce ne sont pas ces nunuches pour nursery ni ces bellâtres de dessins animés qui vont m’aider.

Un grincement désagréable me vrille les oreilles. Coincoin ! Tiens, manquait plus que le bleu canard. Un caneton s’avance dans un dandinement grotesque. Quelque Gédéon ou Saturnin en goguette. Rien à faire de cet emplumé de palmipède, moche comme tout en plus. Je tente de l’écarter du geste et de la voix, mais il est collant l’animal, il continue à me suivre.
Enfin, première récompense de ce monde bleu – horizon marin à présent – une femme apparait, à demi cachée par un rocher. Buste de rêve, visage de reine, la voilà, ma muse, d’autant que je semble à son goût. C’était mon destin de la rencontrer. Je prépare un compliment quand Coincoin me relance. Horreur, il m’a pris en affection. Surtout ne pas laisser croire que ce gêneur disgracieux est mon ami, ça pourrait gâcher le flirt. Je lui décoche un coup de pied. La belle, qui jusque là souriait change d’expression et me lance avec mépris :
« Pauvre type ! Je serais devenue ton inspiratrice et ton amante, je t’aurais aidé à revenir dans ton monde, pour toi j’aurais changé en jambes de star ma queue de poisson, si seulement tu n’avais pas rejeté mon ami promis à un si bel avenir, le vilain petit canard. »

Un canard, un chameau, un bouton d'or et un citron

Il plonge. Un instant suffoqué, il reprend sa respiration et ouvre les yeux. Ébloui, il les referme aussitôt. Il lui faudrait des lunettes de soleil mais ici, on n'a pas cet accessoire en magasin. Alors, tout doucement, avec d'infinies précautions, il soulève une paupière, puis les deux et s'habitue progressivement à tout ce jaune. Un jaune intense, brillant et d'une beauté irréelle. Son cœur se gonfle de joie, il pirouette et danse dans cet océan lumineux. Il s'étire, tendu à l'extrême comme un élastique puis se ramasse brusquement et éclate en une tache aux contours incertains. Il rit, saute de plus en plus haut. Il a chaud, délicieusement chaud.

Soudain, un ronflement. Ou... non, un grognement sinistre. Qu'est-ce que c'est ? Se cacher, mais où ? Aucun recoin dans cet espace infiniment étal. Alors, il se fige sur le fond jaune et ne bouge plus. Devant lui, démarche souple, ondulation féline, un lion passe... Sa crinière filasse flotte autour de sa tête. "On dirait des spaghettis, pense-t-il." Ça lui donne envie de rire mais le lion se fâcherait, il croirait qu'il se moque de lui. Il n'ose penser ce qu'il pourrait lui faire.

Tiens, il y a de la musique ? On dirait une fanfare, c'est entrainant. Tadadam, tsoing, dzoum, tralala et tsoin tsoin, tam boum ! Il a bien envie de se joindre à la joyeuse troupe qui défile : un canari qui pépie et sautille, un chamois qui cabriole, un bouton d'or sans feuille qui déploie ses pétales. Quel vantard celui-là, on voit tout de suite qu'il veut se mettre en avant. Il y a aussi un chameau, il marche la tête haute, en regardant droit devant lui, et un citron aussi rond qu'une balle de tennis. Il l'a vu et... oh zut, une giclée de son jus acide en plein dans l'œil, quel sans-gêne ! Une banane se trémousse, elle a le sens du rythme, bien plus que ce pauvre abricot pas mûr qui est à la traine. Ses grosses joues rebondies l'empêchent d'avancer. Alors il lui emboite le pas et il danse aussi et il le pousse et il dégringole sur les autres et la banane et le citron et le chameau et le bouton d'or et le canari s'éparpillent aux quatre coins du jaune et se dispersent et se distendent et se dissolvent. Tourbillon, éclatement, feu d'artifice.

Il est tout seul. Pas un bruit. Il respire fort, essoufflé. Le jaune pâlit, devient très très clair, une odeur d'œuf pourri se diffuse dans l'espace. Il fait froid, il tremble. Où es-tu ? Des larmes jaunes glissent sur ses joues et se diluent dans l'infini, un petit lac se forme devant lui, mélange d'or et de chrome, de miel et d'olive.

Soudain, un frôlement, un cri. Un canard, un colvert. Vert ? Jaune et bleu. Alors, petit-jaune s'élance, attrape la queue du palmipède et se laisse porter par son vol. Il s'en va retrouver petit-bleu.

Le cierge et le pot de crème

Qu’il fût de plomb ou d’argent, d’Espagne ou de Damas, le blanc restait du blanc. Que l’on associât cette couleur – qui n’en était pas une – au lait ou au boudin, ne suffisait pas à changer sa nature.

