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Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Archives -> Archives 2017 -> Jeu 254
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tobermory
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Inscrit le: 06 Juin 2007
Messages: 7 507

MessagePosté le: 11/09/2017 17:49:17    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

Chaud devant

Ne pas paniquer. Garder son calme. Ça, c’est facile. Plus atonique que moi, tu meurs. On m’avait promis que ça passerait, à la puberté, l’adolescence, l’année prochaine, demain. Les médecins qui se sont succédé étaient formels, j’étais en parfaite santé, pet scan d’enfer, électrobidule comme y faut, banlieue normale, pas plus de pesticides ni de radiations qu’ailleurs, bref, je pétais la forme sauf, bien sûr, quand je m’effondrais sans prévenir.

Imaginez une marionnette dont on aurait subitement coupé tous les fils. C’est moi. Je me répands comme une bouse en une fraction de seconde, quel que soit l’endroit où je me trouve. En plein milieu d’un passage à niveau, par exemple. Non, je rigole. Les passages à niveau, j’évite. Les trottoirs, les magasins, la piscine, les escabeaux, le tire-fesses, je fais gaffe. En classe on m’interroge, l’émotion et tout, plus, c’est vrai, le manque de préparation, je bosse pas des masses, boum, par terre. Sensible, le mec. Le prof qui débarque, ça le secoue un peu de me voir piquer du nez. Mon copain a l’habitude, il me file juste un crayon entre les dents, pour l’épilepsie. Oui, ça m’arrive aussi de convulser. En bonne santé, je vous dis. Les bouffons !

Ils voulaient me couper le cerveau en deux, ma mère a pas voulu. « Dites, le gamin, déjà qu’il est pas très malin ! » Moi, j’m’en foutais. Au point où j’en étais... Et puis, miracle, ils ont appuyé sur le bon bouton. Façon de parler, ils m’avaient ouvert le crâne et me titillaient avec des électrodes. « Et là, ça te fait quoi ? ». Si je répondais « rien », zdoïng, cramé. Pas tout, bien sûr, juste la partie vérolée rapport à ma catamachin.

Depuis, plus de crises. Yes ! Je hurlais de joie. Au début, fallait quasiment me sortir de force de la piscine, des années de privation, ça se rattrappe pas en une journée. Le jour de mes dix-huit ans, avec mon copain, celui qui pouvait enfin se servir normalement de son crayon, on est partis en virée à Ibiza. Sauf qu’au dernier moment, son père a dit non, le con. J’y suis allé seul. La suite, faut me la raconter, je me souviens de rien.

Rester calme, donc. Ça sent la fumée. Normal, c’est l’été. Encore un jean-foutre qu’a balancé son mégot dans la pinède par la fenêtre de sa tire. Je peux pas bouger. Rien, même pas les yeux. J’ai du mal à respirer, ça sent le renfermé. Je me concentre sur les battements de mon cœur comme m’a appris le toubib. Cinq par minute, je dirais. Un type me prendrait le pouls entre deux pulsations, y me croirait mort. Combien de temps elle va durer, cette crise ? Guéri, j’étais, soi-disant.

On dirait que ça bouge, j’ai l’impression d’avancer. Pas beaucoup, mais le mouvement, je le ressens. Il fait noir. Et chaud, oh putain qu’y fait chaud ! Là, j’panique. Y voient pas que je flippe, les gens ? Au secours, y a quelqu’un ? Vite, sortez-moi d’ici. J’suis dans un feu de forêt ou quoi ?

***


Enfin seul, Pedro Chispa se gratta l’entrejambe. Saleté de mycose. Un oficial avait tamponné tous les documents, tres copias, et lui, Pedro, il s’en tamponnait le coquillard. Mort inconnu, un vagabond. Overdose, sans doute, les jeunes croient toujours qu’ils peuvent tout encaisser. Avec la chaleur qu’il fait dehors, ça s’abîme vite, un macchabée. Faut pas traîner. Pas terrible, le cercueil, quatre planches et des clous. Il enclencha le rail en lachant un rot. La bière frémit, puis s’engagea silencieusement dans le crématoire.

