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Les textes du 275a

 
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Dulcie
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MessagePosté le: 30/07/2018 10:26:31    Sujet du message: Les textes du 275a Répondre en citant

Le gros mou

Lorsqu’il découvrit l’image qu’il devait commenter, il eut un choc. À Pôle Emploi, depuis le temps, trois ans de chômage de longue durée, on l’avait pourtant préparé à franchir toutes les haies qui le séparaient de son futur emploi : son allergie à l’effort ; une grève des transports ; un test retors, Rorchat et compagnie, le genre de test qu’on sait même pas comment l’écrire. Il avait mémorisé les bonnes réponses : un animal qui vole, deux femmes qui se regardent, oui ; des morts déchiquetés, un sexe béant, non.
Le recruteur lui avait glissé l’image à travers le bureau d’une brève impulsion de la main. Un geste expert, cent fois pratiqué. L’image s’était arrêtée pile devant lui, à deux centimètres du bord. En face, un demi-sourire aux lèvres, l’homme le jaugeait. Attention, danger ! Les mots de la formatrice lui revinrent à l’esprit : « prendre son temps pour répondre, mais pas trop ; pas de remarque, pas de manifestation extérieure ». Si ça tombe, elle l’avait jamais passé ce test, cette conne. Pas celui-là, en tout cas.
Il déglutit et respira profondément en se remémorant les angles d’attaque : tout ou partie, forme, couleur, mouvement. Le « tout », c’est bien : esprit de synthèse, capacité d’abstraction. La « partie » aussi, mais c’est plus casse-gueule. Les mouettes au bord de l’eau, par exemple. C’est des mouettes, non ? Le photographe s’est pas cassé la tête, tout est flou, même moi je suis capable de faire une mise au point. Disons que c’est des mouettes. Eh bien les mouettes, faut faire gaffe. Ça peut vous valoir une intelligence rationnelle ou une tendance à l’agressivité. C’est selon. Selon quoi, j’en sais rien, mais si le salopard qui me regarde comme une sous-merde s’imagine que je vais lui parler de mouettes, il se fourre le doigt dans l’œil.
Le type assis sur la glacière, j’hallucine. Ils sont forts, les mecs. Chapeau. À tous les coups, ce gros mou joue à un jeu vidéo ou mate un film porno. La serviette verte derrière lui, c’est pour la frime. S’il s’allonge dessus, il saura plus se relever, le cachalot. Le truc noir à ses pieds, c’est sa trousse à outils. La mer est démontée, va falloir la remonter. Non, je rigole. Sa meuf est partie barboter, le bazar à sa droite, la serviette, c’est à elle, il tue le temps. Hein, quoi ? Y a pas de meuf sur la photo ? Qu’est-ce qu’elle a dit la formatrice ? « Sous les pavés, le sable. Ce qu’on voit, ce qu’on devine ». Si tu parles que de ce que tu vois, c’est que t’as pas d’imagination. Capisce?
Une chose est sûre, il est pas seul, ce type. Trop d’affaires à porter pour une personne, la glacière, la trousse à outils, les sacs, je le vois mal se coltiner en solitaire tout ce matos, le gros mou. À moins, piège, que ce ne soit pas un gros mou, juste un gros. Ce type et son ordinateur, on le dirait pas, il est en train de résoudre une équation du millième degré. La future médaille Field et toi, pauvre crétin, tu le traites de gros mou. Faudra pas te plaindre si on te propose que des jobs de merde, aux abattoirs ou à courir derrière un camion.
Le recruteur, il note un truc dans son carnet. J’aurais pas dû me curer le nez, pas devant lui. Quelle connerie ! Qu’est-ce ça peut lui foutre si je me rentre un doigt dans le nez seul dans ma grue, à cent mètres du sol ? Grutier, ça me botterait.
Le lieu, toujours se situer dans l’espace a dit la formatrice. Fort-Mahon ou Stella-Plage. Une plage du Nord, en tout cas. Tout est gris, là-bas, même le blanc. Le ciel, la mer, le sable, les mouettes, les coquillages, les poissons, les moules, gris, gris, gris.
L’heure ? J’dirais fin d’après-midi, d’après les boules de l’Âne. Encore un piège. Soit c’est le médaillé Field et c’est normal qu’y soit seul, soit c’est un loser qui passe son temps sur les réseaux sociaux à tchatter avec des gros mous comme lui.
Des godasses de ville avec des chaussettes à la mer ? Un peu gros, non ? Comme si j’allais pas me rendre compte que le mec est complètement à l’ouest ! Bon, faut que je me décide ou le charlatan va me prendre pour un indécis. Pas facile de dire du bien d’un type dont tout le monde voit au premier coup d’œil que c’est une cloche. Ah ! ils sont forts les mecs, car le tas de saindoux sur la photo, sûrement un montage, la corpulence, l’allure, le côté j’suis seul, mais je m’en fous, la bouille ronde, c’est moi en short noir et tee-shirt rouge. Quelle bande de cons !

