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Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Le jeu presqu'hebdomadaire -> Jeu 273
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tobermory
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Messages: 7 803

MessagePosté le: 11/06/2018 10:54:52    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

Crête

- Crête, dirent les autres.
- Non, répondit Robert d'une voix sourde. Ça, jamais !


Les yeux baissés sur le menu, il tapotait de ses doigts boudinés le rebord de la table en fer blanc, constellée de demi-lunes pourpres ou ambrées laissées par diverses boissons.
Le deux autres échangèrent un regard.


- Comment peux-tu prétendre connaitre quelque chose que tu n'as jamais testé ? demanda enfin Nabilla.


Ses lèvres, ses ongles et ses bijoux purpurins dansaient dans l'ombre ; ses cheveux lissés se balançaient pour ponctuer ses mouvements de tête.


- Comment peux-tu disserter, gloser, raciociner, à propos de ce dont tu n'as pas fait l'expérience sensible ? renchérit Kévin.


Il passa sa main dans ses cheveux péroxydés et son visage en plastoc se figea un peu plus alors qu'il se concentrait sur le menu.


- Est-ce à dire que mon avis n'est soumis qu'à un empirisme nécessairement limité par mes sens ? s'insurgea Robert, balançant de la bière un peu partout dans un geste désordonné. Ma chère Nabilla, c'est comme si tu disais à un gay qu'il ne peut pas être sûr de l'être avant d'avoir tenté la fornication avec une femelle. Et mon cher Kévin, ta logique conduirait tout homme à s'interdire de défendre les droits des femmes puisqu'il n'a pas expérimenté leur condition.


Les pépiements rageux des deux autres s'envolèrent dans l'air du soir, au-dessus du brouhaha des clients qui dévoraient leurs pizzas en regardant d'autres clients jouer au Möllky ou à la pétanque :


- Nan mais c'est trop du n'importe quoi là Robert, fit Nabilla, dont la faim limitait les reparties.
- Non mais c'est bon là on a compris t'as peur c'est tout, assume hein gros, fit Kévin (mêmes effets de la faim sur le QI).
- La peur rabougrit le champ des possibles, échafaude la conspiration et cimente la haine, répondit Robert. Rien à voir avec la sereine indifférence que je ressens.


Et il siffla sa Kro tiède dans un geste calculé pour exprimer son impavide détermination, nonobstant quelques gouttes sur son short maronnasse et son T-shirt crado aux couleurs du club de boules de Vinsobres.


Nabilla réajusta sa minuscule robe rose piquetée de sequins en forme de licornes gothiques, dévora une poignée de cacahouettes et put reprendre grâce à ce carburant :


- Ne sais-tu pas que ton indifférence mène à l'entropie, et l'entropie au néant ? Que peux-tu être, ô Robert, si tu n'es pas un être agissant ?


Kévin enfourna le reste des cacahouettes, croisa les bras sur son T-shirt où Stephan Hawking et Bouddha s'engueulent assis sur un nuage, et reprit lui aussi :


- Tu n'es qu'un essentialiste, un vieux réac, comme l'attestent ta bedaine et tes lunettes à écailles !
- Hé oh, on avait dit pas d'attaque sur le physique, dit Robert.


Les autres regardèrent la coupelle de cacahouettes à présent vide. Le serveur arriva. Il fallait en finir.


- Je prends la Lapone avec supplément carcajou, dit Nabilla.
- Je prends la Swazilandaise mais sans fraises Tagada, dit Kévin.
- Et vous monsieur ?
- Allez, cette audacieuse crête fruitée, c'est la rebellion même, le fanal de l'absence de futur ! cria Nabilla.
- Allez, ce demi-cercle dressé face à l'adversité, c'est ce qui donne sa troisième dimension au plat ! cria Kévin.
- Non ! Cette ridicule pizza dite Crête de Punk, proposée à 11 euros, viole un principe fondamental malheureusement oublié dans la déclaration universelle des Droits de l'Homme : tu ne mangeras pas de pizza à l'ananas !

