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Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Le jeu presqu'hebdomadaire -> Jeu 239 - le jeu du tapis magique
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tobermory
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Messages: 6 984

MessagePosté le: 05/12/2016 11:39:29    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

Un voyage insolite

Alors que La Beneventa voguait au large de l’île Trindade, cap vers Rio de Janeiro, la lune rougeoya de façon étrange et de puissantes rafales d’air chaud vinrent balayer le pont. Soudain les vagues grossirent pour ballotter le navire en tous sens et une lame énorme frappa la coque. La goélette gîta à un point tel qu’elle faillit chavirer. Mais alors que le capitaine ordonnait d’affaler les voiles, un sinistre craquement se fit entendre indiquant qu’une vergue de misaine menaçait de se briser. Bientôt des marins aguerris à la manœuvre grimpèrent avec agilité aux gréements. Ils la sauvèrent mais ne furent pas assez rapides pour empêcher la grand-voile de se déchirer de part en part. D’ici la fin de l’orage d’autres avaries allaient sans doute survenir et cela augurait d’une longue nuit pour tout l’équipage.
Dans sa cabine, Ermelinda ne pouvait imaginer ce combat inégal et était seulement soucieuse de sa sauvegarde. Allongée et agrippée à sa couverture elle tentait de calmer les spasmes de son estomac nauséeux. Cependant le besoin impérieux de prier fut le plus fort. Elle se laissa glisser au sol et rampa pour atteindre son sac de voyage. Elle en sortit un petit tapis bleu à franges jaunes, revint vers sa couchette, le déroula et s’y agenouilla en luttant pour garder l’équilibre. Il lui avait été offert par sa mère alors qu’elle n’était qu’une enfant. Cette femme très pieuse lui avait appris à le mettre au bord de son lit afin d’adopter la position de l’orant tout en préservant ses petites jambes de la froideur du carrelage. Il était fort élimé, désormais minuscule pour elle, mais elle refusait de s’en séparer. Joignant les mains elle commença par un Notre Père. Aussitôt, et devant ses yeux ébahis, des images se dessinèrent sur la paroi de bois blanc. Elle poussa un cri et tomba à la renverse. Se relevant, elle ne vit plus rien. Croyant à une hallucination, elle reprit sa position mais les images revinrent. Elle refit le mouvement plusieurs fois et comprit que c’était le contact de ses genoux sur la laine vieillie qui provoquait ces visions magiques. Sa curiosité l’emporta, elle y resta et ce qu’elle vit la transporta de bonheur. D’abord la baie de Rio, d’une extraordinaire beauté. Puis une grande demeure dans les terres, sans doute celle de son futur époux. Des champs de maïs, des forêts d’eucalyptus, des prairies de hautes herbes. A nouveau la maison mais cette fois à l’intérieur, dans un salon cossu, elle se vit assise entourée d’enfants. Et de scène en scène toute sa vie future et comblée lui fut dévoilée. Tandis qu’elle recouvrait ses esprits, elle observa que la tempête avait cessé et que le calme était revenu. Elle se redressa et replia le précieux tapis qui lui avait délivré un si beau présage.
Toujours sous le charme, elle monta sur le pont, huma l’air matutinal avec délectation et, sans rien noter des dommages de la tempête, elle marcha jusqu’à la proue. Là, elle regarda vers l’horizon, au-delà des vagues apaisées et elle sentit que toute peur l’avait quittée. Elle avait répondu à une annonce et s’était engagée avec un inconnu vivant dans ce pays lointain. Elle était triste de quitter sa famille et allait regretter sa ville de Setúbal ainsi que les promenades le long des hautes falaises bordant l’océan. Mais elle savait désormais qu’elle allait aimer une autre contrée, aux senteurs moins salines. Et, grâce à ce qu’elle n’osait appeler miracle tout en étant une révélation, elle était prête pour cette aventure.