Trois gouttes d’eau de mer

Il était une fois un jeune employé nommé Joël, très doué pour les chiffres et l’informatique, un virtuose d’Excel, un Léonard de Vinci du graphique. Il aimait tellement son travail que, la période estivale approchant, il commençait à paniquer à l’idée des vacances. Son chef dut presque le pousser dehors :
— Vous avez besoin de repos Joël, prenez donc trois semaines à la mer et revenez-nous bronzé, iodé et fleurant bon le sable chaud. Des salariés qui respirent le sel et la santé c’est une bénédiction pour l’entreprise.
Joël, brave et naïf ne voulait point contredire son chef, mais que faire de trois semaines à la mer ? La baignade ? Il ne savait pas nager. Les filles ? Avec son corps en route vers l’obésité, il redoutait leurs moqueries. Les jeux de plage ? Il n’était pas sportif. La lecture ? Il n’aimait que les chiffres. Les livres, qui n’en offraient que les tristes spécimens recroquevillés au coin des pages, honteux face à la foisonnante communauté des lettres, le rebutaient.

Bientôt, la solution lui apparait avec évidence. Il s’installerait sur la plage avec son ordinateur portable et là, il poursuivrait les dossiers en cours, de sorte qu’ils seraient bien avancés dès son retour. Il cumulerait ainsi les bienfaits des vacances et ceux de son activité favorite. Il charge tout le nécessaire dans la voiture et prend la direction de la côte la plus proche. Il jette son dévolu sur une plage peu attrayante, avec baignade interdite. Exactement ce qu’il lui faut.

Le lendemain il quitte le petit hôtel où il a pris une chambre et à neuf heures précises, comme au bureau, le voilà au milieu de la plage, en tenue vacancière, assis sur sa boite isotherme, ordinateur sur les genoux. Il aspire une grande bolée d’air marin et au travail ! Sous ses doigts, les chiffres rampent, bondissent, font les beaux, ronronnent, montrent les dents, filent doux, s’alignent docilement en formations diverses comme sous le fouet d’un dompteur. Un premier tableau s’ébauche et le soir il est achevé. Joël tourne délicatement l’appareil afin que l’écran donne sa meilleure lumière, mettant en valeur le graphique. Comme c’est beau, des barres bien droites, bien nettes, des couleurs franches. Joël jubile, il n’a jamais été aussi heureux que dans cette solitude enchantée par les fragrances vivifiantes, la caresse du soleil et le vacarme tranquille du ressac et des cris des mouettes.

Le matin du cinquième jour, un bruit inhabituel le pousse à lever la tête. Un tourbillon agite l’eau, une femme émerge à moitié, le regarde puis plonge et disparait. Une apparition si brève que Joël se dit qu’il a été victime d’une hallucination, le soleil sans doute. Mais le lendemain la baigneuse revient, l’observe à nouveau et disparait. Que fait-elle dans ces eaux dangereuses et pourquoi s’intéresser à lui alors qu’il y a tant de beaux garçons sur les plages voisines ?

Elle revient chaque matin. Et lui se rapproche chaque fois un peu plus, encouragé par le sourire de la fille, un sourire curieux, mais pas moqueur. Il est fasciné par sa beauté fraîche et naturelle, son visage candide, ses épaules et sa poitrine que rehausse une dentelle d’écume.

Et voilà qu’elle parle :

« Je déteste la faune des plages, les enfants qui crient, les femmes qui se jalousent et les hommes qui flirtent et cherchent à vous frôler dans l’eau. Mais toi, tu es différent. Qu’est-ce qu’il y a dans cette boite sur tes genoux ? Si c’est joli, je te donne un baiser. » D’où sort-elle se demande Joël pour ne pas savoir que cette boite est un ordinateur ? Il tourne l’écran vers elle et lui montre fièrement ses pages de calculs et ses beaux graphiques. La bouche sensuelle de la femme esquisse une moue de déception, elle plonge dans un éclaboussement de gouttelettes et s’éloigne sous les vagues. Joël s’aperçoit que quelques gouttes sont tombées sur le clavier et l’ont détraqué. Impossible à présent d’obtenir des chiffres. Sous ses doigts ce sont des lettres qui apparaissent, des mots qui se forment. Il découvre qu’ils peuvent eux aussi s’additionner, se soustraire se multiplier et qu’ils savent parler encore mieux que les chiffres. Il aligne des phrases, une histoire s’amorce, un conte où il est question de la mer, des oiseaux et d’une femme mystérieuse.

Le lendemain quand la belle est de retour, il lui lit le conte. A la fin, ravie, elle applaudit, enserre Joël de ses bras et lui plaque un baiser long, intense, profond. A ce moment, un gros remous agite l’eau juste à côté et une énorme nageoire émerge un instant. Joël croit déjà voir le flot rougi de sang et le tendre corps sectionné par les dents du squale, avant de comprendre que femme et poisson sont une même créature, laquelle le lâche brusquement pour s’enfoncer dans l’onde et disparaitre, vexée d’être démasquée.

Il ne l’a jamais revue. Désormais il gagne sa vie comme conteur devant des foules envoûtées par la magie de ses histoires. Et dans ce public il y a toujours quelques femmes aussi belles que sa sirène inspiratrice.

Âme en peine

Mot de passe : ………… Il tapa : alice

Et la page s’ouvrit sur une photo noir et blanc du couple enlacé, échangeant un baiser. En surimpression il put lire : Mariage d’Alice et Benjamin - 10 juin 2017. Il ne lui restait plus qu’à cliquer sur « Voir ». Il hésita un instant car le site de la photographe officielle annonçait huit cent cinquante-deux photos et il savait qu’en les découvrant il allait recevoir au moins cinq cents flèches dans son pauvre cœur meurtri. Mais il commença quand même le visionnage. Cliché après cliché, Paul sembla comme happé par l’écran dont il ne pouvait détacher le regard. Le bonheur de son aimée s’imposait à lui sans qu’il se résigne à fermer ce maudit portable.