Cucarachas

Tandis que la faune s’adonnait à ses activités vespérales et qu’un iguane vert parvenait enfin à gober la rainette aux yeux rouges qu’il convoitait, deux hommes et une femme s’activaient autour d’un réchaud miniature. Ils n’étaient pas les seuls à se préparer à manger. Une cohorte de moustiques vrombissante les harcelait, attirée par la tendresse de leur peau blanche sans défense, surtout celle de la fille. Quelle idée, aussi, de se balader dans la jungle en minijupe !
Rousse au teint clair, des cuisses sublimes qu’elle avait l’habitude d’exhiber au moindre rayon de soleil de son Angleterre natale, Angie passait son temps à s’enduire de crème solaire et de termites écrasés, un répulsif naturel d’après Diego, leur guide Bribi. Le pantalon de coton qu’elle avait apporté avait disparu au fond de l’eau comme le reste de leur paquetage quand la pirogue qui devait les conduire à Yorkin, une réserve indienne, s’était retournée, victime des remous infestant le Rio Pacuare. Dans leur malheur, ils avaient pu sauver le réchaud et un paquet de pâtes qu’ils essayaient à présent de cuire. Angie s’impatienta.
– On ne va pas y passer la nuit, jette-les dans l’eau.
Marco lui fit la leçon.
– L’eau doit bouillir, c’est impératif.
Avec ses cheveux longs négligemment retenus en chignon, moulé dans un tee-shirt échancré et un jean droit près de la jambe, l’Italien accordait autant d’importance à la cuisson des pâtes qu’à sa mise. Bien que la nuit fût tombée, il continuait à dissimuler son regard charbonneux sous ses Ray-Ban.
– Je suppose qu’on n’a pas d’huile d’olive ?
Indiana John ricana.
– Et du parmesan, peut-être ?
John, l’Américain, devait son surnom à son accoutrement : Fedora en feutre mou, chemise largement ouverte sur un torse velu, pantalon à pinces gris avec une pointe de rose, il ne lui manquait plus que le fouet.
– C’est quoi votre truc avec les pâtes, vous, les Italiens ?
Marco l’ignora. Pas de gros sel, une eau qui refusait de bouillir, l’affaire se présentait mal. Cette foutue Anglaise avait acheté des pâtes sans gluten et de l’huile de palme. Il se défendit.
– Les pâtes, c’est sacré. Al dente ou rien.
– On a faim, nous. Toute cette comédie pour des pâtes ! John et moi, on s’en fout que ça bouille. Donne-moi ces...
Marco la coupa sèchement.
– John et toi êtes décadents. Des pâtes molles... Et pourquoi pas de la merda ? Les pâtes, ça se respecte.
À l’écart, Diego avait ramassé suffisamment de bois pour alimenter le feu pendant la nuit. Angie s’était fait une autre idée des Indiens. Les cheveux longs, noirs et lisses, la raie au milieu, le teint bistre, le nez large, la bouche pulpeuse, rien à redire de ce côté-là, mais ce tee-shirt informe et rouge, ce pantalon trop court, quelle déception ! Où est le pagne, où sont l’arc et les flèches ? Elle s’approcha de lui en minaudant.
– Marco et ses pâtes ! Vous, au moins, ça sent bon. C’est quoi ?
Avec un morceau de liane sèche, Diego remuait un mélange odorant et visqueux dans une espèce de calebasse ignifuge. Elle insista.
– Une recette indienne ? Receta india ?
Sans un mot, il plongea une cuillère dans le mélange et la lui tendit. Elle souffla dessus et goûta.
– Délicieux.
– Gallo pinto. Riz et haricots noirs. Cuisine Bribi pas pâtes. Appeler les autres, manger bientôt.
Et tandis qu’Angie d’un bond gracieux rejoignait ses amis, Diego partit à la recherche d’autres cucarachas pour pimenter son plat. Des cafards gros et juteux comme il les aimait.

