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Les textes

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    A vos plumes ! Index du Forum -> Jeux de plumes -> Le jeu presqu'hebdomadaire -> Jeu 274
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Dulcie
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MessagePosté le: 25/06/2018 10:04:13    Sujet du message: Les textes Répondre en citant

La complainte du cheminot

Pour son dernier jour de travail ou plutôt de non-travail, l’intransigeance scandaleuse du gouvernement l’empêchant de servir correctement le public, Robert, le roi de la locomotive (ah, les CC-40100 !), s’était comme d’habitude levé tôt. Trop tôt, même, puisqu’il avait dû patienter plusieurs minutes avant que le boulanger aux mains enfarinées ne daigne ouvrir sa boutique avec dix minutes de retard. Robert, lui, était ponctuel, sauf naturellement si des évènements indépendants de sa volonté – une loi scélérate à combattre, un méchant rhume – le privaient de cette politesse.

Il avait pris une tradi. À la Société nationale des chemins de fer français, les traditions, on les respectait. Puis, moins contraint que d’ordinaire, il avait engagé la conversation avec le fournier. Tout se passait pour le mieux entre gens qui se lèvent tôt lorsqu’il annonça d’un ton guilleret qu’il prenait sa retraite. Le pâtissier – il s’agissait d’une boulangerie-pâtisserie dans laquelle, crise oblige, le boulanger faisait aussi office de pâtissier – s’en étonna.
– À votre âge ?
Comme s’il y avait un âge pour prendre sa retraite ! Il fallait bien quelque compensation pour ceux qui, comme lui, renonçaient au faste du secteur marchand pour entrer en religion.
– Moi, à votre place, je m’ennuierais, poursuivit le boulantissier.
Sauf qu’il n’était pas à sa place, Dieu merci. Il quitta la boutique en se disant que des années de lutte leur avaient permis, à lui et ses camarades, de gommer la différence entre le travail et le repos. Pourquoi s’ennuierait-il si rien ne changeait ?

Pourtant, de manière subliminale, un évènement à venir le taraudait. Par une indiscrétion dont sa sœur était coutumière, il avait appris qu’on lui préparait une surprise pour l’empêcher de s’ennuyer. Asticotée, elle avait fini par cracher le morceau. Grâce à l’entregent de l’oncle du cousin de sa femme de ménage, ils avaient persuadé l’actuel président ferrovipathe du Petit Train de Portanelle, en délicatesse avec sa santé, de lui céder son fauteuil. « Le plus grand réseau à l’échelle Ho 1/87 du monde : 60 aiguilles, 1200 relais, 5000 connexions, tu te rends compte ? »
Un frisson glacé lui parcourut l’échine.
– Et… ça consiste à quoi, ce fauteuil ?
– Dans les petites associations, le président s’occupe de tout : réception du public, visites guidées, gestion administrative, tu ne vas pas chômer, mon vieux.

Pourquoi fallait-il qu’on s’ingénie à lui gâcher le moment qu’il attendait depuis qu’il était entré dans la fonction publique ? Il ne demandait rien, juste qu’on lui foute la paix. Savaient-ils seulement toute l’énergie qu’il fallait dépenser pour ne rien faire ? Et les trains, il s’était bien gardé de l’avouer, il s’en fichait comme d’une guigne. Sales, bruyants, pleins d’usagers exigeants, roulant à toute heure du jour et de la nuit, un cauchemar. Heureusement, il avait la vocation du service public chevillée au corps. Sinon, vous pensez bien qu’il serait depuis longtemps parti dans le privé gagner des mille et des cents.

Il devait absolument trouver un subterfuge pour éviter cette catastrophe annoncée. Il avait beau chercher dans sa tête, rien de satisfaisant ne lui traversa l’esprit. Le soir venu, lorsqu’il se présenta chez sa sœur pour la « petite fête », il décida de se fier à ce qu’il savait faire de mieux. Il pressa le bouton de la sonnette, attendit qu’on lui ouvrît et d’une voix forte cria à la cantonade :
« Non ! »

Retraite ?