Bien-sûr elle l’avait invité, lui l’ami d’enfance, le bon copain à qui elle pouvait se confier sans qu’elle l’ait jamais interrogée en retour, le brave gars qui la sortait des mauvais pas sans qu’elle ne se soit jamais inquiétée pour lui. Mais depuis leurs premiers jeux dans la cour d’école il était prêt à tout pourvu qu’il ne soit jamais loin d’elle. Alors il l’écoutait ou agissait sans jamais oser lui avouer ces sentiments qu’il avait d’abord ignoré mais qui, au fil des ans, s’étaient imposés même si l’objet de son désir avait souvent été cruel avec lui. Et il savait depuis toujours que ce serait à sens unique parce qu’il n’était rien et qu’elle ne pouvait s’éprendre de l’inexistant. Quant à elle, elle était belle, brillante, passionnée, un feu follet qu’un autre avait su séduire et peut-être apprivoiser… peut-être. Dans l’impossibilité de se rendre à ce mariage et d’y faire bonne figure, il avait décliné l’invitation prétextant une obligation familiale programmée de longue date. Sans surprise pour Paul, elle n’avait pas insisté, même pas pour la forme.

Puisque c’était un projet jamais réalisé, il prit tous ses congés disponibles et un billet pour la Thaïlande. Il loua un van et entreprit de visiter le pays, à son rythme. Le samedi du mariage il le passa à Bangkok à se griser de bruit et d’odeurs, à se perdre dans la foule. Puis il se rendit au bord de la mer d’Andaman et campa non loin d’une longue et large plage de sable fin. Il avait bien-sûr emporté son précieux ordinateur et ne pouvait s’empêcher de consulter régulièrement sa boîte aux lettres électronique. Dix jours après la cérémonie, inconsciente du mal qu’elle lui ferait, elle lui avait envoyé un message avec le lien des photos, « Afin que tu te rendes compte de ce que tu as raté » avait-elle écrit. Pour le consulter, il était parti sur la plage.
Autour de lui il avait étalé de nombreuses affaires qui l’avaient obligé à faire trois voyages : une glacière qui lui servait de siège, remplie de victuailles et de boissons auxquels il ne toucha pas, plusieurs serviettes de plage, des sacs contenant tous les souvenirs de pacotille achetés au bord des routes à des marchandes ambulantes. Et même une boîte avec du matériel de pêche qu’un vieil homme avait tenu absolument à lui offrir pour le remercier de l’avoir aidé à démarrer sa toute aussi antique moto. Mais n’importe qui d’un peu avisé pouvait remarquer qu’il n’avait pas de canne. Tout cela pour donner l’illusion qu’il n’était pas seul. Pourtant c’était bien le cas, désespérément.

La mariée, très jolie dans sa robe droite, fluide, avec des broderies ajourées au niveau de la taille et des manches, avait juste posé une couronne de fleurs sur la tête, pas de voile. Dans cette simplicité étudiée, elle était radieuse. Et sa félicité était si intense qu’elle venait éclabousser l’infortuné spectateur en milliers de perles acides. Paul alla quand même jusqu’au bout du reportage puis il rapporta toutes les affaires au van et attendit la nuit. Lorsqu’il prit sa décision, il sortit et marcha vers le bord de l’eau. Il s’assit, le regard perdu mais la main sûre, et il s’ouvrit les veines lorsque la dernière vague vint lui effleurer les jambes. La pleine lune éclaira le corps désormais allongé tandis que la marée poursuivait sa fuite vers le large ignorante de l’écume rouge qui la tachait. A chaque recul de l’océan vers l’horizon, la plage d’Ao Nang s’étirait pour récupérer les vagues perdues. Avant que la vie ne quitte Paul, un crabe s’approcha. Il grimpa sur le torse de l’agonisant puis se coucha sur un de ses pectoraux, juste au-dessus de son cœur. Sans doute avait-il ressenti combien cet être pouvait donner d’amour et il s’endormit apaisé et confiant. C’est ainsi que des enfants, en quête d’affaires oubliées par les touristes, les trouvèrent au petit matin. Ils n’osèrent ni réveiller le bienheureux crustacé ni toucher au couteau à demi enfoui et dont la lame visait un ciel épais de nuages bas. Sans tarder la pluie se mit à tomber et les premières gouttes commencèrent à effacer ce que Paul avait écrit sur le sable avant de passer à l’acte : « Alice ».

Pardonne-moi

« Maman,

Je ne sais par quoi commencer. Je t’écris de si loin et cela fait tellement longtemps. Je pense qu’il faut que je te demande pardon avant toute chose. J’ai voulu te punir et je pense que malheureusement j’y suis arrivé. Je pensais qu’en te faisant du mal je me sentirais mieux, une sorte de vase communicant du mal-être ; t’alourdir pour m’alléger. Pourtant avec le recul je suis sûr que tu as vécu l’enfer mais je n’ai pas atteint le Paradis pour autant. Au contraire, passée l’euphorie du départ je n’ai fait que m’en vouloir. Chaque jour un peu plus, sans retour possible. Jusqu’à aujourd’hui où j’ai décidé de mettre fin à ton calvaire.