Alerte bleue

Ils sont quatre dans un coin du restaurant La table de Pythagore, spécialités grecques. Pour éviter tout sexisme, présentons-les par ordre alphabétique.

Audrey, la cinquantaine bien dans sa peau, dans ses rondeurs, dans son tailleur bordeaux et sa blondeur permanentée.

Elsa dont la robe rouge au léger décolleté et l’opulente chevelure brune apportent une touche de sensualité à une silhouette menue.

Luc, venu directement du bureau. Taille moyenne, chauve, corps replet enveloppé dans le bleu marine d’un costar-cravate, celle-ci plus claire, ornée de la minuscule effigie d’un cheval.

Paul, grand, silhouette maigre et cheveux d’herbe sèche rebiquant en mèches rebelles. Il arbore un jean délavé et un teeshirt WWF avec son panda aux yeux en boutons de bottines.

La dernière arrivée c’est Elsa, Paul la regarde d’un air surpris :

– On devait être trois, non ?

LUC Initialement oui, nous deux et Audrey pour le point de vue féminin. Mais elle a protesté qu’elle ne voulait pas jouer le rôle de point du vue face à deux hommes. La parité ou rien. Voilà pourquoi Elsa participe.

AUDREY On se connaît par l’atelier d’écriture.

PAUL sursautant : Elsa, c’est celle qui travaille à Nonsenso ? Pouah je sens le Roundup d’ici !

AUDREY Quelle muflerie Paul ! C’est pas parce qu’elle a trouvé un boulot dans cette firme et qu’ils l’exploitent qu’elle n’a pas de conscience écologique.

ELSA Au contraire.

PAUL vexé J’espère, parce que c’est pour discuter d’un problème écologique qu’on est là.

AUDREY Si c’est écologique, alors il faut faire quelque chose.

LUC Je vous suis.

AUDREY Et c’est quoi au juste le problème ?

PAUL Voilà, figurez-vous qu’en promenant mon chien dans les terrains vagues derrière mon immeuble, j’ai découvert une fleur… un bleuet.

LUC Les bleuets c’est comme les pissenlits, il y en a partout.

PAUL Non justement, c’est une espèce en voie de disparition. Ça fait bien 30 ans que je le sais, lu quelque part.

Audrey Tu parles d’une actualité, tellement de choses ont changé depuis 30 ans.

PAUL C’est pas le genre de situation qui s’arrange avec le temps

ELSA Et tu es sûr que c’était un bleuet ? Pas un myosotis ou une pervenche ?

LUC Bien sûr qu’il en est sûr. Elle est bleue et

PAUL Oh tes blagues !

LUC Sérieux, le bleuet c’est pas n’importe quelle fleur, c’est le symbole des poilus, de la guerre de 14-18, celle que chante Brassens.

AUDREY Les poilus, y’en a plus un seul, normal que les bleuets disparaissent.

LUC Surtout pas, le bleuet c’est le souvenir et le souvenir c’est ce qui reste quand les hommes ont disparu.

PAUL Au 11 novembre on vend des bleuets en papier, c’est bien la preuve qu’on en trouve plus de vrais. Celui-là, c’est peut-être le dernier, faut le protéger.

AUDREY sur le terrain vague il fera pas long feu, entre les bêtes, les gamins, les 4x4.

ELSA Si on le transplantait dans un pot ?

PAUL Pas question ! C’est une fleur qui aime la liberté. Elle crèverait en captivité.

AUDREY On achète le mètre carré de terrain autour et on met un barbelé.

PAUL C’est ça, un camp de concentration… D’ailleurs les promoteurs ont des visées dessus.

LUC Il faut sensibiliser la mairie, qu’elle envoie la police municipale.

AUDREY Et tu crois qu’ils vont placer des gardes pour veiller sur cette fleur jour et nuit ?