Sauver le feu

Il marche sous le ciel gris. Ses pieds soulèvent la poudre grise qui recouvre le sol. Hier, quand il a émergé du gouffre après trois jours de spéléologie en solitaire et qu’il a découvert la cendre autour, il a d’abord pensé à un banal feu de forêt. Une fois complètement sorti, il a eu un moment d’incrédulité atterrée devant cette immensité plate et terne jusqu’à l’horizon. Il s’est efforcé de calmer l’emballement de son cœur. Raisonner, faire le point, ne pas s’abandonner à la terreur qui tour à tour paralysait son cerveau et le faisaient vaciller sous un déferlement d’idées folles.
Il a cherché en vain les indices d’un incendie, un tronc calciné, un filet de fumée à l’odeur sylvestre. Rien de tout ça. Plus déroutant, plus effarant, la disparition de la bergerie à quelques centaines de mètres de là. Et des murs de pierres sèches qui quadrillaient le paysage. Comme si on avait gommé, nivelé. Que s’était-il passé pendant son séjour sous terre ? Les fantasmes apocalyptiques ont recommencé à cerner son cerveau. Une tornade monstre qui aurait tout aspiré pour ensuite le recracher en poussière, un astéroïde, le frôlement d’une comète ? Ou l’explosion d’une de ces bombes d’épouvante qu’on nous promettait ici et là.
Depuis hier, il marche dans cette étendue sans repères, écrasé de silence et de solitude. De tous côtés le gris du sol rejoint celui du ciel en une bulle décolorée. Il se fait l’effet d’une larve dans un cocon ridiculement trop grand. Dans son sac il a encore de quoi survivre quelques jours. Après quoi, il finira allongé dans la cendre – si c’est bien de la cendre. Ce sera comme une incinération qui aurait tout consumé sauf le cadavre.
Il scrute les confins, espérant une silhouette, un arbre, un pylône, tout ce qui pourrait rompre cette horizontalité létale. Ou bien une colonne de fumée, oui voilà, de la fumée. Qui montrerait qu’il y a encore quelque chose à brûler, que tout n’est pas perdu. La cendre c’est la mort. Le feu, c’est la vie, la couleur, le mouvement. Les flammes, des dents dévorantes, poignards brûlants. Les flammèches, des fofolles dansantes. Dans sa tête aussi c’est la sarabande.

****

Il a marché des jours, des nuits. Combien, il ne sait pas, ils se distinguent si peu. Maintenant il titube. Il ne tiendra pas debout bien longtemps. A deux reprises, il a trébuché, il est tombé, il s’est relevé. Il ne capitulera pas, il ira au bout des ses forces, il ne fera pas cadeau d’une miette de sa vie. Il se relève pour la troisième fois lorsqu’il aperçoit la fumée, là-bas au loin. Trop loin désormais ? Non, pas trop loin, la joie sans nom qui l’envahit regonfle ses poumons, son cœur, ses muscles, comme un moteur qui redémarre.
Il s’approche. Il y est. C’est une oasis mystérieuse au milieu du désert de cendre, si belle qu’il en pleure. Quelques troncs noircis, des braises rouges de chair et de sang, de petites flammes qui luttent pour survivre, comme lui. Et un arbuste encore intact. Il doit sauver le feu car s’il disparait, ce sera la fin de tout. Avec des cailloux et des branches, Il confectionne un nid dans lequel il place des braises. Emerveillé, il remarque une violette au pied de l’arbuste et deux fourmis à côté. Il extrait la fleur avec ses racines et la terre autour et l’héberge dans une boite tirée de son sac. Dans une autre, les deux fourmis, avec quelques miettes de pain. Il veillera sur ces rescapées, il veillera sur le feu dans son reliquaire. Il est heureux, il n’est plus seul. La vie continue.