Cet amour total et inconditionnel que tu m’as voué depuis toujours, loin de me porter m’a écrasé, m’enfermant dans une bulle de coton dont je n’arrivais pas à sortir. A l’adolescence les petites révoltes communes n’ont pas réussi à m’émanciper, ta compréhension et ton empathie à toute épreuve m’ont empêché de me libérer. Ta bonté m’a noyé car il m’était impossible de t’égaler. Chacun de tes pardons m’a cloué dans ma médiocrité.

J’attendais mes 18 ans comme un Graal, une occasion de voler de mes propres ailes, mais j’ai vite déchanté ; notre lien était trop fort. Il fallait le rompre totalement, comme on arrache un pansement. Je voulais découvrir le monde sans fil à la patte. Libéré. J’ai vidé mon compte et je suis parti, sans un mot. J’ai disparu.

J’ai fait le tour du monde. De pays en pays, de rencontre en rencontre, ma culpabilité augmentait mais je ne voulais pas partager ce que je vivais. J’avais décidé de prendre un an pour moi, rien que moi, sans toi. Sortir de notre confort et de nos habitudes pour me découvrir, trouver ma place et ce que je voulais être. Taraudé par la tristesse de t’infliger tellement d’inquiétudes et de montrer tant d’ingratitude j’ai cependant tenu bon, voulant à tout prix te tenir hors de portée de moi.

Je t’écris d’une plage du bout du monde, aux antipodes de toi, pour te dire que j’ai échoué. Pendant tous ces mois de voyage et de découverte, devant chaque paysage époustouflant, à chaque moment de doute, à chaque croisée des chemins, chaque découragement, chaque euphorie, j’ai pensé à toi, je t’ai parlé et questionnée pour y voir plus clair. Je n’ai pu faire sans toi. Malgré moi.

Même si ce voyage n’a pas été vain ; j’ai grandi, appris, découvert, rencontré ; je n’ai pas réussi à m’affranchir de toi. Je suis devenu un homme mais je reste ton fils. Malgré tous mes efforts le lien qui nous unit est indéfectible mais contrairement à ce que je ressentais avant mon départ cela m’apaise et me renforce. Grâce à toi je ne suis jamais seul, même à l’autre bout de la Terre. Merci pour tout cet amour que tu m’as donné.

J’espère qu’à mon retour tu me pardonneras et continueras à être là pour moi, comme avant.

Je t’aime maman. »

Je lève les yeux et regarde la mer. Je me sens épuisé, et soulagé. Pourtant ce mail ne partira que demain. Une dernière nuit de bivouac sur la plage et je l’enverrai de l’aéroport avant de prendre l’avion qui me ramènera chez moi. Je n’ai pas choisi cette date de retour au hasard.

Demain cela fera 20 ans qu’elle m’a adopté.

Intrication

Trois rayons de soleil neuf.
S’éveiller au cri des cormorans.
Emplir ses poumons d’air iodé.
Descendre pieds nus les marches de l’escalier en bois.
Entendre craquer leur plainte :

- Homme, que tu es lourd !

- Je suis lourd de mes souvenirs et des heures où je n’ai pas aidé à faire tourner le Monde !

Et les marches de répondre :

- Fou que tu es ! Demande-le aux vagues !

- Mais quelle question dois-je leur poser ?

- Cela, tu dois le demander aux mouettes !

Hausser les épaules. Ne rien apprendre. Ne rien comprendre.

Ouvrir doucement la porte qui donne sur la plage.
Faire fuir les cormorans.
Marcher pieds nus sur mille millions de grains de sable.
Entendre crisser leur plainte :

- Homme, que tu es lourd !

- Je suis lourd des questions sans réponse et des idées perdues.

Et le sable de répondre :

- Fou que tu es ! À chaque question sans réponse, un oiseau tombe. À chaque idée perdue, une vague meurt.

Hausser les épaules. Ne rien apprendre. Ne rien comprendre.

M’asseoir devant l’océan, perdu dans le labyrinthe de mes pensées, prisonnier de toutes les portes que j’ai patiemment closes pendant toutes ces années.

Attendre.

Sans savoir quoi.

Je suis venue t’offrir la possibilité de l’hymne que chantent les vagues et tous les oiseaux de la mer. Leur chœur tonitruant ne peut pas t’atteindre aujourd’hui, mais bientôt tu chanteras avec eux.

Je suis venue d’au-delà des causes et du temps pour t’annoncer la belle histoire.

Bientôt, très bientôt, nous nous serons reconnus et tu conteras aux hommes ce triste matin, un tendre sourire au coin de tes lèvres. Car nous aurons ouvert toutes les portes, créé toutes les aubes et tous les chants, volé avec tous les oiseaux, pleuré toutes les vagues.

Je prépare ces temps pour toi, mon amour, aux trois premiers rayons de lune.


Mission 275

Document secret défense.

Mon Général, nous vous présentons ci-après le rapport de synthèse de la mission 275, mission qui visait à connaître les activités de xx85, potentiellement dangereuses pour la sécurité de l'État.