Je travaille depuis quarante-deux ans et six mois dans une crèche du quartier des Bleuets à Toulouse. Il m’est même arrivé plusieurs fois de m’occuper des enfants de personnes que j’avais gardées étant petites. Tout ceci ne nous rajeunit pas bien sûr et aujourd’hui encore moins que d’autres jours puisque c’est mon dernier au travail, ce soir c’est la quille ! Ça fait des mois que l’on m’en rebat les oreilles et même si je suis contente de prendre du repos et surtout du bon temps, je crois bien que j’ai fait un petit déni de départ à la retraite. La journée s’enchaîne comme toutes les autres, activités, changes, collation, repas, changes, mise à la sieste, gouter, changes. S’il y a bien une chose qui ne va pas me manquer ce sont ces maudites couches pleines qui puent comme c’est pas permis. Les enfants aussi bien sûr vont me manquer, on tisse des liens avec chacun d’eux, mais je vais être contente de pouvoir côtoyer des personnes qui ont plus de vingt mots de vocabulaire. Finies les activités créatives, le papier crépon et la peinture aux doigts, les comptines et les poupées, les légo et la pâte à modeler. À moi le cinéma, les musées et évidemment les voyages, même à la dernière minute ! Aucune autre contrainte à part moi et mes envies, quel pied. L’heure fatidique approchant je me retrouve à y penser avec volupté. Je sens que le pot de départ se prépare et me retrouve presque à m’impatienter ! Demain on est mercredi et pourtant le réveil ne sonnera pas, je pourrai trainer au lit et me préparer sans me presser. Je pense qu’au début j’aurais du mal à changer de rythme, les habitudes ont la vie dure. Mais chaque fin est un nouveau départ et je compte bien profiter du mien ! D’autant plus que mon mari en a encore pour six mois de dur labeur, j’ai donc tout ce temps pour en profiter en solo.

Après la tournée des mots gentils, je retiens une petite larme au moment des aurevoirs, un bon pour une journée au Spa glissé dans mon sac. Je monte dans ma voiture et regarde ce bâtiment dans lequel j’ai vécu toute ma vie professionnelle, voyant défiler les directrices alors que j’étais toujours fidèle au poste. Comme tous les soirs je branche le bluetooth sur mon téléphone, je profite de cette demi-heure de trajet obligatoire pour passer mes coups de fil, ainsi je garde le contact avec tout le monde sans empiéter sur mon temps libre. Je ne suis donc pas étonnée de voir le numéro de notre fille qui s’affiche sur l’écran de la voiture après cinq minutes de trajet.

- Salut maman.
- Bonjour chérie.
- Félicitations à la nouvelle retraitée ! Alors ça fait quoi ?
- Je ne réalise pas bien encore, ça va prendre quelques jours je pense.
- Justement, je voulais te demander…

D’un coup j’ai comme un mauvais pressentiment…

- La nounou de Léa est tombée dans les escaliers, elle s’est fait une double fracture tibia-péroné, elle est en arrêt pour au moins trois mois… comme tu es dispo est-ce que tu pourrais prendre le relais ?

Je serre les dents et souffle le plus discrètement possible.

- Bien sûr ma chérie, pas de problème, quand on peut rendre service.
- Super, merci maman, je te la dépose demain à huit heures.
- Ok à demain.

Je raccroche et me tasse sur mon siège, adieu mes beaux rêves de retraite !
Toute à mes ruminations, je ne vois pas la voiture qui arrive sur la droite et ne peux éviter l’accident. Le choc est violent. Dans le camion des pompiers qui me transporte, je souris : « Finalement je vais la prendre cette retraite, même si elle commence à l’hôpital ! »

Feuilles de route !

Employé de banque modèle, Paul se serait bien passé de la tradition du pot de départ. Même si le directeur s’était fendu d’un beau discours, si ses collègues avaient fait honneur à l’apéritif et lui avaient offert une canne à pêche et une bouteille de whisky, il n’était pas parvenu à se mettre au diapason de la bonne humeur générale.

A 19h, la mine triste, rempli d’interrogations, il quitta l’agence. Il s’était toujours refusé à faire des projets d’avenir, – un peut-être, si ridicule, si ambitieux à ses yeux qu’il avait fini par tirer un trait dessus – comme si le fait de ne pas y penser pouvait repousser l’heure de la retraite. Foutue petite fête qui lui faisait prendre conscience du fait qu’il ne remettrait plus les pieds dans son bureau ! Qu’allait-il devenir sans ses statistiques, ses rendez-vous avec les clients ? Et sa femme qui exultait de l’avoir tout à elle et avait déjà prévu un repas de famille pour célébrer l’évènement.