ELSA Une campagne de presse…

AUDREY Génial ! Je vois déjà les gros titres : « Sauvons le dernier Bleuet ! »

LUC « la mémoire de nos poilus. Bien mieux que les monuments aux morts. »

PAUL On donnera des interviews, on se fera plein de sous.

ElSA Et je pourrai quitter Nonsenso…

Love is love

Une fois par mois, le restaurant « Le Loup rouge » réunit d'anciens collègues, un peu philosophes et tous enseignants.
François Hollande, élu président, propose de légitimer le mariage entre époux du même sexe. A l'entrée – foie gras sur nappe de truffes - le débat s'annonce houleux.
Micheline, cégétiste, engoncée dans un tailleur trois places, rouge évidemment, commence :
- Une société progressiste, ça change ! Mieux vaut deux mamans plutôt qu'un père absent !
Louis Le Vieux, un prof d'histoire intransigeant qui ne cache pas ses opinions, en binocles et costume trois-pièces, réplique : .
- Un papa, une maman et des enfants, c'est naturel. Deux mamans sans papa, ce n'est pas l'égalité des droits !


Mathieu, un jeunot de 23 ans, tout juste éclos de l'Éducation nationale, prend la parole. Jeans élimés, barbe sale, chemise détendue, comme lui. Le Pommard 1er cru lui chauffe déjà les joues :
- Mieux vaut un mariage gay qu'un mariage triste !
- Mais enfin, il n'y a pas d'ovules dans les testicules ! s'écrie Louis le Vieux, s'étranglant avec une bouchée de saumon sauvage qui vient d'être servi sur un lit de courgettes biologiques au Miso.
Louisa, une belle quadragénaire, créole aux oreilles, hippie en pantalon à franges, lisse sa chevelure royale avant de s'insurger :
- J'ai été élevée par des homos et je vais bien, merci !
- A nous le mariage gay, à vous le divorce triste ! s'exclame Matthieu, à moitié aviné, en trinquant avec elle.
- Un homme et une femme ? C'est du Lelouch Nouvelle Vague ! Aujourd'hui, c'est vieux jeu ! clame Micheline. Il faut vivre avec son temps !


René Leclair n'a pas encore parlé. Chemise anthracite, pantalon en lin, anthracite. Moustache, anthracite. Tout est anthracite chez Leclair.
- Non mais !... vous perdez les pédales ! Un papa et une papa pour tous les enfants ? Totalement contre-nature !
Tout le monde connaît ici son engagement dans une foi soumise, invincible et dure.
- Oh toi, on te connaît ! réplique Micheline. Tu pratiques la charité chrétienne, oui ! A condition que le pauvre soit blanc, catholique et surtout hétéro !
- Mais laissez-moi épouser Di Caprio, si j'en ai envie ! rigole Matthieu, au troisième verre de Pommard.


Il n'y a que Paul Frénot qui se tait. Un universitaire, spécialiste de sociologie urbaine. Il rumine. Tout le monde connaît ses accès de colère, aussi noirs que son cuir et que sa Honda 1000. Un métalleux, bouillonnant de tendresse envers les démunis, les délaissés, les rejetés.
- Ce n'est plus Adam et Eve mais Adam et Yves ! réplique, hilare, Matthieu. On va refaire le monde ! hoquète-t-il au cinquième verre.
- Le « Mariage pour tous » va engendrer une société dénaturée. Et c'est le legs que nous laissons à la postérité ! dit Leclair, sur un ton anthracite.
- L'amour entre les mêmes sexes a toujours existé. On a sacrifié des générations entières au nom de la morale ! s'écrie Micheline, émoustillée par le goût du gigot sarrasin au poivre de mer.
- Les lesbiennes, les gays et les trans, c'est comme les pavés ! crie Jean Frénot, excédé. À force de marcher dessus, vous allez finir par vous les prendre dans la gueule !