Xx85 a grandi à Aalborg. Dès son plus jeune âge, c'était un garçon solitaire, passionné d'informatique. Ses parents lui ont offert son premier ordinateur à dix ans et il y a consacré de nombreux jours, enfermé dans sa chambre. Il a appris petit à petit les secrets de sa machine, la démontant et remontant plusieurs fois, en même temps qu'il se lançait à corps perdu dans l'écriture de programmes de plus en plus ambitieux. Un professeur nous a décrit un élève étrange dont il se souvenait bien: pendant que ses camarades de classe jouaient ou discutaient dans la cour, lui, assis sur une marche d'escalier, était plongé dans des livres consacrés aux dernières techniques du logiciel.

La période suivante de sa vie est plus mystérieuse. Il a arrêté ses études pour se consacrer à son unique obsession et nous savons aujourd'hui, par des indiscrétions qui ont fini par filtrer, qu'il a beaucoup progressé grâce à l'aide d'une communauté de hackers active sur le dark web. Il n'a pas tardé à être reconnu, faisant bientôt figure de gourou sous le pseudonyme de RatonLaveur. Il s'est énormément amusé à squatter des serveurs et à leur faire exécuter à distance diverses facéties. Il aurait ainsi réussi à empocher une prime rondelette grâce à un coup de maître, des paris hippiques enregistrés après l'arrivée de la course. Ses activités ne se sont pas arrêtées là. À force de travail acharné, il semble avoir mis au point un nouveau type d'algorithme et il a pas mal bricolé son imprimante autoadaptative 3D pour l'alimenter avec divers composés sous forme ionique. Bref il a produit les chaînes aminées correspondant à divers organismes vivants. Tel Frankenstein, il disposait d'un fantastique jeu de construction. Rien de moins. Il a créé pour ses premiers essais la souris verte puis Félix le chat. Il a aussitôt fait don de ses créatures à un vétérinaire, en prenant visiblement grand soin de garder l’anonymat, il devait sentir qu'un journaliste pouvait à tout moment s'intéresser à l'affaire. L'idée de voir son nom dans les journaux avait de quoi le glacer d'effroi, s'il était découvert il pouvait être mis en prison. Il savait bien, le lascar, que ses expériences étaient loin d'être autorisées par le comité d'éthique.

Nous en étions là dans nos investigations quand nous avons appris que xx85 avait pris un billet de train pour Copenhague. Fort de ses premières réussites, il voulait passer à l'échelle supérieure. C'est là-bas que nous l'avons retrouvé et abordé, affublés en marins. Après quelques bières, mis en confiance et les yeux brillants de fierté, il nous a tenu un discours stupéfiant. Voici la transcription fidèle de l'enregistrement:
- Vous n''allez pas le croire, vous autres.
- Dis toujours.
- Je vais enfin atteindre mon but, donner naissance à la Petite Sirène.
- Qu'est-ce que tu nous racontes? La Petite Sirène est là-bas, sur son rocher, depuis belle lurette.
- Je vous parle d'une créature vivante, sortie de mon incubateur numérique.
- Il faudra nous la présenter alors.
- Je la porterai dans mes bras et la mettrai à l'eau, son corps disparaîtra dans les vagues, j'irai au large nager avec elle.
- Mon gars, reste donc un peu les pieds sur terre!
- L'eau froide ne me fait pas peur.

Il avait l'air halluciné. On a cru qu'il divaguait, on était médusé devant tant d'ingénuité de la part d'un tel spécialiste. Un grand enfant. Allez savoir, il rêvait peut-être de l'avoir pour compagne, sa dulcinée, lui qui jusqu'à présent n'avait pas dû multiplier les relations amoureuses, c'est un euphémisme. Le gars nous faisait finalement plutôt de la peine, mais nous avons par acquis de conscience observé le lendemain la scène à la jumelle. Il était seul sur une plage déserte, il chevauchait un générateur nécessaire à ses machines gourmandes en énergie. Bon sang, le processus était lancé! L'imprimante portative posée sur le sable modelait un volume encore indéfini. Au bout d'une heure, les choses ont pris une étrange tournure, à notre grande surprise les écailles caudales ont poussé différemment et bien plus loin qu'on ne le supposait. La machine est devenue comme folle, elle ne s'est pas interrompue et a donné naissance à un crocodile de bonne taille. Xx85 était plongé dans ses réflexions, il cherchait nerveusement pourquoi son programme avait déraillé, où était le bug. Il n'a pas pris garde, la tragédie a été instantanée. À peine formée, la bête avide s'est précipitée et l'a saisi par l'épaule.

Quand nous sommes arrivés sur place, de lui ne restait rien. Nous avons neutralisé le monstre sanguinaire et pris soin de récupérer tout l'attirail informatique, confié aux services scientifiques. Aucune trace de l'accident n'est plus visible, la police locale est tenue au secret. Nous sommes à vos ordres, Mon Général.

L’anagramme

— Que va-t-il faire ? chuchota Serouin, nouvellement muté auprès d'Ertaud.

— Prise de connaissance... grinça son acolyte.

Ertaud avait du mal avec ces méthodes-là .

Maury allongea sa main au-dessus du corps étendu et ferma les yeux. « Des oiseaux, beaucoup ». Un bruit de clapotis parvint à son esprit. « De l'eau, beaucoup d'eau ». Une vibration sinistre retentit à ses oreilles. « Peur, chagrin ».

— Alors ? demanda Ertaud.

Maury répondit :

— Une plage. Des mouettes, des vagues. Beaucoup d’angoisse aussi.