Entrant dans le salon, il fut cloué sur place par la surprise : femme, enfants, petits-enfants, beau-frère, confortablement installés, souriants, crièrent de concert : « Bonne retraite ! » en brandissant de petites pancartes.

–Mon chéri, on sait que ton travail va te manquer. Pour t’éviter de sombrer dans la déprime, on t’a préparé des feuilles de route pour les jours à venir, lui dit sa femme en l’embrassant. Et elle lui mit la sienne sous le nez : mardi et jeudi, aller au marché et un dimanche sur trois m’emmener danser à La Cigale.

Il grimaça. Il détestait déjà accompagner Sylvie au marché du dimanche. Alors seul, avec sa petite liste, son petit panier, ce serait l’enfer. Quant à danser, bon sang, elle savait bien qu’il avait horreur de cette gymnastique, bien qu’il eût conquis sa belle en lui écrasant les doigts de pied.

Sa fille prit la suite : aller chercher Léo à l’école à 11h 30, le faire déjeuner, le récupérer à 16h 30 et l’occuper jusqu’à 19h.

– Tu comprends papa, la cantine, le périscolaire, ça commence à me coûter cher et toi, tu auras besoin de compagnie.

– Et tu me garderas le mercredi toute la journée, parce que le centre de loisirs, ça me saoule, continua le gamin de six ans.
Paul l’aimait bien, ce gosse, mais il était tellement gâté qu’il piquait des colères à se rouler par terre.

Il allait protester quand son fils vint lui remettre sa doléance : samedi matin, de 9 à 11h, cours de mathématiques à Nico qui, sans ça, n’aura jamais son passage en S.

Sauf que Nico avait déjà épuisé trois professeurs particuliers.

Le beau-frère lui porta le coup de grâce : samedi après-midi, parcours de golf, c’est ce qui m’a sauvé quand ma pauvre Lucie nous a quittés.

– Tu serais bien capable de passer la journée devant la télévision. A ton âge, il faut de l’exercice, rajouta son épouse.

Le golf ? Jamais de la vie ! Encore moins avec son beauf qui ne fréquentait que des gens friqués !

Qu’est-ce qu’il leur prenait à tous ? C’était bien aimable de lui trouver des occupations mais ils poussaient le bouchon un peu loin. La colère le prit. Il quitta la pièce, hésita dans le hall entre saisir la canne à pêche et filer dans sa baraque à la campagne et monter dans sa chambre écluser la bouteille de whisky. Il opta pour la seconde solution. La porte poussée, la bouteille lui échappa des mains. Près de la fenêtre, il aperçut un petit bureau supportant un PC flambant neuf dont l’écran affichait : Heureuse retraite ! Fais-toi plaisir, chéri, papa, papy. Écris-le ce roman dont tu nous parlais si souvent.

À l’œil

— Jérôme ! cette fois-ci, c’est la quille, c’est fini ?
—Depuis quarante ans je joue l’opticien optimiste. Oui, fini ! J’en ai assez de tailler des verres, assez de monter des branches, assez de tordre les montures, je vais, enfin, me reposer.
L’homme est jovial, toutefois la ride du lion est bien visible entre sa chevelure blanche et de jolies lunettes bleues. Ses yeux rieurs regardent franchement ses collègues moqueurs. De bonne taille, l’homme est courbé. Le ceintre de son dos est-il dû à la position assise, penché sur le petit établi ? Peut-être. Dix heures d’ouverture, répétées six jours sur sept, durant quarante ans, cela use les opticiens les plus courageux
— Je te connais, tu vas t’ennuyer. Que vas-tu faire de tes journées, s’amuse un collègue?
— J’ai du travail à faire dans la maison, pour corriger la vue de toute la ville, j’ai négligé tant de choses. Il est temps que je pense à embellir la maison.
— Cela va te changer tu ne seras plus le gardien de la vue, tu seras en garde à vue. La Germaine va te mettre au bagne, c’est certain. Tu ne pourras plus aller boire ton petit café au bistrot.
— Tu devrais rajeunir ton lit aussi ! rigole un troisième.
— Eh doucement ! ma femme fait du très bon café.
— C’est vrai, j’y ai goûté ! Pendant que tu montes les lunettes…
— Elle démonte la réputation des voisins dans les bavardages du club féminin.

