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Spybaby

 
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Liz
Plume de Kookaburra


Inscrit le: 27 Oct 2015
Messages: 825

MessagePosté le: 21/06/2018 17:27:50    Sujet du message: Spybaby Répondre en citant

      Spybaby

   Ne trouves-tu pas bizarre l’attachement que nous avons à certaines choses, qui, en elles-mêmes, n’ont aucun intérêt particulier pour les autres ? Lorsque je suis arrivée dans ma famille d’accueil, la première nuit, j’ai dormi dans la chambre d’amis dans un grand lit à deux places. J’ai sauté du lit de bonne heure pour visiter la maison pendant que tout le monde dormait encore. Je ne te raconte pas ma déconvenue, la chambre d’enfant était presque vide, juste une commode à trois tiroirs et un tapis. Pense à ma déception ! des gens qui prennent un enfant et n’ont pas de lit pour lui, c’est une garde à très courte vue. Cela ne fait pas mon affaire, tu t’en doutes !

    Le dernier fils de la famille avait quitté la maison en emportant le lit et l’armoire dans son nouveau logement. J’emporte le lit, la petite dort sur le tapis ! Quel égoïsme ! Mes deux ou trois hardes rangées dans les tiroirs, on a descendu du grenier un vieux lit en bois où avaient dormi les enfants de plusieurs générations. On y a glissé un matelas de fortune, des draps trop grands et une couverture pliée en quatre pour me garder au chaud. Couchée dans le fond, derrière les barreaux, dans ce petit coin de cent vingt centimètres sur soixante, j’étais en prison. Pire, j’aimais son odeur de champignon du vieux bois. On me posait dedans pour juguler ma propension à encombrer l’espace avec mon agitation hyperactive. À six ans, je dormais au violon ! mon épanouissement avait besoin d’évasion. Petite et chétive, j’ai mis un bon moment avant de trouver les bons gestes me permettant de passer par-dessus des barreaux.

   Je n’allais pas très loin, je traînais ma couverture dans l’escalier, sur le palier séparant les deux volées de marches. Je voyais ce que faisaient l’homme et la femme qui me gardaient et j’entendais tout ce qu’ils disaient. Ce palier était mon royaume où je régnais, en despote, sur deux poupées, un ours en peluche et quelques babioles informes que je chérissais comme des trésors.

   Chaque jour, j’attendais une mauvaise nouvelle. Les familles d’accueil ne sont pas comme les vraies familles. Elles s’occupent de nous, le plus souvent très bien, je te rassure, toutefois, elles ne sont pas tenues de nous garder indéfiniment. On nous change d’endroit comme des cartons de déménagement. Une fois ici, une fois ailleurs, au goût de l’administration ou de la famille lorsqu’elle préfère un autre enfant, les intrépides sont mal vus.

   Tu le comprends, ces conditions de vie sont pénibles, je dois toujours plaire et rester discrète pour garder ma place, surtout lorsque je suis bien. Et justement dans mon lit prison, j’étais bien. Je pouvais ouvrir la barrière en haut et en bas de l’escalier sans encourir les foudres de personne. J’étais seule, ce qui expliquait une certaine liberté. Je vivais mollement, sous la menace d’un changement, que je subodorais pénible.

   Parfois, l’homme m’amenait avec lui, je m’asseyais sur le praticable de l’échafaudage, les jambes dans le vide et, de là-haut, j’observais les passants. J’étais intrépide et cascadeuse, disait-on, j’avais plaisir à monter sur les toits, à passer des crochets, des clous ou un liteau au couvreur. Évidemment, l’administration voyait cela d’un très mauvais œil et le surnom Spybaby ne modérait pas la situation. Je me suis retrouvée ceinturée d’un harnais attaché à la charpente avec une corde, je m’en fichais.

   Ce n’est pas cela qui me faisait peur ! Je tremblais à chaque appel téléphonique, je guettais le facteur pour regarder le courrier la première. Je savais à peine lire, toutefois je connaissais le logo du département et je cachais tout ce qui le portait. Jusqu’au jour où je me suis aperçue que les enveloppes avaient déjà été ouvertes.Tu imagines le truc ? On se fichait de moi ! J’ai caché les lettres ailleurs, peine perdue, il était facile de pister mes cachotteries enfantines.

   Un matin, le téléphone a sonné, j’étais encore en prison, j’ai renversé le lit en me levant d’un bond. Trop tard, lorsque je suis arrivée dans mon royaume, la conversation était finie. La suite a retenu mon attention.
— Tu es contente ? demandait l’homme.
— J’aurais préféré la garder pour nous, pleurnichait la femme.
    Eh voilà, Spybaby, c’était fini, je vais faire la potiche rampante dans une autre famille. Cramponnée à deux mains aux barreaux de la rampe, je pleurais de rage, condamnant à mort le monde entier qui me pourchassait de sa haine. L’homme consolait sa femme avec des gestes tendres, en disant :
— Elle ne va pas dormir dans un berceau jusqu’à vingt ans, il faut lui acheter un lit.
    Le geyser lacrymal s’est tari d’un coup ! Quoi, acheter un lit ? pour moi ? Le temps que l’information imprègne mon cerveau, j’ai failli sauter la volée de marches qui me séparait du rez-de-chaussée. Mauvaise idée, tu t’en doutes ? une Spybaby désarticulée n’aurait plus d’intérêt pour personne.

   J’ai eu un lit à une place, une armoire et un bureau. Perchée sur la commode j’ai suivi l’installation de ma chambre avec attention. Depuis ce jour, je suis enchaînée à mon lit. Tu rigoles ? Un peu raide pour un bracelet, un peu lourd pour un pendentif, diras-tu ! Peu importe, la chaîne était solide. J’ai vu dans cette décision, faute de l’adoption qu’ils attendaient, le symbole de leur volonté de me garder.

   Aujourd’hui, je pleure. Je pleure, mon lit s’en va. Le matelas est devenu un champ de betteraves, à sucre, tu t’en doutes, avec tout ce que j’ai grignoté planquée là-dedans. On installe un lit électrique articulé de partout qui se plie comme un accordéon, sans faire de musique avec le grincement des ressorts rouillés. La tête relevée, il sera plus confortable pour lire et utiliser l’ordinateur assise, paraît-il. Est-ce la preuve que l’on souhaite me garder une nouvelle dizaine d’années ?

   Spybaby a grandi, mon cœur est resté petit, il ne peut contenir l’émotion en équilibre sur le toit de ma vie, tiraillée entre la joie et la nostalgie, je m’imagine maintenant, dans mon petit lit prison et, treize ans après, je me pose toujours les mêmes questions.

             Liz
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MessagePosté le: 21/06/2018 17:27:50    Sujet du message: Publicité

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