Double peine

Tout se passe très vite. À un moment je discute avec mon voisin perse de l’importance des goules dans le conte des Mille et Une Nuits et le moment suivant, peut-être une seconde plus tard ou une éternité, je me retrouve avec lui, un vieil homme, une femme et son bébé sur un tapis flottant au beau milieu de l’Atlantique. Au beau milieu ou ailleurs, on est dans de beaux draps, tous les quatre.
Je me souviens que le commandant de bord a parlé de ceinture et de turbulences, je vois encore l’hôtesse valdinguer par-dessus son chariot de nourriture, j’entends une grosse déflagration puis, plus rien. Le trou noir. C’est le froid qui me réveille et aussi, une monumentale paire de claques assénée par le Perse.
− Mille excuses. Je vous croyais mort.
Autour de nous, on distingue quelques fragments d’avion et de passagers, un torse, une tête, l’amerrissage a été brutal. Le vieil homme a l’air mal en point, il serre contre sa poitrine découverte un journal trempé. La jeune femme tente de calmer son enfant en nous jetant à la dérobée des regards noirs. On n’a pas encore eu le temps de se demander par quel miracle ce tapis flotte. Le Perse ausculte le ciel.
− Un as, ce pilote. Par cet orage et avec un moteur en feu, je lui tire mon turban. Une chance que nous ayons été assis dans la queue de l’avion, l’onde de choc a été moins violente. Que pensez-vous de mon tapis ?
− Un Arak ? hasardé-je.
− Possible. Magique en tout cas. Lorsque mon père est mort, mon frère aîné a hérité du tapis volant ; moi, du tapis flottant. Pas de bol, hein ! On va mettre un temps fou pour rejoindre New York.
Je préfère ne pas me poser de questions. Être vivant me suffit. Je m’inquiète simplement pour la ligne de flottaison.
− C’est moi ou on est en train de couler ?
Le Perse grimace.
− C’est un tapis biplace conçu pour deux âmes. Il va falloir jeter du lest.
Sans autre forme de procès, il envoie d’une bourrade le vieil homme à la mer. Ploufff !
− Un jour de plus ou de moins, à son âge, quelle importance ?
Je n’aime pas trop la façon dont il me dévisage.
− N’approchez pas ou...
− Les femmes et les enfants d’abord, soyez raisonnable. Vous ne voudriez tout de même pas prendre la place d’un nourrisson ?
Je me réfugie à un bout du tapis en protestant.
− Ça ne résoudra pas le problème, vous serez toujours trois.
− Il faut bien commencer quelque part.
Je me mets à courir en rectangle, poursuivi par le Perse. Il s’apprête à m’éjecter du radeau quand soudain, arrivé à la hauteur de la femme, il perd l’équilibre et bascule dans l’océan, victime d’un croc-en-jambe. Elle crache dans l’eau en guise d’oraison funèbre.
− Nous, les Sunnites, on déteste les Perses.
− Moi aussi, les Perses, c’est des voyous.
− Les Perses et les Infidèles. On exècre aussi les Infidèles.
− Je suis athée ! Je le jure ! Votre bébé, il ne pèse pas lourd, le tapis devrait pouvoir flotter.
Elle sourit tristement.
− Ce n’est pas une question de poids, mais d’âmes, ce chien avait raison. Vous avez la possibilité d’en sauver deux, moi, une seule, la vôtre.
Elle était menue, j’aurais pu la porter d’une seule main.
− Je ne veux pas mourir, pas maintenant.
− Moi non plus.
Ma décision est prise.
− Je suis désolé, sincèrement. N’y voyez rien de personnel, ce sont les circonstances qui commandent. Je m’occuperai bien du bébé, je vous le promets.
− Moi aussi.
Je ne vois pas partir son pied. Je le prends en pleine figure et tombe à la renverse. Une adepte des arts martiaux, je rêve ! L’eau est froide, je me mets à nager par réflexe.

Haut-Karabagh

« Regarde ces fils d’or qui ont été brodés sur la laine rouge, regarde comme ils rendent véritable le regard de l’oiseau. Il a l’air vivant. Ton arrière- grand-mère a voulu que j’aille à la ville acheter ces fils. Ils ont couté très cher. Je suis parti à Agarak sur l’âne de mon père et j’ai marché trois jours, une fois payé, j’ai caché l’écheveau sous ma tunique et je suis rentré. Souren était heureuse de faire elle-même notre tapis de noces.
Regarde les tons de bleu, il y en a six différents. Et regarde ces arabesques ! C’est elle qui a dessiné le canevas. Les cabochons, les vrilles et tous ces petits zigzags. Regarde ces belles couleurs, c’est moi qui ai pilé les pierres à pigments et qui ai fait la teinture. Avec Souen nous avons mis plusieurs jours à réaliser ce travail ; faire tremper la laine, la laver, la rincer puis la faire sécher sur les claies en bois à l’abri des animaux et des voleurs.
Regarde-le bien, c’est le dernier qui a été fait à la main sur un métier en bois. Maintenant ils sont faits à l’usine et les fils sont noués à la machine. Chaque nœud de ce tapis contient un peu de l’âme de ton aïeule. Regarde-le, il a été tissé en Arménie !
Regarde-le bien, c’est un tapis magique !