Le soir, au pot de départ, Jérôme a un sourire de circonstance, il raconte quelques anecdotes vécues. La femme qui cache les lunettes du mari. Celui qui les casse, exprès, pour évincer sa compagne de la télé. Celui qui les cherche depuis le matin, alors qu’il les a sur le bout du nez. Celle qui les porte, avec parcimonie, pour préserver sa coquetterie, usant le peu de vison qu’il lui reste à déchiffrer le flou de sa vie. Celle qui préfère les lentilles, passe la journée à les mettre et oublie de les retirer la nuit.

Sans parler des plus nombreux, ceux qui voudraient tout voir à l’œil. Les chères lunettes font l’unanimité, leur valeur, hors de prix, les porte loin de vue des gens fauchés. Le petit peuple serait-il plus facile à berner s’il a mauvaise vue ?

Au fond de lui, l’inactivité l’inquiète. Après une vie professionnelle à cent à l’heure, il craint le désamour des jours tranquilles aux occupations futiles. Il prend une dernière fois le chemin de la maison, où il est accueilli par sa femme entourée de quelques personnes qu’il ne connaît pas.
— Mon cher mari, nous avons trouvé une occupation parfaite pour un opticien lunettier, bon bricoleur, à la retraite.
— Le bagne… Les collègues m’avaient prévenu, se fâche gentiment l’homme. Je te préviens, je ne veux plus voir de lunettes, j’en ai déjà vu… à en perdre la vue.
— Je te rassure, Jessica est présidente d’une association qui a besoin de l’aide de gens sérieux à qui il est possible de faire confiance les yeux fermés. De nos jours ce n’est pas courant, beaucoup de bénévoles courent après la gloire et la reconnaissance. Je te préviens, tu n’auras même pas un regard complice !
— Je peux bricoler pour m’occuper, c’est vrai, me colles-tu au bagne pour te libérer ?
Le sourire de sa femme est trop moqueur pour être honnête.
— C’est un peu cela et mon amie a réellement besoin d’aide.
— Du moment que ce n’est pas dans la lunetterie.
— Je te rassure, Jessica s’occupe de gens qui se fichent complétement des lunettes de vue.
— Cela n’existe pas !
— Eh si, elle s’occupe d’aveugles.

Comme une porte qui s’ouvre

J’avais enfin quitté ce bureau exécré de ce Ministère inutile. Le dernier jour j’avais refusé le traditionnel « pot d’adieu » accompagné du cadeau obligatoirement ridicule. Rien ne me manquerait ici. Pourtant rien ne m’attirait ailleurs.

A la maison mon mari m’accueillit avec effusion. Il était heureux que nous puissions désormais demeurer toujours ensemble. Je ne partageais pas son enthousiasme… Quelques minutes plus tard mes deux filles arrivèrent avec gendres et petits-enfants. Elles étaient excitées et je me demandai bien pourquoi. L’aînée, celle qui aime tout organiser, me tendit un dossier. Elle m’invita à l’ouvrir et je découvris la plaquette de l’organisation humanitaire que je soutenais ainsi que deux billets d’avion pour l’Ethiopie. En tant que bienfaitrice de longue date, j’étais autorisée à me rendre dans ce pays afin de constater à quoi les sommes avaient été employées. Elle m’expliqua que toute la famille avait participé au projet parce que j’avais souvent exprimé cette envie et que c’était peut-être l’occasion d’aller plus loin que de simplement faire un chèque. Je n’eus pas le temps de tergiverser, les valises étaient prêtes.

Nous arrivâmes à Addis-Abeba en pleine saison des pluies. Aussi le voyage en minibus jusqu’à l’hôpital de campagne se transforma en croisière dans la boue. Sur place nous fûmes accueillis par une gynécologue lyonnaise et par une sage-femme autochtone. Le lendemain, tandis que mon mari suivait une unité mobile de soins, je fus conviée à assister à un accouchement.