Mon petit nuage

Elle me manque terriblement. Je l’ai abandonnée il y a environ trente ans mais je ne l’ai jamais oubliée malgré mes efforts, ma volonté et mes nombreux retours en arrière.
Elle m’accompagnait partout, où que j’aille. Dans les mauvais jours, dans la détresse et l’angoisse, dans le chagrin. Compagne des moments de doutes, de tristesses et d’insomnies elle a su me rendre confiance en moi par sa présence légère et discrète.
Elle a aussi accompagné mes moments de bonheur et de joie, mes petits succès, mes grands triomphes. Dans ces cas-là elle se faisait plus riante.
Tu me manques.
Tes gracieuses ondulations m’évoquaient les statues baroques avec leurs motifs en spirales ascendantes. Ta transparence me faisait penser à une fée diaphane qui se serait échappé des cieux dans un éclat de rire cristallin. Vaporeuse, aérienne, fantomatique, tu dansais selon mes envies et mon plaisir et tes volutes m’ensorcelaient.
Ton parfum changeait selon l’heure de la journée, parfois brise de menthe ou légèrement vanillé.
C’est un homme qui nous a brutalement séparées. Etait-il jaloux ?
Vêtu d’une blouse blanche, il t’a appliqué des épithètes monstrueuses. Nous étions soi-disant incompatibles et ma vie dépendait de ta disparition.
Prise de panique, j’ai accepté de te quitter.

Assise à la terrasse d’un café, je ferme les yeux et je me souviens de ce bien être que tu dispensais et que je n’ai jamais retrouvé. Les passants attablés devant leur café bavardaient environnés de petits nuages légers aux parfums subtils.
Tu me manques.
« Que désirez-vous ? Madame » Demande le serveur.
- Un paquet de Dunhill, s’il vous plaît.

Et je te retrouve ma jolie petite fumée bleutée, je te sens, je te respire, je revis.

Le café Breza

Tous les après-midis des hommes entraient dans l’établissement d’Adrian pour y remplir la salle de volutes grises et les cendriers de mégots écrasés. Ils s’asseyaient tandis qu’une autre fumée, bien plus épaisse, prenait la place des nuages dans le ciel. Mais personne n’en parlait. Le serveur se glissait entre les tables, tel un phalène, et posait les verres sans bruit. Dans ce lieu, tous semblaient avoir un bâillon sur leur bouche aux dents jaunes étouffant ainsi toute velléité de protestation, tout espoir d’abréger la tragédie qui se jouait si près de chez eux. Leur faiblesse unanime trouvait refuge dans un mutisme pesant. Ils se grattaient la nuque et les regards parcouraient le carrelage bariolé. Ces carreaux aux multiples lézardes par lesquelles s’enfuyait leur courage. Mais on n’en parlait pas, pas plus que des arbres couverts de cendres ni de l’insupportable odeur qui imprégnait chaque recoin de la ville et chaque centimètre carré de leurs peaux râpeuses. Même l’eau avait un goût de pourriture. Alors, au fil des mois, les conversations et les débats avaient perdu leur intérêt tandis que tout commentaire concernant la fumée était définitivement proscrit. Désormais on ne parlait de rien d’important, on avançait seulement quelques suggestions d’ordre pratique comme, par exemple, la nécessité de nettoyer régulièrement les caniveaux. Et là, tous approuvaient avec des hochements répétés. « Oui il le faut ! » lançait quelqu’un de plus téméraire, comme si cet impératif lui donnait le sentiment d’exister. Mais aussitôt il baissait la tête sans doute par peur d’avoir été trop imprudent ou craignant que ce premier pas ne l’emmène trop loin. Puis le silence retombait, seulement interrompu par le bruit de la machine à café ou par celui des cartes que des mains tremblantes battaient.
Et pendant ce temps les hautes cheminées expulsaient sans discontinuer leurs colonnes d’émanations qui, poussées par des vents gelés, venaient s’effilocher aux murs rugueux et finissaient par ternir les carreaux des fenêtres du café Breza. Alors les hommes agitaient leurs verres comme si le tintement des glaçons dans la vodka pouvait effrayer les fantômes. Et quand ils n’en pouvaient plus, Adrian se forçait à raconter une blague éculée qui leur arrachait un mince sourire, juste pour lui être agréable. Et ce, jusqu’à ce que les gestes se figent et que la tristesse de leur regard s’englue à nouveau dans le carrelage rendu lugubre. Cette concentration obstinée pouvait parfois leur faire si mal que des larmes se formaient. Mais ils les retenaient et fermaient leurs paupières, fragiles volets, remparts inutiles. Si au moins ils avaient osé dire : « Pouvons-nous faire quelque chose ? » « Serait-il possible d’en sauver quelques uns ? ». Mais non, ce n’était pas permis. Il ne leur restait qu’une rumination sans fin de mauvaises herbes amères et leurs lâchetés qui stagnaient au plafond puis s’entrechoquaient pour se heurter sur les miroirs aux cadres dorés, sur le comptoir de zinc et finir par s’échouer sur les tables de bois sombre.
Puis, vers dix-huit heures, les manteaux, les chapeaux et les écharpes quittaient les patères et les hommes aux bottes usées sortaient dans la rue. Ils se hâtaient pour regagner leurs maisons dans ce village de Brzezinka, rebaptisé Birkenau, où la fumée âcre sortant des usines de la mort planait irrémédiablement au-dessus de leurs têtes.