Lévon avait levé ses yeux noirs sur son arrière-grand-père :
– Papik, tu te moques car la magie n’existe pas !
– Tu verras ! Toi qui rêve de voir la mer, mon tapis magique t’emportera jusqu’à Batoumi, au
bord de la Mer Noire.
– Mais c’est trop loin, je n’irai jamais et j’ai peur des turcs ; ils m’empêcheront de passer.
C’est à cause d’eux que tu es parti en Azerbaïdjan et les soldats azéris ont tué grand-mère Souen et vos enfants.
– Allons, Lévon ! C’était il y a longtemps, les turcs et les arméniens ne sont pas en paix mais ne
font plus la guerre. Tu verras du pays, tu voyageras. Ton père est allé plusieurs fois en Europe pour son travail, il est toujours revenu ! Il n’y a plus de danger. »
Le petit garçon regarda le tapis qui couvrait un des murs blancs du salon. Il le trouvait magnifique mais pas magique du tout et se demandait à quoi il devait cette réputation.
« Papik, parle-moi encore du tapis, promis que je ne dirai rien sur les turcs. Pourquoi dis-tu qu’il est magique ?
– En 1988, J’ai fui notre maison en flammes et j’ai réussi à atteindre un village à côté de Bakou, espérant m’embarquer pour le Kazakhstan, mais je n’ai pas pu. Souen avait été tuée ainsi que nos fils, leurs femmes et les enfants. J’ai emporté ce que j’avais de plus précieux, roulé dans ce fameux tapis. Je me suis caché dans des grottes au bord de la mer et j’ai survécu grâce à la pêche et en ramassant des coquillages. Quand la paix est revenue, j’ai quitté Bakou et suis rentré rebâtir ma maison.
– Tu avais caché ton argent dans le tapis ?
– C’est un enfant que j’avais caché dedans, le seul qui avait échappé au massacre : ton père.
Lévon garda le silence un moment, ses yeux brillaient. Il murmura : « Alors oui, il est magique ! »

Voir la mer

Il est heureux Kevin. Il s’en remplit les yeux de cette immensité bleue à peine agitée de vaguelettes d’écume. Il sourit au spectacle des mouettes qui se reposent sur une crête rocheuse. Dans le lointain, des taches blanches se déplacent lentement : il aimerait bien un jour faire un tour sur un de ces voiliers. Cessant sa contemplation, il avance à petits pas dans le sable chaud, rejoint ses camarades qui batifolent déjà dans l’eau, laisse celle-ci caresser ses pieds, ses mollets, prend de l’assurance : il est maintenant trempé jusqu’au haut des cuisses. Il en restera là : plus tard, il apprendra à nager, il se le promet. Il se mêle aux jeux des autres, les éclabousse, rit et crie avec eux : « Ouais, ce qu’elle est bonne, super bonne ! » Jusqu’à ce qu’un animateur les hèle pour le pique-nique qu’ils prennent à l’ombre d’un parasol qui ne réussit pas à protéger tout le groupe du soleil brûlant.