Auprès de la toute jeune femme qui gémissait en tentant d’étouffer ses cris, mon cœur, tout à coup, se mit à battre très fort. Tout s’était pourtant bien passé mais, quand la tête sortit, je vis le cordon ombilical qui étranglait le petit cou fragile. Cependant, et sans tarder, la sage-femme détendit le collet mortifère avec habileté et l’enfant glissa dans un écoulement de sang. Un corps flasque et bleu vint au monde mais pas encore à la vie. Le cordon fut rapidement coupé et j’espérai qu’un cri vienne remplir ces poumons prêts à être étrennés. Mais une longue minute s’étira sans aucun autre bruit que le halètement ténu de la mère.
Le médecin prit le pouls de l’enfant inerte. Elle hocha la tête pour indiquer que le cœur battait. Mais chaque seconde qui passait jouait contre le petit être. Un pas en arrière pour la vie, un pas en avant pour la mort. La sage-femme, à nouveau, agit vite en apposant un minuscule masque sur le visage fripé. Elle appuya avec un mélange de douceur et de fermeté pour le rendre le plus étanche possible. Puis elle commença à ballonner afin d’insuffler de l’air dans l’immobile cage thoracique. Elle fit le geste cinq fois et s’arrêta. La poitrine se souleva faiblement, il respirait tout seul ! Un frisson me parcourut lorsque j’entendis le premier cri de l’enfant qui venait à nouveau de naître dans cet hôpital perdu au milieu de nulle part. Il n’avait que dix minutes d’existence et il avait déjà connu une sorte de résurrection. Un miracle ? Non, c’étaient les gestes salvateurs que le médecin avait pour mission d’enseigner qui avaient été parfaitement exécutés.

Alors je sus avec certitude à quoi j’allais employer tout mon temps libre. Je devais me rendre utile, même si j’ignorais encore comment, auprès de ceux qui exerçaient dans des conditions difficiles et se consacraient à transmettre leur savoir afin qu’un jour leur présence ne soit plus requise.

Désormais je suis une de leurs ambassadrices.

Goelia

— Que comptes-tu faire demain, Papa ? s'écria Clara, enthousiaste.
— Dormir, répondit Paul.
Ce fut sa seule pensée.
Mais l'oeil de Marthe, aussi vif qu'un faucon qui a visualisé une marmotte, fondit sur le péché de fainéantise aussi lestement avoué.
— Il en est hors de question, Paul ! Demain débute notre nouvelle vie !
En parlant pour lui, Marthe décrivit toutes les activités qu'ils allaient enfin pouvoir faire ensemble. Plus âgée, elle était déjà retraitée.

Marthe avait invité les enfants à dîner pour fêter son dernier jour de travail et comme tout à l'heure, Paul se sentait étranger à l'affaire, dépossédé de son existence comme s'il n'était pas concerné. Il avait eu des cadeaux, des compliments, des félicitations, un éloge dithyrambique rédigé par les collègues. Quarante ans de maintenance automobile dans une entreprise prospère et d'un seul coup, sans qu'il l'ait vu venir, tout s'arrêtait.
Et demain ?
— Vous pourriez partir en voyage ! s'exclama Jules, son gendre.
— Faire du bénévolat dans l'humanitaire !
— Acheter un bateau, vous en avez toujours rêvé !
— Tu vas retapisser la maison entière, t'adonner au bricolage, refaire le jardin, rendre visite à tous nos amis..., ajouta Marthe, prise d'une vision euphorique.
Ces propositions se noyèrent dans un brouhaha lointain à mille lieux de Paul. Ces souhaits n'étaient pas les siens.
Demain ?
Le mot s'étira dans l'air, comme un étendard funèbre.
Se réveiller auprès de Marthe, de sa masse molle, de ses chairs grasses, de ses maux de ventre ; subir, tout au long de la journée, ses multiples commandements : le ménage, le jardinage, les courses ; endurer son bavardage incessant, ses commérages … La routine avait perdu Marthe.
Un vertige d'angoisse l'étreignit.
Il n'avait jamais pris le temps de songer à sa cessation d'activité. Mais le moment était arrivé et mille interrogations se posaient à lui.
Quel était le but de sa nouvelle existence ?