Il y a un blanc terrible. Les convives se taisent.
Mais à la vue du dessert, énorme et prometteur, Louis le Vieux, réjoui, pose la cerise sur le gâteau :
- Eh bien dites donc ! Ce n'est pas un Tiramisu de tafioles, ça !
- Ah, c'est délicat ! se désole Louisa.
- Au moins avons-nous trouvé nos slogans pour la manif ! conclut Micheline.



PS : beaucoup des propos sont des slogans de manifestants

Faire la tombe buissonnière

Assis à la terrasse du café des Amis, Augustin était venu nous rejoindre.
- Augustin, sais-tu que tu nous as bien manqué hier soir ?
- Oui, la soirée chez Pierre et Nicole, j’ai bien regretté.
- Pierre nous a proposé un sujet de discussion qui t’aurait inspiré. Si t’as un peu de temps devant toi, je vais te raconter.
Alors, voilà. Valérie et moi sommes arrivés un peu tard, les amis étaient déjà là. Jean, à son habitude, portait avec élégance son costume de lin fripé. Jeanne s’était accoutrée d’une veste d’un vert pomme criard, il ne lui manquait plus qu’un chapeau assorti pour ressembler à la reine d’Angleterre. André avec son pantalon beige et son polo bleu, avait tout d’un joueur de tennis après la compétition. J’avais comme d’habitude l’air décalé avec mon jean noir et ma chemise à carreaux, Valérie n’avait pas manqué de m’en faire la remarque avant qu’on quitte la maison. Quant à Pierre et Nicole, tu les connais, cette élégance toute simple et leur présence si amicale…
- Oui, je les aime beaucoup, dit Augustin, alors raconte la discussion.
Bref, nous voilà à l’apéritif, on échange des nouvelles. Puis on passe à table, repas méditerranéen, tout en saveurs, délicieux et frais après cette journée d’été. Et un petit blanc frais, une merveille…
Pierre se leva : « Mes amis, vous savez comme nous aimons Nicole et moi ces soirées amicales en ces périodes estivales où beaucoup sont déjà partis en vacances. Aussi nous voudrions vous proposer pour le repas d’échanger sur le sujet suivant: vous connaissez le Banquet de Platon, dans lequel Socrate est invité à un festin où il retrouve des amis. Les convives exposent leurs idées sur un sujet qui leur tient à cœur, en l’occurrence l’Amour. Eh bien ce soir nous échangerons entre nous de la même façon, et le sujet qui nous tient à cœur est celui de la Mort. »
Silence autour de la table. Drôle de sujet, de quoi refroidir l’ambiance. Pourquoi un tel choix ? Valérie allait proposer un thème plus léger mais elle n’en eut pas le temps. Jean avait pris la parole : « La mort ! Diable, Pierre, tu nous bouscules. Tu profites de cette soirée rafraichissante pour nous renvoyer à notre triste finitude. Pas très divertissant. Mais je suis prêt à relever le défi, et j’ajoute ceci à ton invitation : d’accord, mais traitons alors ce sujet sur un ton léger, voire humoristique. »
Voilà qui m’allait bien. Tu me connais, amateur de chansons, de poésies. Pour traiter ça de façon légère, j’ai de suite fait référence à Brassens qui voulait « faire la tombe buissonnière ». Et mourir de mort lente. Et la Camarde, les funérailles d’antan, les fossoyeurs, Trompe la mort, les corbillards. J’ai aussi évoqué la chanson d’Anne Sylvestre « Ecrire pour ne pas mourir », moi qui aime tant écrire.
André, avec sa culture musicale, a dit que les compositeurs avaient beaucoup été inspirés par la mort, il cita les Kindertotenlieder de Mahler, mais Pierre lui fit remarquer qu’on ne pouvait pas compter ces très beaux lieder comme un traitement léger de la mort.
Jeanne fit savoir que la mort ne lui faisait pas peur, elle était sûre dans sa prochaine vie qu’elle serait une actrice belle comme Meryl Streep. La rougeur lui était montée au visage, elle ressemblait à une pomme mûre sur l’arbre au milieu des feuilles vertes.
C’était une belle soirée, on a échangé plein d'idées et il m'en reste encore à te raconter mais je dois rentrer à la maison. Je te raconterai la suite si t’es libre cet après-midi