Tires !

« Je t’aime ». C’est souvent comme ça que ça commence. Au détour d’une sonnerie de téléphone, au retour d’une épopée trop monotone, au croisement de deux vies parfois brouillonnes. Elle l’a dit. « Je t’aime ». Deux mots qui transpercent n’importe quelle personne ayant tombé l’armure.
Merde. Touché en plein cœur.
Un nuage de kérosène plus bas, la voilà dans mes bras. Elle est arrivée dans ma vie comme un coup de tonnerre qui détonne dans le ciel de Trafalgar, comme un coup de pétard qui explose dans le trop plein d’un réservoir. Ses bras étourdis, tremblants, deux belles petites feuilles d’automne aux milles couleurs refusant de se détacher de mes branches malgré les appels incessants du vent. Nos yeux qui se croisent et qui ne s’oublieront plus jamais.
Au crépuscule du premier grand soir, elle m’a tout offert : son âme vive, son corps frêle, ses charmes ravageurs. Alors, dans le cosmos de cette osmose, dans les soupçons de ses frissons, on prend quelques verres en se perdant dans les yeux l’un de l’autre, on se regarde, se redécouvre, on s’observe. Entre nos deux corps nus, nos deux tasses et leurs marcs de café ne suffisent pas à planter le décor. Alors, elle clope. Moi, j’allume un cigare. Un «1968 ». Pas les meilleurs, mais j’aime la symbolique. La liberté. L’amour poétique.
Je lui demande :
-« Pourquoi tu aimes la cigarette » ?
-« Je l’aime pour son instantanéité, la légèreté qu’elle dégage, l’instant salvateur qui soulage d’un quotidien trop lourd ».
Machinalement, je crois, elle me renvoie la pareille :
-« Et toi ? Pourquoi le cigare ? »
- « Car le cigare, ma belle, c’est comme la vie. Au début, tu vois tout qui se consume et tu contrôles à peu près la braise. Tu profites de la fumée, la même qui nous envahit en ce moment, à travers laquelle tu idéalises mes formes tandis que je revis les tienne. Et puis, au fur et à mesure, les cendres s’accumulent sur le cigare. Et ces cendres, tu ne les fais pas tomber, jamais. Ces cendres sont les soucis de la vie. Tu tires, tu tires. Et si jamais tu regardes ton cigare se consumer sans tirer dessus, tu ne vois plus la braise qu’il y a au fond et qui s’alimente grâce à toi. Alors, ce cigare qui est comme la vie, il faut que tu en profites, que tu tires. Et un jour, toute la cendre accumulée tombera toute seule, et tu reverras la braise, et cette braise, ce n’est pas qu’une lueur d’espoir. C’est ce qui fait vivre. C’est ce qui fait vivre le cigare, et c’est ce qui fait vivre le fumeur.
Alors tires, tires ! Profites du cigare de la vie. ».
On s’endort l’un contre l’autre, sur ces mots pleins de sens.
5 heures du matin, après une petite heure de sommeil tout au plus, on repart ensemble sur mon deux roues. Direction l’aéroport, puisqu’après cette nuit de rêve, elle repart vivre sa triste vie, et moi je reprends le cours de la mienne.
Je n’ai qu’un casque, alors c’est elle qui l’enfile. De toute manière, j’aime sentir le vent frais du matin qui s’engouffre dans mes cheveux, ses deux bras enroulés autour de mon corps et sa tête contre mon dos. C’est ça, l’amour. Puis vient l’instant que nous espérions ne jamais vivre. Moi, dans le gaz. Elle, dans mes bras, pleure, puis crie. J’ai de plus en plus froid et ni la nuit passée ni l’amour n’y pourront rien changer.
« Putain de camion » chantait l’autre. Il avait bien raison.
« Je t’aime ». C’est souvent comme ça que ça termine. Dans le vacarme des sirènes, juste avant que je ne m’éteigne, je crois qu’elle me l’a dit : « Je t’aime ». On aura bien tiré quand-même.