Soudain, Paul tressaillit de joie. Une vieille idée venait de surgir en lui, une lame de fond qui rajeunit d'un seul coup son regard sur le monde et les émotions qui naissaient dans son cœur. Il défaillit de bonheur.
— Je veux aller vivre à Goelia !
— A Goelia ! Paul, tu n'y penses pas !
— Quoi ? Le village gaulois où vous aviez passé des vacances ? s'étonna Clara.
Marthe eut un haut de cœur. Loger dans une hutte, s'accroupir au foyer pour cuisiner, s'occuper des bêtes !
— Tu avais été ravie de ce séjour !
— Mais nous étions jeunes, enfin, Paul !
A l'idée de manier l'outil, de partager une communauté de vie qui perpétuait des gestes millénaires, Paul exulta d'une joie sans nom. Quitter la vie matérielle et ses prérogatives, laisser pousser sa barbe, jouir de l'aubade des oiseaux, forger son écu, s'entraîner au combat...
Marthe connaissait ses passions qui l'entraînaient dans des projets démesurés. Il l'avait quittée une fois pour un tour du monde en bateau, une autre fois pour restaurer bénévolement un château médiéval.
Paul l'imagina, vêtue d'une tunique de lin, occupée paisiblement à tisser ses braies. Il retrouva son visage de jeune fille. Quel bonheur il aurait à la serrer près de lui dans le grand lit au matelas de chanvre ! A manger ses galettes de céréales et boire le lait tiré de sa vache ! Marthe avait toujours été là, il fallait qu'elle soit là !
— Viens avec moi ! l'implora-t-il.
Marthe n'avait jamais pu lui résister. Et après tout... qu'importait cette maison immense maintenant qu'elle était payée ?
Demain s'étira à l'horizon, gorgé de promesses.

Une retraite en rock

- Dis, Robert, ça te fait quoi de partir à la retraite ?
On était à la cantine avec les collègues, comme tous les jours, mais aujourd’hui c’était un jour spécial pour moi. Demain je serai à la retraite. Et évidemment, David avait lancé le sujet.

- Je sais pas, ça fait une impression bizarre, quelque chose qui va s’arrêter pour de bon.

- Ben ouais, veinard, reprit David, demain matin toi tu fais la grass’mat pendant qu’on sera ici au boulot.

- Comme en vacances, quoi, sauf que là elles vont durer longtemps, ajouta Alice. Et tu vas faire quoi de tes longues vacances ?

Je ne m’étais pas vraiment préparé à ce grand changement. On avait bien eu une séance de « formation à la retraite », on nous avait expliqué qu’il fallait s’y préparer longtemps à l’avance, réfléchir à ce qu’on souhaiterait faire pendant sa retraite. Mais j’étais resté sur un « j’verrais bien » peu glorieux. L’esprit mobilisé sur mon boulot, mes responsabilités de chef d’équipe, les stratégies de développement de nos produits, etc. Mais demain, tout ça était fini.

- Oh tu sais, je vais être bien occupé, entre le petit-fils, la maison à retaper, le jardin. Je vais faire du vélo plus souvent. Et puis avec Valérie on a envie de partir en voyage, alors on va en profiter. Tiens, on s’est dit que quand on sera tous les deux à la retraite on irait prendre le Transsibérien jusqu’à Vladivostok.

- Ouah, génial comme projet, dit Julien, un jeune embauché depuis deux ans. Ca dure au moins trois semaines, paraît-il.

Je m’en étais sorti avec quelques idées bien banales. Mais le voyage sur le Transibérien, ça ne fait pas vraiment une activité. J’étais surtout en moi-même inquiet de ce qui allait se passer avec Valérie. Déjà à la retraite depuis deux ans, elle s’était organisée sa vie, ses activités et moi j’allais arriver là toute la journée à tourner en rond dans la maison. Bon, je me sentais encore jeune et j’allais sûrement trouver des activités intéressantes à faire. J’avais aussi besoin de repos, ça avait été dur, le boulot.

Le soir, à la maison, Valérie avait fait un repas de fête, comme pour marquer un jour un peu spécial. Deux de nos enfants étaient là aussi, c’était sympa. On avait pris l’apéro, discuté de choses et d’autres, lorsqu’elle me dit : « Bon, Robert, maintenant descends au sous-sol, je voudrais te montrer une petite surprise ». On entre dans la chambre du bas, et là, en guise de surprise ce fut plutôt un choc : elle était là, la batterie de quand on s’était connus, celle du groupe de rock qui avait été toute ma vie. Et puis Jackie et Annie étaient là aussi, la guitare à la main, et Annie au micro. J’ai cru m’évanouir. L’histoire du groupe s’était mal terminée, d’abord Valérie avait suspecté une petite aventure entre Annie et moi. Et puis les enfants étaient arrivés, et il fallait s’investir dans le travail pour faire vivre la maisonnée. On avait failli rompre notre couple. Alors j’avais arrêté le groupe, et revendu la batterie la mort dans l’âme. On n'en avait jamais reparlé ensuite.