***

La porte de sa chambre s’ouvre sur sa mère qui l’appelle pour le repas du soir et repart en bougonnant. « Je me demande ce qu’il lui prend à ce gamin, c’est pas la première fois que je le trouve à genoux devant sa descente de lit. Manquerait plus qu’il se mette à prier ! Son père piquerait une sacrée colère ! Et puis ça sert fichtre à rien ! »
Ce n’est pas la première fois, en effet. Depuis que le linoléum de sa chambre s’est fendillé, surtout le long de son lit – on n’a pas les moyens de le changer, on tire le diable par la queue à la maison– que sa mère a déniché dans une solderie pour trois fois rien un morceau de moquette bleu ciel agrémenté de motifs jaunes et blancs qui cache les lézardes, l’horizon de Kevin s’est éclairé. Dans le secret de sa chambre, il revit régulièrement la journée idyllique passée en juillet au bord de la mer avec le centre de loisirs de son quartier, l’endroit qu’il fréquente en général en été : la famille n’a pas les moyens de partir en vacances.
Il avait supplié sa mère : il ferait l’impasse sur les sorties au cinéma, les balades à la ferme, il s’occuperait sagement à la maison ou au jardin public, mais il voulait voir la mer, une fois au moins, il ne pouvait pas rater ça. Il avait eu gain de cause. Il était revenu, le nez et les épaules rougies par le soleil, fatigué, mais débordant de bonheur. Il en aurait pleuré mais un garçon de neuf ans, ça ne pleure pas comme un bébé. Il avait sauté au cou de sa mère à la descente du car : « C’était trop beau, maman ! » Elle avait eu un pincement au cœur : les effusions n’avaient plus cours dans la famille depuis que l’on croulait sous les soucis.
La seule personne au courant du secret de Kevin, c’était sa petite sœur Anne-Lise qui lui vouait une adoration sans bornes et partageait son caractère sensible et imaginatif. Il l’avait convaincue sans peine des vertus de son tapis magique.
– Magique ? avait demandé Anne- Lise, les yeux émerveillés.
– Viens, la puce, assieds-toi avec moi, regarde bien. Tu la vois la mer, toute bleue, tu les vois, les mouettes – c’est des oiseaux blancs qui poussent des cris bizarres – tu les vois les bateaux blancs ? Allez, entre dans l’eau avec moi, tu sens comme elle est tiède, comme elle fait du bien ?
Et la petite, main dans la main avec son frère, joues roses, sourire ravi, yeux écarquillés devant le tapis, rejoignait Kevin dans son rêve et murmurait :
– Oui, je la vois la mer, c’est beau, c’est ...magique !
– Tu n’en parles à personne, tu jures, sinon...
– Sinon, le tapis ne serait plus magique...

Une idée de génie

Comment je me suis aperçu qu’il déraillait à plein tube ? Ecoutez, j’avoue n’avoir perçu aucun signe avant-coureur. Cela m’a pété à la figure sans prévenir.

Je rentrais de la crèche avec le gosse et il m’attendait dans le fauteuil, hilare. Il avait mis de la cire sur les murs, les cadres et sur le tapis persan de mon père. On aurait dit que la maison était occupée de fondre, comme une horloge molle dans un tableau de Dali. Bon dieu de bon dieu m’étais-je esclaffée ; quand je suis dépassée par le cours des événements, je tombe vite dans le scatologique ou le liturgique.

« Ça t’impressionne, hein ? Tu vois que quand je veux, je peux. Ça faisait plusieurs jours que je me demandais comment t’aider à tenir la maison et puis, l’idée m’est venue, comme la Vierge est apparue à Bernadette, plop ! ».

En disant cela, il levait les bras, écarquillait les yeux et postillonnait comme un geyser du Yellow Stone.

« Un parquet ciré, ça glisse. Alors, cirons tout et la poussière ne saura plus où s’accrocher. Finie la corvée de nettoyage ! Franchement, si j’étais toi, je déposerais le petit et j’applaudirais. Merci Roger, que tu devrais dire. Et plutôt deux fois qu’une. Je sais bien qu’on ne commande pas ses cadeaux mais… »

Que dire ? J’étais terrifiée. Je filai dare-dare dans la cuisine et m’y enfermai. Là, j’éclatai en sanglots. Qu’allais-je devenir ? Où était passé l’homme que j’avais épousé ? Le père de mon enfant ne pouvait pas être le cinglé qui avait enduit de graisse les murs et le mobilier, ce n’était pas possible. Une fois Thomas déposé par terre, je me rendis en titubant jusqu’à la porte-fenêtre donnant sur l’arrière de l’appartement. Après l’avoir ouverte, j’hurlai de toutes mes forces, espérant qu’une âme charitable me vînt en aide.

« Ola, ola ! C’est bon ! Allez faire plaisir aux gens ! Tous des ingrats… » dit la voix du dément dans la pièce d’à-côté.