S’ennuager

Sur mon dos, Seth pèse une dizaine de kilos, pas plus. Après plusieurs heures de marche, ce poids ridicule prend toute son importance. La sente a d’abord serpenté sur les flancs de montagne, puis traversé d’interminables forêts de sapins entrecoupées de zones pierreuses. Autour de moi, les arbres forment une barrière sombre, mon humeur oscille entre la chaleur produite par l’effort et la fraîcheur du sous-bois. Mais le lac n’est pas loin, je le sais, à peine quelques minutes avant que les conifères s’écartent et lui laissent la place.
Seth pèse une dizaine de kilos ou, plutôt, le souvenir de Seth. Tout ce qui en reste, réuni dans un sac à dos. Ce périple dans la solitude, c’est mon chemin sinueux. Des disparitions, il en est de toutes sortes – celle-ci, inattendue et entière. Si entière que je m’en suis trouvé nu. L’événement me mène donc sur les sentiers, un acte psycho-magique en somme.
Le lac s’est offert, aussi magnifique qu’en mon souvenir – qu’en notre souvenir devrais-je dire, car je m’en souviens par ses yeux.
J’ai déposé mon fardeau sur la rive caillouteuse, sous le ciel blanc, sans aspérité. J’aurais préféré opérer au coucher du jour, lorsque la surface de l’eau prend cette teinte bleu marine, celle de ses yeux. Mais le feu aurait été trop visible de nuit – je suis presque certain qu’il est interdit ici.
J’ai ramassé quelques morceaux de bois, y ai entassé le contenu de mon sac, surtout des livres. Évidemment, le feu n’a pas pris. J’ai déchiré un des livres, un de ceux que je lui avais offert, agrémenté d’une dédicace stupide. Les boulettes de papier se sont enflammées aisément, léchant le bois, rongeant les babioles que j’avais réunies. Et la fumée s’est élevée, grise et épaisse, presque verticale, dessinant des arabesques mourantes. Alors, pendant que ses méandres emportaient Seth – symboliquement du moins – vers le ciel opaque, je me suis pris à espérer qu’ils y entraînent aussi ma souffrance, même dans une infime proportion.
Mais si les objets étaient douloureusement associés à Seth, les voir se disperser ainsi était plus terrible encore. J’ai bien tenté de sauver un livre du brasier mais la morsure des flammes m’a rappelé à l’ordre. J’ai assisté à leur crémation avec impuissance, la même impuissance que j’avais ressentie face à la disparition de Seth, son subit ravissement. Des larmes ont coulé de mes yeux piquants, accentuées par les vapeurs du feu. Mes souvenirs auraient dorénavant l’odeur de bois et de papier brûlés et un goût âcre tout à fait de circonstance. La pénombre planait, car mon entreprise avait pris plus de temps que prévu et, si j’avais eu l’esprit et la vue plus clairs, j’aurais aperçu la couleur des yeux de Seth envahir la surface du lac.
La fumée sinuait toujours, insensible. Et, au détour de ses volutes, j’ai cru voir se dessiner le visage de Seth, son menton, la forme de son nez. Cela avec fugacité, même s’il ne s’agissait pas d’une illusion. Il ne pouvait en être question. J’ai fixé à nouveau la fumée, paupières et chagrin béants, mais je n’ai pas vu le miracle se reproduire. Lui aussi s’est éloigné de moi et j’ai soudain regretté de ne pas avoir gardé trace de Seth, même cette ridicule dédicace qui nous avait tant fait rire. Et du rire aux larmes, il n’y a qu’un pas. Maudite fumée qui me pique les yeux et les embue de pleurs.