- Voilà, dit-elle, tu as encore de beaux projets pour ta retraite, avec tes amis. Et nous tous ensemble.

Elle avait deviné ce qui pourrait compter le plus pour moi et elle avait fait fi du passé. Quelle belle preuve d’amour. Je suis allé me réfugier dans ses bras et j’ai failli pleurer d’émotion. Oui, c’était un beau projet qu’elle avait eu pour notre nouvelle vie de couple de retraités.

Reconversion

Demain Jules ne retournera pas au bureau. Par ce beau soir de juin, la première sensation c’est l’euphorie d’un début de vacances. Mais aussitôt les visions estivales s’effacent devant un sentiment de vide. Le texte dense, structuré, harmonieusement ponctué de son parcours professionnel s’achève brutalement sur des points de suspension et rien après, rien que des pages blanches. Il est comme un personnage de roman soudain reconverti en auteur. A lui d’inventer la suite.
En arrivant à sa villa il reconnaît la Clio d’Hélène, son aînée. Rien d’étonnant, elle a toujours possédé les clés de la maison. Une fois à l’intérieur, il constate que le reste de la fratrie est là aussi, Eric et Elsa. La table du séjour ressemble à celle de son pot de départ : assiettes de toasts, verres, bouteilles. Après les bises, Hélène déclare :
-On a pensé à toi Papa, on s’est dit que ce serait mieux que tu ne te retrouves pas seul pour ces premières heures de ta retraite.
A vrai dire l’ intention initiale de Jules était de se caler un moment devant la télé avec un paquet de biscuits et d’aller se coucher. Ils sont bien gentils tous trois, mais précisément il aurait préféré rester seul.
Elsa attaque le vif du sujet :
-As-tu songé à ce que tu allais faire de tout ce temps libre ?
Jules évoque toutes sortes d’activités sur un ton qui se veut enthousiaste : bénévolat, atelier d’écriture, voyages, photographie…
Hélène le coupe
-Et tu te retrouverais avec des vieux, alors que tu es encore si jeune d’esprit. On en a discuté tous les trois et on a une idée géniale à te proposer : que tu t’occupes de tes petits enfants. Chacun te les amènerait le matin avant d’aller au travail et les récupérerait le soir. Tu les ferais manger, tu les promènerais au parc. Toi qui parlais de te remarier, rien de tel que les tout petits pour attirer les gentilles dames.
Abasourdi, taraudé par la migraine, Jules encaisse les propos de ses enfants sans avoir l’énergie d’y répondre.
-Tu resterais en contact avec la jeunesse.
-Ça ferait de l’animation dans cette maison bien trop grande pour toi tout seul.
-Il y a tant de grands-parents qui se plaignent de ne pas voir assez leurs petits enfants !
-Quand ils seront plus grands tu pourras les aider à apprendre leurs leçons.
Avec un gros effort, il parvient à articuler qu’il y réfléchira et le trio quitte les lieux.

Dans les semaines qui suivent, les appels téléphoniques de ses enfants se heurtent à des monosyllabes grognons. Peut-être qu’il déprime se disent-ils. Voilà ce que c’est de rester tout seul. Inquiète, Hélène décide de lui rendre visite.
Pas de réponse au coup de sonnette. Une odeur désagréable s’insinue sous la porte accompagnée de cris inhumains. Un frisson vrille l’échine de la jeune femme qui fantasme une scène d’horreur : son père mort depuis plusieurs jours, dévoré par une horde de rats. Elle se résout enfin à utiliser sa clé.
La porte ouverte, Hélène se fige, interloquée. Des chiens, chats, souris blanches courent d’une pièce à l’autre, jouent, crient, tandis que d’autres dorment dans des cages.
Jules s’avance, radieux.
-Tu vois, j’ai suivi votre conseil à tous trois, j’ai ouvert une garderie…
Furieuse, Hélène réplique
- Toi qui prétends te remarier, c’est pas avec ce capharnaüm que tu va les attirer !
Une femme apparait dans l’escalier. Plus toute jeune mais que le bonheur illumine.
- Clara, dit Jules, elle est venue pour héberger son toutou et elle s’est tellement plu ici qu’on va se marier en Août
_________________
Il y a certaines paroles qui ne sont d'une vérité profonde qu'une seule fois.

Stefan Zweig - La confusion des sentiments
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