Je criai à m’en déchirer les cordes vocales mais à Nieuport, en cette saison, il n’y a guère que les vagues et les mouettes pour vous répondre. C’était peine perdue. Alors, j’arrêtai de lutter et m’effondrai de tout mon long. Pendant que je me laissais aller toute entière à mon désespoir, le fruit de mes entrailles jouait sur le sol en riant ; appliquant les pieds sur le buffet et pliant les jambes, il s’amusait à se propulser en arrière sur la marre de gras. Dans le salon, on n’entendait plus rien.

Entre les barreaux de la rambarde du balcon, je finis par voir le taré me faire signe. S’abandonnant complètement à sa folie, il se dirigeait vers la mer avec le tapis persan pour le rincer à grande eau.

Sous le tapis

– Beau tapis, pas cher !
Avec la technique éprouvée des démarcheurs, l’homme avança un pied dans la porte puis s’avança tout entier, entra au salon et déroula l’objet sur le plancher. Un tapis d’un bleu-vert chatoyant, dont les motifs semblaient ondoyer comme ces dessins générateurs d’illusion d’optique. L’homme m’asséna son laïus tandis que réitérais de pauvres dénégations. Prenant un air de conspirateur, il murmura dans mon oreille :
– C’est un tapis magique.
– Ah, un tapis volant ?
– Non, un tapis de mer.
– Un tapis flottant alors ?
Ignorant mon ironie, il poursuivit :
– …tissé d’algues et de vagues, d’écume et de vent, de sel et d’iode. Comme la mer, il absorbe et dissout tout ce qu’on lui donne. Il purifie tout, il fait disparaitre le visible et l’invisible. Efficacité garantie jusqu’à votre mort.
Revenant sur terre après cette envolée poétique, il proposa :
– Une petite démonstration ?

Il donna un coup d’œil dans le couloir, s’empara de la poubelle qui embaumait dans un coin, souleva un côté du tapis et balança par dessous le magma répugnant de détritus. Un instant plus tard tout était propre et net. Le contenu de la poubelle avait disparu.
Eberlué par ce prodige je me laissai convaincre d’acheter l’article. Une fois l’homme parti, je m’interrogeai. Certes je disposais d’un objet fabuleux, mais quel profit en tirer ? Pendant quelques jours je n’y vis rien d’autre qu’un vide-ordures bien pratique. Ce fut la visite de mon propriétaire qui m’ouvrit de nouvelles possibilités. Cet odieux personnage ne manquait jamais de venir me menacer d’expulsion dès que mon règlement avait un rien de retard et je devais me retenir pour ne pas le frapper. Cette fois, je ne me retins pas. Un coup derrière la tête, puis je le glissai sous le tapis et bon vent !

Aussitôt la bêtise de mon acte me stupéfia. La police n’aurait sûrement aucune peine à reconstituer la journée du disparu, sa tournée des retardataires. Les traces ADN feraient le reste. Je vécus les jours suivants dans une angoisse affreuse. Pourtant rien ne se produisit. il fait disparaître le visible et l’invisible avait dit le vendeur. Ce tapis de mer me protégeait, il neutralisait les difficultés. Un triangle des Bermudes où se perdaient corruption, pollution, abjection. A titre de test, je dérobai une grosse somme d’argent dans le commerce qui m’employait. Là encore, aucune conséquence.
Ma vie changea. En bien. Ou en mal, selon le point de vue. Je devins riche. Très riche. Très célèbre. Je multipliais les arnaques, les magouilles, et personne n’en savait rien ; elles s’effaçaient au fur et à mesure. On m’adulait, on me glorifiait. Ce qu’on voyait en moi, c’était un homme d’affaire génial qui faisait vivre des milliers de salariés, une bénédiction pour l’économie. A l’occasion le tapis me permit de me débarrasser de quelques gêneurs, qui subirent le même sort que mon infortuné propriétaire.

Je profitais sans modération des femmes et des autres plaisirs de l’existence. Jusqu’au jour où je fis un AVC. Je me vis partir, disparaître à mon tour.
Je me réveillai dans ma clinique attitrée. Mon médecin privé se pencha vers moi :

– Vous êtes un miraculé. On vous avait déclaré mort !
Et il ajouta :
– La police veut vous voir. Il se passe des choses bizarres chez vous.