Matin d’été

Le piano se tut sur les dernières notes de l’appassionata. Il sortit et après quelques pas, s’immobilisa au milieu de l’allée de graviers blancs. C’était un matin d’été déjà trop chaud, les cigales avaient recommencé leur tintamarre, la végétation perdait sa verdure et n’en finissait pas de s’étioler en attendant vainement une pluie improbable.
Il se remémorait leur vie passée. Il était étudiant quand il l’avait connue, à un de ces bals dont il fallait rapidement profiter avant qu’invariablement ils ne dégénèrent en affrontement opposant des voyous éméchées, canettes de bière cassées à la main. Ce soir-là, ils avaient dansé à en perdre haleine, se défiant, tournoyant, se retenant l’un l’autre pour garder à deux un équilibre précaire, partageant chaleur et début d’intimité.
Ils s’étaient follement aimés, vivaient ensemble depuis presque trente ans. Certes, ils s’étaient souvent disputés, il se reprochait aujourd’hui ses sautes d’humeur, mais les joies, les plaisirs, la tendresse avaient toujours tout éclipsé. Et puis, ils avaient eu des épreuves, les grossesses difficiles, la maladie surtout, imprévisible et détestable. Ils les avaient affrontées ensemble, pour ce qui était possible, renforçant d’autant leurs liens.
La fumée blanche recherchait le moindre souffle d’air pour développer son panache. Il était impuissant, elle s’échappait sous ses yeux, s’envolait sans qu’il puisse la retenir. Le temps était passé si vite, les enfants avaient grandi, il les voyait encore petits, à leur premier jour de maternelle ou leur premier équilibre en vélo. Aujourd’hui le plus jeune allait bientôt finir le collège, les ainés commençaient à voler de leurs propres ailes. Pouvoir figer le cadrant de l’horloge, garder toujours présent son visage en mémoire, ses yeux vifs, son petit nez espiègle qu’elle savait gentiment remuer, ses lèvres si délicates … Elle avait quelque chose d’un ange, il devait la maintenir vivante dans ses pensées. Il n’y pourrait rien, un jour ses traits s’estomperaient, deviendraient moins tangibles, plus abstraits, plus flous. Il savait cependant qu’il se souviendrait toujours de sa voix, de sonorités entendues au téléphone, de phrases pourtant anodines et qui résonnaient à son oreille. La voix est tellement charnelle, indélébile, immortelle.
S’il parvenait à raisonner avec autant de lucidité, il réalisait aussi que sa peine allait bientôt déferler, le submerger. Pas tout de suite. Pour le moment, il était surtout abasourdi par la brutalité de la rupture, le préavis avait été si court. Il avait l’impression de jouer un rôle, son propre rôle, et que tout était irréel.
Le temps ne comptait pas, voilà une dizaine de minutes, peut-être plus, qu’il était pétrifié dans l’allée, pensif, les yeux rivés sur les volutes qui s’élançaient et se dissipaient dans l’air. La petite cheminée s’épuisa, le filet de fumée diaphane se dilua et disparut peu à peu. Plus rien, le néant. Il était seul, plein d’effroi, réalisant pour la première fois avec autant d’acuité le côté irrémédiable et définitif de la situation. Il serra fort un à un enfants et amis venus le rejoindre. Ils montèrent dans les voitures et s’éloignèrent du crématorium.