Assis sur une banquette, face à ce que beaucoup considéraient comme un chef d’œuvre, pas la moindre émotion ne lui étreignait le coeur. Il était comme ça ou, plutôt, il avait été élevé comme tel. Pour ses aïeux, l’art avait toujours été quelque chose de méprisable ; synonyme de flânerie, il ne réussissait qu’à attirer l’ouvrier loin de sa machine et le laboureur loin de son champ. Bien qu’ayant conscience du côté extrêmement caricatural de cette façon de penser, Pierre n’avait jamais osé s’en émanciper. Là où certains voyaient une prouesse technique au service d’un symbolisme nimbé de mélancolie, le brave prolétaire, en digne héritier des valeurs familiales, se refusait à voir autre chose qu’une volaille morte pendue au dessus d’un autel.

Louis XV aimait Oudry parce que ses tableaux lui ouvraient l’appétit et attisaient sa passion pour la chasse mais, au final, pas plus que le sceptique spectateur dont nous narrons ici les tribulations, le bon roi n’était sensible au dégradé immaculé de son scribouillard en chef.

« Nature morte au canard », c’était vraiment pour ça qu’ils avaient fait une heure de route ? Pierre gonfla ses joues en jetant discrètement un regard vers la femme installée à ses côtés. Marie semblait apprécier ; elle avait toujours eu un esprit raffiné, ignorant par essence les turpitudes marxistes et léninistes de son époux. Elle se taisait mais son regard, littéralement emprisonné par la toile, en disait plus que tous les discours.

Tentant désespérément de communier avec sa bien-aimée, Pierre s’appliqua à replonger dans la chose suspendue au mur mais rien n’y put, sa femme atteignait un niveau de sensibilité dont il ne pouvait seulement soupçonner l’existence. Pour lui, un rond rouge placé sur un fond crème ou sur un fond albâtre donnait toujours un drapeau japonais, y avait pas à discuter. Pourtant, plus que de la frustration ou de la colère, c’était de l’admiration qui parcourait son esprit obtus. Quel être supérieur avait-il eu la chance d’épouser !

Après une demi-heure de méditation contemplative, la muse se retourna enfin vers son malheureux disciple :

« - Alors, qu’en penses-tu ?

- Et bien, commença le pauvre bougre, adoptant un ton ridiculeusement snob pour se donner de la consistance, le rendu du canard est si saisissant que malgré l’apparente bonhomie de la composition…

- Je te parle de la salle de bain.

- De ?

- Pour le carrelage, tu préfères le blanc du pot de crème ou celui du linge damassé ? »

Sans répondre, Pierre jeta un regard suppliant vers l’œuvre incomprise afin d’y trouver quelque réconfort mais il lui sembla que loin de le plaindre, le palmipède tippexé avec goût voici trois siècles se foutait littéralement de sa gueule.


Ça va canarder

Une atmosphère électrique régnait sur le plateau. On était dans le bleu jusqu'au cou et toujours pas moyen de trouver la teinte idéale.
- On va tlouver ! Le blou é oune champ chlomatique tlès étendou. Les nouances sont infinies : blou-ciel, blou-nouit, blou azouL...
- Trouvez-moi le meilleur, arrangez votre accent et revenez quand c'est fait !
Mlle Comăneci repartit avec son nuancier.
Macaire avait sa légende dans le monde de la publicité. Il fallait payer prix d'or pour qu'il acceptât de mettre en scène un produit. Il était talentueux et cher, tout le monde ne pouvait pas se l'offrir. Mais ses prestations fort onéreuses n'étaient pas le pire des obstacles ... Macaire était le genre d'artiste illuminé, excentrique, fanatique, égocentrique, chimérique, dépressif, mysogine, cocaïnomane. Sa démesure, son extravagance, son purisme multipliaient par milliers les euros investis dans un spot publicitaire, par deux cents le nombre de techniciens, jamais assez chevronnés, par cent, le nombre de comédiens, jamais à la hauteur.
Par souci de réalisme, le comédien engagé avait dû endosser un accoutrement de canard, particulièrement plumé et volontairement palmé. L'intériorisation de sa tirade nécessitait, selon Macaire, l'immersion la plus totale dans son personnage : on faisait la pub de Canard WC, un produit-phare de la consommation courante, ancré dans un hyperréalisme social indéniable. Il fallait être percutant : pureté détergente avec le bleu, vérité saisissante avec le canard. La chose en soi paraissait simple : il suffisait de cancaner. La publicité montrerait un consommateur nettoyant le réceptacle sacré et son cri final ferait figure de slogan : « Canard WC ! C'est trop coin-coin ! »
Là était le problème. Le cancanement exigé se situait dans une tessiture qui semblait inhumaine... Et pour ce faire, Macaire obligeait son acteur à pratiquer les virelangues choisies par ses soins, depuis trois bons jours entiers... A peine le temps de dormir ou manger.
- Blou- toulquoise, blou banquise, blou polaile, blou-indigo... reprit l'éclairagiste en chef, revenue sur le plateau.
- Non ! Plus suggestif, plus poétique, plus éthéré, plus onirique ! Un océan entier doit crever l'écran ! Et lui, là ! C'est pour quand ? Allez lui dire !
- Oui. Javel l'dire au canard.
Elle s'avança, fit un signe et l'acteur déclama :
- Croyant cancaner comme canardeau, il croasse comme corbeau ou coasse comme crapaud ! Et échauffé par cette phrase allitérative, il lança le mot de la fin : Coin-coin !
- Insuffisant ! éructa Macaire. On dirait une oie qui cacarde ! Pas un canard qui cancane! Continuez !
Il fallut recommencer.
Le comédien finissait par s'exaspérer. A dire vrai, à présent, des tas de virelangues se créaient toutes seules dans son esprit :
- Ce calomniateur aux combines cruelles est copieusement caractériel ! Coin-coin !
- Insuffisant !
- Cataclysmique conconnot ! Quel couillon que ce cacochyme crétin ! Coin-coin !
- Mauvais ! Mauvais !
On finit par livrer un Eider premier choix, loué pour l'occasion. En le pinçant aux rémiges, la bête cancana de la manière la plus véridique qui soit. L'acteur, subitement inspiré par l'animal, hurla :
- Que ce cagneux coquin creux crève comme calamiteuse carogne ! Coin-coin !