Le vendeur avait dit efficace jusqu’à votre mort. Durant ma mort provisoire, le tapis avait dû tout restituer, le visible et l’invisible. Une catastrophe !
Mon cœur ne résista pas à ce choc et je mourus. Pour de bon cette fois.

Conscience professionnelle

Renaldo est le pire des collègues. Vous connaissez peut-être ce genre de loustic. Il se fiche du tiers comme du quart. Jamais à l’heure le matin, toujours parti en avance le soir. On lui demande quelque chose, on dirait qu’on le torture. Lui et moi sommes en charge de la gestion de tous les phares d’Oléron à Groix. Depuis qu’on les a automatisés, tout se gère depuis un bureau. On appuie sur un bouton et pop, toute la côte s’allume.
Ca, c’est la théorie. La réalité, c’est Renaldo. Neuf fois sur dix, il allume avec une heure ou deux de retard. La dixième, il oublie carrément. Ne parlons pas des visites d’entretien, il a dû en programmer une en trente ans. Le chef le convoque, l’engueule. Il s’en fiche : le délégué syndical est son beau-frère.
Et puis il y a trois mois…
Ce jour là j’étais fou de rage. Renaldo avait encore une fois oublié de déclencher l’allumage. Un pétrolier avait chaviré, la marée noire avait souillé des hectares de plage et tué des milliers d’oiseaux. Et comment avait-il réagit ?
Un haussement d’épaule.
« Bof tu sais moi, les piafs… »
Pour me calmer, j’étais sorti arpenter les rues de la ville. Et c’est là que je la vis. Une minuscule boutique crasseuse. Une grande enseigne « achète – vend consciences professionnelles, toutes qualités ». Un curieux personnage m’accueillit. Très grand, très maigre, vêtu d’une veste patchwork en lambeau et d’un pantalon de velours hors d’âge. En me voyant entrer, il brandit vers moi ses grandes mains décharnées. « Oh, un client ! Bienvenu, bienvenu ! C’est pour acheter, pour vendre peut-être ?
– Pour acheter enfin ! Pour qui me prenez-vous ?
– Oh, pour acheter ? Pour vous ? C’est bien ça !
– Mais non pas pour moi ! J’ai une conscience professionnelle et je ne souhaite pas m’en défaire, merci !
– Ah ! Pour offrir alors ? De la famille, un ami ?
– Hum, en quelque sorte… Disons quelqu’un qui pourrait ne pas goûter son cadeau, vous voyez ?
– Oh, parfait, parfait, j’ai votre affaire !
Et le bonhomme m’entraina vers un énorme tapis à fleur de grand-mère étalé au fond de la pièce.
– Essayez, vous verrez ! »
Hésitant, je posais un pied dessus. Aussitôt un formidable rugissement éclata, et je fis un bond en arrière.
« Va payer tes impôts tout de suite, abruti !»
C’était le tapis qui venait de hurler de la sorte !
Le marchand se pâmait d’aise.
« Tracez ce signe cabalistique dessus, et plus personne ne pourra le retirer du sol !
Je le regardais avec enthousiasme.
– Je le prends ! »
Quand il entra dans notre bureau le lendemain, Renaldo ne s’étonna même pas du tapis. Il eut l’air de prendre ça comme un hommage à ses mérites. Il mit un pied dessus, et le festival commença.
Pendant un mois j’eu les oreilles déchirées, mais cela en valait la peine. Renaldo ne pouvait plus faire un pas sans se faire agonir d’injure. Les hurlements du tapis le poursuivaient dans tout le bâtiment.
Il tenta de l’arracher, d’y mettre le feu, de le dissoudre à l’acide. Peine perdue. Le tapis ne faisait que l’insulter encore plus fort, en révélant toute la richesse de son vocabulaire. Je ne sais pas où il a été éduqué, mais il connait vraiment des mots atroces !
Maintenant, Renaldo est le meilleur des collègues. Pas un dossier ne traine. Les phares s’allument tous à la minute précise, et leur entretien est impeccable.

Un an plus tard.
Grâce à son comportement exemplaire, Renaldo vient d’être promu à la tête de notre service. Il change de bureau, et je n’arrive pas à décoller le tapis. Je tremble.
_________________
Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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