L’affabulateur de la fontaine

Je demeurais assis face à cette cohue de convive. Tous déblatéraient à qui mieux-mieux sur des sujets qui me semblaient totalement abscons.
En bon amphitryon j’avais invité le gratin le plus alléchant de Sydney à la fontaine Archibald pour un diner pittoresque. J’avais convié le corbeau qui toujours hautain faisait jouer ses plumes qui semblaient de jais à la lueur du ciel vespéral. Son regard pénétrant se portait çà et là. Il ne semblait pas faire attention a mon autre convive le renard qui lui répétait sans cesse, pensant être écouté : « Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage. Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. ». Paroles éculées qui, pourtant, ne le lassait pas. Le renard, quant à lui, arborait la plus belle et alléchante fourrure de tout Sydney, d’un roux à reflets mordorés. Comme moi il se léchait les babines… Il y avait la tortue à la carapace séculaire et amochée qui tirait sur le brun, le frêle agneau et sa toison d’un blanc lumineux et, enfin, le lièvre au yeux pers qui agitait spasmodiquement ses pattes arrière.


J’intervins promptement pour orienter le débat :


« - Mes chers convives n’est-il pas exact que le ciel qui nous contint et qui porte en lui les effluves du temps appartient à tout à chacun ? »


Ici un silence unanime se fit. Le loup, avec sa toison adamantine, pris abruptement la parole :


« - Ainsi sommes-nous fait que nous foulons la terre de nos quatre pattes portant le ciel sur notre dos. J’en conviens. Mais si nous ne maitrisons aucun des courants du vent c’est pour mieux nous mouvoir. Ainsi, allant à la vitesse des gazelles, les cieux nous appartiennent tout autant qu’à l’aigle, le faucon ou le hibou. Nous sommes maitre des airs puisque nous sommes pattes à terre face à elle. Je défi quelque oiseaux de rester la haut toute une éternité.
Sur ces paroles qui étaient loin de faire l’unanimité, le corbeau, lâchant son fromage une nouvelle fois à son grand désespoir, intervint :


« - Vous divaguez. Le ciel est le domaine des ailés dit-il sur un ton péremptoire. Fi donc de votre vivacité et de votre oeil de lynx. La ciel est et sera toujours à ceux qui ont respiré l’humide et saumâtre nuage. »


La tortue, l’agneau et le renard approuvèrent avec virulence, lançant des invective à leur comptenteur les plus affirmés.
Je me réjouissait de ce début d’algarade, je touchais au but.


Jouant non pas mon dernier coup mais pas des moindre j’orientais le débat pour mieux inciter chaque convive à l’esclandre :
« - Je suis persuadé que notre cher corbeau se trompe. les plus grands prédateurs n’ont-ils pas les pattes sur terre ? »


Le corbeau intervint rapidement :


« - Là-haut rien ne m’atteint, pas même le plus misérables des loups »


Sans crier gare, et comme pour le démentir, le loup bondit sur le corbeau et le broya avec sa mâchoire. Alors chacun se jeta dans la mêlée. Coup de bec, morsure, coup de patte etc tout ce qu’ils ne pouvaient verbaliser ils l’exprimaient autrement avec une violence inouï. Au bout d’une dizaine de minute, l’hécatombe. Le loup était totalement meurtri et vagissait au sol, sa fourrure recouverte de sang par les morsures du renard qui était dans le même état sinon pis. L’oiseau, l’agneau, la tortues et le lièvre gisaient à même le sol. Alors tout en me disant que l’affabulation du meilleur esprit est toujours la plus forte je proclamais le festin ouvert et en bon chacal je dégustai mon meilleur repas depuis des jours et des jours.