Frères et sœurs

Cela faisait bien deux mois qu’on se retrouvait le samedi soir autour d’un verre et que notre affaire n’avançait pas. Il y avait Léo, rasé de frais, costard cravate, qui consentait à faire l’aumône de son opinion entre deux bouffées tirées de son Montecristo . À ses côtés Karen, grande girafe à la crinière peroxydée qui déclamait ses exigences en enchaînant des Dunhill qu’elle ne terminait même pas. En face d’eux, Mick, mèches brunes, grasses lui mangeant les yeux, se roulait des joints qui, une fois allumés, l’auréolaient d’un nuage malodorant. Près de lui, moi, Sophie, la dernière de la fratrie, toute douce, toute sage. Tandis que les autres râlaient, se fâchaient, abrités derrière leurs paravents de fumée respectifs, je m’efforçais de déguster mon thé au jasmin et d’inhaler la vapeur odorante qui s’élevait de ma tasse bouillante. L’atmosphère était lourde, irrespirable, d’autant que chacun campait sur ses positions, avec de plus en plus de virulence à mesure que le temps passait.
Papa était décédé, suivant maman de quelques années. Nous devions prendre une décision quant à la maison familiale. Léo, le PDG, le mieux loti financièrement de nous quatre, préconisait la vente tout en exigeant une part plus importante en sa qualité d’aîné. Karen, d’accord également pour la vente, était pressée de toucher son quart pour accroître sa participation dans le petit théâtre de banlieue où elle officiait à la fois comme actrice et propriétaire adjointe. Mick, qui avait quitté la maison à seize ans et vivotait en peignant des tableaux mêlant impressionnisme et dadaïsme qu’il parvenait difficilement à exposer, encore moins à vendre, revendiquait la moitié de la somme. «Vous avez tous fait des études. Moi pas ! Je n’ai pratiquement rien coûté aux vieux. Alors 50%, vous me devez bien ça ! » J’étais la seule à m’opposer à la vente.
J’y tenais à cette maison, j’y avais tant de bons souvenirs, – les autres aussi, même s’ils semblaient tirer un trait dessus –, mes enfants s’y plaisaient et je m’étais occupée de papa jusqu’a ses derniers jours. En outre, Microsoft venait de licencier mon mari, brutalement, à l’américaine ; mon salaire de maître de conférences ne suffirait pas à subvenir aux besoins du foyer si Paul tardait à retrouver un emploi. Inquiète pour l’avenir, je demandais simplement à mes frères et sœur de m’autoriser à occuper la maison ; j’étais prête en contrepartie à leur verser un loyer. Moi seule ne hurlais pas, me contentais de présenter mes arguments avec dignité même si intérieurement je bouillais. L’égoïsme et la rapacité des autres m’écœuraient. Nous n’étions plus des frères et sœurs mais des étrangers qui s’affrontaient au nom du profit. Les insultes, les menaces de saisir la justice finirent par fuser. Il fallait en finir avec ce sujet brûlant
On dit que le hasard fait bien les choses...
Hier dimanche le téléphone m’a réveillée à l’aube. Je me suis habillée en vitesse et ai sauté dans ma Twingo.
Une demi-heure plus tard, nous étions tous les quatre côte à côte, près de la voiture de police et du camion de pompiers, à quelques mètres d’un épais écran de fumée noire d’où jaillissaient encore, par instants, une flamme ou une gerbe d’étincelles. Tous les quatre, les yeux pleins de larmes– la fumée ? le chagrin ? le dépit ?– nous regardions nos projets s’envoler en volutes sinistres. Dans trois cœurs, bien malin qui aurait pu dire lesquels, rougeoyait un autre brasier accompagné d’une brume infâme : celle de la suspicion.
_________________
Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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MessagePosté le: 11/09/2017 17:49:17    Sujet du message: Publicité

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