Ertaud hocha la tête d'un air sceptique : hypnose, mentalisme, voyage astral,... Moitié psychologue, moitié-sorcier, ce Maury.

— En 2018, utiliser ce genre de procédé... excusez-moi mon vieux, murmura-t-il à son intention, mais ça ne passe pas.

— Ce n’est pas grave, répondit calmement son interlocuteur, ça marche quand même.

— Bon sang, va-t-elle se réveiller ? s'impatienta Ertaud. La famille du mari ne veut plus attendre !


Noëlle Noche ouvrit les yeux. Faible, brisée, plâtrée mais consciente. Voilà deux jours qu’elle était sortie du coma artificiel.

— Laissez-moi seul avec elle.

Maury débuta sa manipulation avec l'assentiment de Noëlle Noche.
Son mari, Joey, avait été retrouvé noyé ; elle-même avait été sortie de la carcasse de sa voiture, dans une carrière, beaucoup plus loin. Le véhicule avait chuté de la corniche et basculer dans le vide. La commotion avait effacé de sa mémoire les causes de l’accident. Elle acceptait d'essayer de reconstituer le drame, sous hypnose.

— Concentrez-vous sur la dernière image que vous avez conservée, intima Maury. A trois... Vous dormez ! Que voyez-vous ?
— La plage.

— Décrivez ce que vous voyez.

— Joey est assis sur la glacière. Il a gardé ses chaussures.

— Que fait-il ?

— Il travaille sur son ordinateur. Joey travaille beaucoup. Jade est à côté de lui, dans sa mallette de voyage.

— Jade ?

— Oui. Notre chat.

— Que fait le chat sur la plage ?

— Nous l’emmenons chez ma mère. Nous partons en vacances.

— Pourquoi vous êtes-vous arrêtés ?

— Pour me baigner. J’aime la plage. Joey ne connaît pas cet endroit, moi, si. J'y allais, petite.

— Quoi d’autre ?

— Il y a le sac de pique-nique, du Sopalin. Un cabas en plastique.

— Que contient ce cabas ?

— Des sous-vêtements de rechange. C’est un sac rouge foncé. Avec des lettres.

— Qu’est-ce qui est inscrit ?

— Je ne vois pas...

— Concentrez-vous !

— On dirait des mots...

— Essayez de les lire !

— Un... T...I...M... Timander ? Timonder ?

Noëlle Noche poussa un long soupir, harassée, les yeux clos, le visage crispé.
Maury défit de sa main l’aura hypnotique :

— Dormez, Noëlle. Maintenant !

— Alors ? demanda Ertaud dès qu'il fût sorti de la pièce.

— La plage, avec son mari... Un sac avec des inscriptions... Étrange. Elle perçoit tout distinctement, sauf ce qui est écrit sur ce cabas.

— Votre déduction ? railla Ertaud, agacé d'avoir à demander en ces termes ce que Maury avait recueilli.

— Quand la scène est très visuelle comme ça et qu’il y a une rétention, c’est qu’il s’agit d’une image traumatique ou émotionnellement chargée. Il faut la décoder.

Un Timonder ? Une marque de vêtements, non ? supposa Sarouin.

— Mais elle n’a pas su le dire..., réfléchit Maury. Des lettres, ce n’est jamais anodin. C'est peut-être un anagramme, reprit-il, circonspect. Rappelez-moi les circonstances de l'accident.

— La voiture est tombée d'une corniche – une dizaine de mètres plus bas, dans une carrière. Contusions multiples, trauma, amnésie. Le corps du mari a été retrouvé à dix kilomètres de là. Où qu'on soit ici, les plages sont des anses encaissées et non surveillées. Les seuls accès aux plages sont les rochers escarpés. Baignade interdite, même, il y a un panneau. Eh bien non ! Les gens viennent quand même. La marée monte vite et peut encercler les plagistes en moins de deux, dit Ertaud. Il faut être du coin pour le savoir.

— Donc, ils n'étaient pas ensemble ? questionna Maury.

— Non. La voiture était dans les terres. Pas d’eau pour se noyer là où se trouvait le véhicule.

Ertaud demanda :

— Alors, et vous ? Ces lettres ?

Maury prit le temps de formuler sa réponse :

— Il arrive que le criminel signe son forfait sans s'en rendre compte. L'inconscient en garde une trace. Il suffit de savoir le solliciter, répondit Maury.

— Une sorte de lapsus ?

— En quelque sorte.

— Joey Noche était gérant d'une PME en expansion, reprit Ertaud. Une relation extra-conjugale depuis des mois : Marie Starnin, sa maîtresse, s'est présentée à la morgue ce matin. Elle s'est effondrée à l'accueil et a avoué leur liaison. Noëlle Noche a dû monter seule dans son véhicule. Des achats de dernière minute ? Ou bien une dispute ? Comptait-elle vraiment revenir ? Son mari n'a pas dû prendre conscience de la marée montante assez tôt. Dangereux ce coin-là.

— Ou bien sa femme ne l’a pas averti... émit Sarouin.

— Maury. Vos déductions ?

Maury se tut, médita puis déclara :

Un Timonder : 10 lettres. Anagramme en huit lettres : « demi-tour ».

— Ah ! ironisa Ertaud. Et les deux lettres manquantes ?

— N et N... Signé : Noëlle Noche.