Instinct maternel

Le hasard les a fait se rencontrer autour d’une table de réunion dans leur grande entreprise de travaux publics. Un courant de sympathie est passé. Les trois jeunes femmes ont décidé de consacrer un soir par mois à un dîner au cours duquel il serait interdit de parler boulot.
Ce samedi, Marie, assise à la terrasse de la brasserie Le Central, repoudre son visage pâlot, lisse les plis de sa tunique rose et tire sur l’élastique de ses leggings. Stella, grande perche anguleuse, bardée de colliers exotiques, s’installe en face d’elle dans sa combinaison pantalon aux motifs africains et lance : « Salut, Marie ! » Carole, brune rondouillarde, éclatante de bonne humeur, étale sa jupe plissée en s’excusant de son retard.
Stella lance la conversation, gouailleuse comme d’habitude.
–Alors, les filles, de quoi on cause, des migrants, du festival de Cannes, du G7 ?
Marie, frétillant d’impatience, proteste d’un ton gorgé d’enthousiasme :
– On cause de quelque chose d’important que j’ai à vous annoncer.
– Tu vas faire un régime ? Parce que, ma biche, tu as pris des joues et ta tunique laisse à penser que tu caches quelques méchants kilos de trop, raille Stella.
– J’attends un bébé, clame Marie, rayonnante.
Carole se lève d’un bond pour l’embrasser.
– C’est merveilleux, je suis si heureuse pour toi !
– Tu charries, Marie, glousse Stella. Tu es mariée depuis à peine un an, ça pressait tant que ça ? C’est un accident ?
– Stella, tu divagues, gronde Carole. Marie baigne dans la joie. Tu pourr...
– Bon sang, rien que de penser à la grossesse de ma sœur...le cauchemar : vomissements, six mois de lit et 12 kg jamais reperdus, soupire Stella.
– Tout va bien pour moi pour le moment, ne t’inquiète pas, répond Marie, sereine.
– Et c’est pour quand ? s’enquit Carole.
– Dans cinq mois, pour Noël.
Stella grimace :
– Tu parles d’un cadeau ! Je ne te comprends pas. Tu as un super boulot, des responsabilités, des possibilités de promo...
– Espèce de rabat-joie, la coupe Carole, mener de front une carrière et une vie de mère, ça n’a rien d’extraordinaire.
Mais la grande perche est déchaînée.
– OK. En fait, le vrai problème n’est pas là. C’est plutôt : est-on obligée d’être mère parce qu’on est femme ?
Cri du cœur de Marie :
– Qui parle d’obligation ? Pour moi, c’est une évidence, la concrétisation de mon désir le plus profond, la consécration de mon amour pour David. Et il me rejoint sur ce point.
– Collection Harlequin...ricane Stella.
Carole, soudain furieuse, explose :
– Évidemment, Stella la sylphide, l’égoïste qui dépense son fric en vacances autour du monde, la reine des corridas adultères, elle n’aurait que faire d’un loupiot né de pères multiples.
Puis fondant en larmes :
– Moi aussi, j’ai une nouvelle pour vous. La Carole bonne bouille rigolote, elle a crevé de chagrin et pleuré tous les soirs après avoir appris que Simon et elle ne pourraient pas procréer naturellement. Alors, ils ont tenté la FIV et dans une quinzaine, je pourrai vous dire si moi aussi, enfin, j’aurai mes nausées...
Le silence s’est abattu sur la table où l’on vient d’apporter le dessert.
Une fillette dépenaillée, sale, qui a échappé à sa mère assise la main tendue sur le trottoir, s’est approchée de la table. A la stupéfaction des deux autres, Stella assied la gamine sur ses genoux :
– On dirait que tu as faim, toi !
Tandis qu’à la petite cuillère, elle régale la gamine de sa tarte aux fraises, des larmes affleurent dans trois paires d’yeux, laissant bientôt place à trois grands rires complices.
_________________
Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement (G. K. Chesterton)
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