Et ce trait jaculatoire assura son triomphe !
Macaire, médusé, habité d'une émotion extatique face à cette apothéose magistrale, s'écria :
- On le tient ! On le tient ! Faites la prise !
Un bleu-lagon, magnifique, inonda le plateau et l'on put, enfin, commencer.


Rien que du bleu


Debout dans une pièce vide, il est là, hébété, les yeux dans le vague, le regard absent. Aucune émotion ne se lit sur son visage émacié. Il est là. Pourquoi, il ne le sait pas. Son pauvre cerveau ne s’interroge pas, c’est le vide. On l’a amené là, alors il est là. On lui met un pinceau dans les mains. Machinalement il le caresse. Le contact soyeux le surprend.
Trois seaux de peinture sont posés par terre : un bleu ciel, l’autre bleu océan et un troisième bleu nuit. Il les regarde d’un air absent et finit par s’en approcher. Il plonge le pinceau dans le seau bleu ciel. Son geste reste en suspens un long moment. Il regarde goutter la peinture puis se dirige vers le mur d’en face et se met à peindre de haut en bas. Son geste est lent et très précis. Il revient sur les zones non recouvertes. Progressivement son mouvement s’accélère. Ses yeux s’animent. Il peint, il peint, il peint tout, même les vitres, tout.
Dans l’embrasure de la porte un homme l’observe, rejoint bientôt par un autre.
- Mais enfin qu’est-ce qu’il se passe ?
- Voyez vous-même.
- Je vois, je vois ! Cela rime à quoi, vous pouvez me le dire ?
- Rassurez-vous Monsieur le Directeur, ce n’est que de la peinture à l’eau. Un bon coup d’éponge et il n’y paraitra plus.
- Etait-ce nécessaire ? Vous ne pouviez pas lui donner une feuille de papier et des crayons de couleur ?
- Non il fallait qu’il revive grandeur nature ce qu’il a vécu avant de sombrer dans cet état.
- Vous croyez vraiment que vous arriverez à en tirer quelque chose ? A quoi bon, il ne gêne personne. Il passe ses journées à regarder le canard sur la mare du parc et à lui donner à manger. Des patients comme lui c’est du pain béni !
- Nous ne sommes pas là pour parquer les malades Monsieur le Directeur, mais pour les soigner.
- Avec trois seaux de peinture ! J’espère que vous ne renouvellerez pas votre expérience tous les jours ! Je n’ai pas de budget peinture moi ! Et le personnel de nettoyage a autre chose à faire.
Regardez comme il s’énerve maintenant, on ne l’a jamais vu ainsi. N’allez pas m’en faire un forcené.

Partout du bleu. Il trempe son pinceau à présent dans le seau bleu océan. Il commence à peindre le mur à mi-hauteur, puis de plus en plus haut. Au fur et mesure, il s’agite, ses gestes sont saccadés, il s’emporte, change pour la couleur bleu nuit et l’étale sur le mur avec fureur. Pour la première fois depuis son arrivée il crie « l’eau… l’eau… » et le répète indéfiniment, surpris lui-même par le son de sa voix. Il tremble de plus en plus fort et le geste de peindre devient de plus en plus désordonné, rageur, violent.
Il finit par apercevoir le psychiatre et se jette dans ses bras en balbutiant « Anna, Lll…ucas, Mmm..arie »

-Et comment ferez-vous pour lui apprendre que sa femme et ses enfants ont été emporté par le tsunami ?
-Il le sait déjà, c’est ce qui a provoqué ce traumatisme. Il a assisté au drame. Maintenant il faut lui apprendre à vivre avec.
-Bonne chance docteur ! lance le Directeur en s’éloignant.
Un an après Alex S. sort de l’hôpital psychiatrique. Il a retrouvé toutes ses facultés mentales et rien ne justifie son maintien en milieu hospitalier. Mais il gardera à jamais au fond de lui les bleus à l’âme que personne ne réussira à effacer.
Le voyant s’éloigner, le Directeur s’interroge : « n’aurait-il pas mieux valu le laisser à sa vie végétative plutôt que de le rendre à cette société si impitoyable pour les écorchés vifs ? »
_________________
Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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MessagePosté le: 07/11/2016 12:46:49    Sujet du message: Publicité

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