La plage

— Tu prends l’ordi sur la plage ? Il faut que je me coltine la radio et tout le bazar, prend au moins la glacière, tu exagères ! soupire la femme.
— Eh ! avec les vols à la roulotte, il sera mieux avec moi. Ce n’est pas ma faute s’il te faut tant de choses pour passer un moment à la plage.
Illuminé par de jolis yeux d’un vert transparent, les cheveux flottants, légèrement frisés, le visage de Romane est souriant. Son corps svelte et son allure distinguée en font une très jolie femme.
À peine arrivé, l’homme laisse tomber sa charge avec un soupir de soulagement. Il étire sa serviette sur le sable et s’allonge dessus.
Romane regarde son compagnon, en quelques années il a bien changé son play boy. Une fois plongé dans la routine, Julien s’est transformé. Certes, il a toujours les yeux rieurs aux couleurs de coucher de soleil, le sourire tendre persiste sur son visage arrondi. Avec ses cheveux ternes d’aujourd’hui, la coupe désordonnée qui lui allait si bien autrefois, exprime une sensation d’abandon. Disparue, la silhouette parfaite du sportif.

J’aime ce coin de plage loin de la foule de la station à la mode toute proche. J’ai passé mon enfance ici à chercher les trésors, flottés par la mer, à chaque marée. Vingt ans après, j’ai autant de plaisir à découvrir un coquillage à la forme bizarre, un galet poli à force de rouler au gré des marées. Je profite de ces moments assez rares, Julien n’aime pas venir ici. Il s’ennuie. Il refuse de se déshabiller. Depuis quelque temps, il prend conscience de son laisser-aller alimentaire.
— Il va être l’heure du goûter, lance Julien en fermant le capot de l’ordinateur. J’espère que les bouteilles sont restées fraîches.
— Ce n’est pas certain, il y a plus d’une heure que tu couves et réchauffes la glacière avec tes fesses. Tu ne peux pas t’asseoir sur la sable, comme tout le monde !
— Eh, ça va, tu faisais trempette dans les vaguelettes au milieu de cette nuée de bestioles criardes. Dans le temps tu serais restée près de moi.
— Dans le temps tu serais venu avec moi ! Te souviens-tu de nos jeux dans l’eau. À cette époque-là nous étions deux.
— Ah, nous ne sommes plus deux ? proteste Julien en regardant Romane d’un air soupçonneux.
— Nous sommes deux… d’une autre façon. Nous sommes deux personnes qui cheminent l’une près de l’autre sur le même chemin, ajoute Romane qui semble déplorer la situation.

Le silence s’installe. Romane se lève et court vers l’eau faisant envoler une nuée d’oiseaux.

Julien la suit des yeux. Envahi de souvenirs des temps plus vieux. Toujours amoureux de sa belle, il déplore l’épanouissement de son corps. Il s’est laissé entraîner par la facilité, le bien manger. Soixante kilos de trop, c’est un cadeau qu’aucune femme ne peut apprécier. Romane n’a jamais souligné cette abondance de corpulence, toutefois, il le sait, elle en est gênée. Elle a du mal à retrouver son amour de jeunesse dans ce bonhomme mal fagoté, au ventre pendant, à la démarche désordonnée. Mal fagoté, faute de trouver des enjolivures à la mode adaptées à sa taille.

Partout où ils passent, il perçoit l’étonnement des gens qu’ils croisent « comment une si jolie femme peut-t-elle s’amouracher d’un tel bibendum ». À son travail, les plaisanteries ne manquent pas.

Depuis quelque temps, il a décidé de se reprendre. Sans rien dire à sa femme, il s’est inscrit à divers endroits où l’on promet, contre une rémunération confortable, de faire de lui un play-boy de calendrier. Belle promesse, toutefois, les pages se tournent, mois après mois, sans annoncer aucune ressemblance avec son image, il commence à désespérer.

J’imagine le pire, Romane devient soupçonneuse, mes retards répétés, mes indisponibilités l’agacent. Elle doit s’imaginer que je la trompe, que j’ai une maîtresse. L’affabulation des dames est démultipliée dès que l’on bouscule la routine habituelle de la vie à deux. Chaque exception confirme la règle. Franchement, comment peut-elle penser qu’une autre femme ait envie de la débarrasser des cent trente kilos qui pèsent sur sa vie. D’accord, le morceau est gros, il y a de quoi partager, toutefois il faut trouver une maîtresse que la lourdeur de la situation ne rebute pas.

Avant de tresser la gerbe de la réussite, il faut cueillir les fleurs pour la composer, souvent le bouquet du succès est une poignée de chardons. Quitte à dépecer mon corps de presque la moitié de sa suffisance, autant que cela serve à quelque chose. Je cherche comment tuer l’enfer lorsque l’on le porte en soi ? Faut-il faire preuve d’une force nouvelle pour combattre la faiblesse passée ? se priver de tout pour garder sa beauté ? Mes chairs épaissies, mes gestes alourdis, demandent un sursis.

Je suis prêt à passer ma vie à genoux si les marches de ce calvaire contribuent à consolider nos sentiments. Le rapport des spécialistes vient d’arriver sur l’ordi. Je n’ose ouvrir le fichier.

Maman

Vous vous demandez ce que je fais là, tout seul, face à la mer, avec tout mon barda ? Ben, ça se voit, non, j’écris. Quoi ? Je vous le dirai plus tard.

Je suis pas beau, je l’ai jamais été. Gros, pataud, et ma figure… toute plate, avec des poches sous les yeux. Mais je suis pas idiot et je me débrouille bien dans la vie même si j’ai mis plus longtemps que les autres à faire mes apprentissages. Maman m’a toujours répété que j’avais des possibilités, des qualités. Elle m’a élevé toute seule parce que mon père s’est taillé quand il a su que sa femme avait accouché d’un mongol (c’est tante Lise qui l’a dit, j’ai entendu ça quand j’avais six ans et j’ai compris… plus tard).

Maman, elle était extraordinaire. Tellement jolie, douce, une fée. Elle donnait des cours de piano à la maison et jouait parfois le soir dans un orchestre. On était presque tout le temps ensemble, on s’adorait, et quand j’avais besoin de baby-sitters, elle en choisissait des très gentilles qui me regardaient pas de travers. D’ailleurs, ça m’est égal qu’on me regarde bizarrement : maman m’a appris à mépriser les rires ou les yeux apitoyés.

Quand on lui a dit que je pouvais pas fréquenter l’école du quartier, que j’aurais une place dans un institut spécial mais loin de chez nous, elle a pas voulu se séparer de moi. Alors, on a fait l’école à la maison : je sais lire, écrire, compter, j’aime beaucoup les BD et les romans d’aventure. Et sur un ordi, je me débrouille comme un chef : c’est drôlement plus facile qu’avec un stylo sur du papier. Et comme j’ai de l’imagination, c’est maman qui l’assurait, je me suis mis très tôt à écrire des petits poèmes, des petites histoires.

Maman, elle avait trois amours : la musique, la mer, moi. Non, MOI d’abord, la mer et la musique à égalité. Tous les étés, on allait passer trois semaines près de Nice. On partait de la maison tôt le matin pour rejoindre une plage pas trop populeuse, on emportait le pique-nique et des boissons pour la journée, une provision de lecture, le parasol, la crème solaire. Maman m’a appris à nager, j’y suis arrivé, tant bien que mal. On faisait quelques brasses tous les deux, c’était chouette, puis je retournais sous le parasol. Maman, c’était une vraie championne. Et elle était superbe dans son maillot rouge vif, avec ses cheveux dorés relevés en chignon ! Les hommes l’admiraient quand elle se déplaçait sur le sable. « On peut vous tenir compagnie, belle sirène ? » Elle avait pas besoin de répondre. Quand ils me voyaient à côté d’elle, avec mes gros yeux et le petit filet de bave que je peux pas toujours contrôler et, ils insistaient pas.

L’été dernier, il y a eu un grand malheur. Maman a eu un malaise dans l’eau. Crise cardiaque. Elle m’avait caché que son cœur était fatigué. J’ai eu très mal, j’aurais voulu partir avec elle. Grand-mère s’est occupée de moi. Tout le temps, je pensais à maman, à notre bonheur ensemble. Et puis, une phrase s’est mise à me trotter dans la tête sans arrêt, celle qu’elle m’avait dite le jour de mes dix-huit ans, deux ans plus tôt. « Tu es majeur, mon grand, ça signifie que tu as le droit de prendre des décisions importantes, de décider de ta vie, comme n’importe quel adulte responsable. »

Et ça m’a donné du courage. Maman m’avait toujours fait confiance, je pouvais pas la décevoir. J’avais un petit job dans une bibliothèque, j’avais hérité de l’appartement. Je devais me montrer un adulte responsable, plus fort que son chagrin. Il y avait aussi ces images d’elle qui revenaient toujours devant mes yeux, celles de nos étés surtout. Alors, chaque mois d’août, je m’en vais passer quinze jours dans notre lieu de villégiature préféré. La baignade, la bronzette, ça m’intéresse plus. Je m’installe le soir sur la plage quand tout le monde est parti dîner : je fais tout comme on faisait avec maman. J’emporte la valise à pique-nique, qui me sert maintenant de siège, sa serviette de bain préférée, un lot de ses CD que j’écoute en sourdine, et surtout mon ordi. Parce que, voyez-vous, je suis persuadé que maman ne repose pas dans cette boîte en bois dans le trou du cimetière. Si la mer qu’elle aimait tant me l’a prise, c’est pour en faire sa déesse. Et croyez-moi ou non, si je fixe l’horizon de tous mes yeux, je finis par apercevoir sa silhouette qui jaillit une seconde dans son maillot rouge, puis reparaît au creux d’une vague dans un costume bleu et argent assorti aux couleurs de l’eau et de l’écume. C’est à ce moment-là que les mouettes se précipitent en ligne pour lui rendre hommage. Il en faut pas plus pour me rendre heureux. Je fais un signe de la main et vite, je me mets à tapoter sur le clavier. J’écris jusqu’à ce que la nuit tombe, des histoires, des poèmes, de belles phrases que je relirai en hiver, que j’apprendrai par cœur. Peut-être que j’ai de l’imagination, comme le pensait maman. Maintenant je crois plutôt que c’est maman qui veille encore sur moi et me les dicte, tous ces jolis mots qui chantent comme les notes de son piano.
_________________
Il y a certaines paroles qui ne sont d'une vérité profonde qu'une seule fois.

Stefan Zweig - La confusion des sentiments
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MessagePosté le: 30/07/2018 10:26:31    Sujet du message: Publicité

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